Alors que nous allons vers une déconcentration des centres qui procurent de la Méthadone, les bénéficiaires sont découragés. Leurs vies ont certes changé grâce à ce programme, mais la stigmatisation et la discrimination contribuent à les empêcher de sortir du gouffre.
« Se enn pli bon nisa ki la drog. » Pour Joëlle, ex-toxicomane, sous méthadone depuis deux ans, le fait que sa famille croit à nouveau en elle est un plaisir plus grand que celui de consommer de la drogue. Croisant les mains, elle fait signe de remercier Dieu d’avoir changé sa vie. « Kan mo ti pe droge mo ti perdi tou konfians mo fami, parski mo ti pe gat zot repitasion, mo ti pe kokin zot, fer zot gagn onte. » Et depuis, la méthadone a eu un effet réparateur. Aujourd’hui Joëlle a conscience du changement que la méthadone a apporté dans sa vie, « Vo mie nou la, nou trankil, ki nou bizin al reflesi kouma nou pou droge, kot nou pou al kokin, e kan ou dan yenn ou pa reflesi e mem si ou pa anvi ou kapav al touy fami dimounn. » Sa passion, c’est le dessin, mais avec la drogue elle avait tout délaissé. Assise au milieu du jardin longeant le mur de l’hôpital Brown Sequard, un cahier de dessin sur les genoux, nous devinons qu’elle y a repris goût. Ses autres compagnons la soutiennent, la méthadone a bel et bien été bénéfique pour eux et surtout pour leurs proches. Leurs maisons ont retrouvé une harmonie et leurs mères une tranquillité d’esprit. « Metadonn inn geri moi ek mo fami », témoigne Andy Denis (28 ans). Même sa belle-famille veut l’aider à s’en sortir depuis sa décision d’arrêter la prise de drogue.
Mais c’était trop beau pour être vrai. Bien qu’ils veuillent à nouveau faire leurs noces avec la vie, la société les condamne toujours. Par exemple, se plaint Rex Ramphul le plus âgé, « les autorités concernées ont eu des directives pour nous faire partir du jardin, après qu’il y ait eu plusieurs plaintes des habitants de l’entourage ». « Est-ce que nous ne faisons pas partie du public nous ? » renchérissent les autres. Joëlle montre du doigt le panneau planté au milieu du jardin : « JARDIN FAMILIAL S.BHARATI ». Ils sont parfois importuns, et fourmillants, ils le reconnaissent, mais s’ils sont là c’est qu’ils ont pour la plupart une maladie qui les ronge, la pression de leurs proches ou encore qu’ils sont pointés du doigt par les habitants de leur localité.
Mais être dans ce jardin c’est le moment où ils se distraient, oublient leur maladie, rencontrent ceux qui partagent la même traversée qu’eux. Andy, lui, est révolté qu’on les mette tous dans le même panier « Ena ki fer dezord, zoure, me tou dimounn pa kapav pey lepo kase. » Comme les autres il en a marre d’avoir perdu l’être à part entière qu’ils sont, mais considérés collectivement comme étant une espèce différente de la race humaine. « Aret dir nou ‘bann metadonien’, nou ena nou prop personalite ek karakter pa met tou dan mem panier. »
Ali, un ex-membre de la Special Mobile Force, dit comprendre les doléances des voisins : « Parfoi ena ki fer pipi lamem alor ki zanfan ek madam dimounn pe pase, mo mem mo pa ti pou kontan trouv mo zanfan pe pas la, ousoi mo madam. » Le problème c’est que ceux qui font la queue pour la méthadone n’ont pas accès aux toilettes publiques de l’hôpital. « Le plus grave c’est qu’on ne nous a même pas laissé le robinet qui était dans la cour », lâche Ali avec une mine dégoûtée. Ils se sentent condamnés parce qu’ils sont sous méthadone. « Me ki noun fer zot ? Noun detrir nou prop lavi me a zot ki nounn fer zot ? Zot tret nou kouma zanimo, kan nou al pren nou metadonn zot koz ar nou brit, sa misie ki distribie sa medsinn la li bare avek baro, ki zot pe pran nou ? » argumente Rex Ramphul.
Mais cela n’est pas le plus humiliant. « Eski ou trouv sa imin ki enn dimoun ranpli enn ta sak avek malpropte li vinn met sa dan koin miray ek poz sa lor ban pou ki nou pa res la ? Linn deza met enn lisien mor isi pou kan sa gagn loder nou ale. » D’un bond Andy Denis se lève pour montrer la preuve de ce qu’il avance. C’est le travail d’un voisin mécontent de leur présence dans le jardin, qui a répandu des sacs remplis d’excréments sur les bancs où ils viennent s’asseoir. Interrogé, le voisin en question répondra sur un ton des plus agacés « qu’il ne fallait pas croire tout ce que racontent ces gens-là, parce qu’ils ont l’habitude d’embobiner les gens honnêtes pour soutirer leurs vices ». Ce n’est pas le seul à penser qu’il ne faut pas prendre au sérieux les « méthadoniens ». Ces derniers pour leur part déplorent le fait que leurs plaintes sont régulièrement ignorées par les autorités.
Même pour le suivi médical conjoint à la méthadone ils ne sont pas pris au sérieux. « Pena okenn traitement sikolozik, li zis demann nou si nou bien, ogmante ou bese ? » Jugeant ses rendez-vous inefficaces, Joëlle s’absentait régulièrement jusqu’au jour où pour la punir on décide de ne plus lui donner sa dose de méthadone quotidienne. « Monn tom malad mo ti dan yenn, monn per, mo pa ti anvi retourn devan laport marsan, me ki zot pe rod fer ? Reankouraz nou pou droge ? » reproche-t-elle.
De toute évidence, ce qui apparaît à la lumière des témoignages c’est que l’approche sociale mais aussi thérapeutique des traitements à la méthadone demande à être revue. La discrimination envers les personnes sous la méthadone représente un obstacle à leur guérison. En fonctionnant sur une logique de punition et de stigmatisation, le problème ne sera pas résolu de sitôt.