Dans l’article « Projet de société et révolution citoyenne » paru dans l’édition de Week-End du 21 juillet, nous avons identifié douze problématiques centrales pour l’avenir de Maurice. Parmi, l’intégration dans le nouvel ordre mondial et régional. Si nous avons choisi de commencer par cette problématique, c’est pour bien « planter le décor ». Aucun pays ne peut vivre en isolation ou en autarcie, encore moins notre pays. Nous faisons partie intégrante du monde devenu village global. C’est une réalité irréversible et toute réflexion sur l’avenir et le devenir de notre société doit en tenir compte. Elle pèse sur la marge de manoeuvre dont nous disposons pour façonner notre société. Heureusement qu’elle offre aussi de nouvelles opportunités et de réelles perspectives pour l’avenir. Pour bien comprendre la nature, les volets et les modalités de cette intégration, il convient au préalable de bien baliser les paramètres. Il y a d’une part les grands dynamiques et bouleversements économiques, géopolitiques et culturels qui sont en train de modeler le nouvel ordre mondial. Et d’autre part, il y a la nouvelle configuration territoriale de l’Etat mauricien qui se veut dorénavant un Etat-Océan.
Nouvel ordre mondial
Un nouvel ordre mondial est en train de se mettre en place, accéléré par la crise financière de septembre 2008, une crise décrite comme étant la plus sévère depuis 1929. Une crise qui est la conséquence d’un capitalisme devenu fou par la cupidité de ceux qui ont transformé l’économie en un vaste casino. Sans l’intervention des pouvoirs publics, le système aurait implosé. Si les banques ont été sauvées, des populations entières dans plusieurs pays, surtout en Europe, ont été profondément touchées — faillite des entreprises, chômage massif. Cinq ans après, la reprise dans des zones affectées est toujours anémique, tandis que les autres zones aussi en ont fait et font toujours les frais. On oublie trop souvent que cette crise financière de 2008 n’est qu’un volet d’une crise systémique au niveau mondial avec ses déclinaisons alimentaire, climatique et énergétique.
Au-delà de la crise de 2008, le système capitaliste dans le cadre du processus de la mondialisation est en train de s’étendre sur pratiquement toutes les régions de la planète avec de nouveaux « ateliers de production » et de nouveaux marchés. La Chine, « atelier du monde » fascine, tout comme le marché intérieur chinois. Les autres pays dits émergents ne sont pas en reste, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud pour ne s’en tenir qu’aux BRICS. On assiste à un déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale doublé d’un nouvel ordre géopolitique. Un monde multipolaire est en train de naître avec le continent africain qui va prendre une place importante sous bien des aspects, notamment économique. Le plus vite on intègre ces données et ses implications le mieux ce sera pour nous.
Maurice – Etat-Océan
A la place d’Etat-archipel, c’est maintenant un Etat-Océan qui a été mis en avant récemment avec la tenue d’une conférence pour lancer l’économie bleue. En clair, cela veut dire que la république mauricienne compte tirer profit de son territoire océanique qui s’étend sur une superficie de 1,9 million km2. Cette nouvelle donne a le potentiel de changer sérieusement nos rapports avec les autres pays. Elle donne clairement de nouvelles dimensions et ouvre de nouvelles perspectives à notre intégration dans le nouvel ordre mondial.
L’intégration est un processus complexe devant tenir compte des dynamiques de transition que connaissent tant la république mauricienne que le monde. Il s’agit pour assurer la continuité de trouver la juste articulation pour arriver à la meilleure intégration possible, celle qui est dans l’intérêt du plus grand nombre.
Nos atouts
Il est souvent question des atouts que possède notre pays dans ses rapports avec le reste du monde. Pêle-mêle on trouve la position géographique, le bilinguisme, la taille de notre économie, la qualité de vie et la sécurité. Qu’en-est-il au juste ? Est-ce que notre positionnement géographique restera toujours un atout aussi important avec tous les développements et mutations en cours ? Il ne faut rien prendre pour acquis. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’il faut aller au-delà de notre bilinguisme. Aujourd’hui et demain, c’est la maîtrise de nouvelles langues, telles le mandarin, le hindi, le portugais, l’espagnol qui doit être à l’ordre du jour.
La petite taille de notre économie pour servir de support à une stratégie basée sur le niche market dans certains domaines sera toujours d’actualité, encore faut-il se donner les moyens pour exploiter son potentiel. Ce qui à ce jour n’a pas été vraiment le cas même si cette idée a souvent été évoquée.
L’intégration dans le nouvel ordre mondial passe aussi par l’attractivité du pays auprès des étrangers — touristes, investisseurs, chefs d’entreprises, professionnels. Cette attractivité ne se résume plus au climat tropical mais couvre bien d’autres aspects tels que la sécurité, la qualité de l’environnement et des services essentiels — le transport, la connectivité internet, etc. Certaines récentes études ont relevé de graves manquements sur toute la question de l’attractivité du pays. Un grand chantier nous attend d’autant que la compétition entre les pays sur ce plan va devenir de plus en plus intense.
Nous disposons d’un autre atout avec le commencement de la fin de la domination de l’Occident sur le monde. Si on retient de notre histoire la domination culturelle et l’exploitation économique que furent l’esclavage et l’engagisme pendant deux siècles, il faut aussi retenir que notre histoire a aussi permis à travers le vivre-ensemble la fabrication d’un ADN mauricien. Nous sommes tous pétris tant de culture/sensibilité occidentale qu’orientale. Aux complexés de se débarrasser de leur blocage culturel pour être en phase avec le nouveau monde.
Modèle de développement et d’activités
Notre intégration à l’ordre mondial sera tributaire du modèle de développement choisi en amont avec la stratégie transitoire appropriée. Valeur du jour, c’est le Maurice Ile Durable (MID) dont le « Policy, Strategy et Action Plan » qui a été entériné par le gouvernement car répondant a une nécessité stratégique. Il appartiendra au Economic and Social Transformation Plan (ESTP) mis en place pour aider à «meet the challenges for an accelerated sustainable and equitable growth through increased human capital, better policies and processes, as well as more complementary public and private investment and productivity advances» d’intégrer dans son cahier de charges l’initiative MID.
Dans le modèle actuel, plusieurs secteurs cohabitent : les secteurs traditionnels – sucre, agriculture, zone franche et tourisme -, les nouveaux secteurs – offshore, habitat de luxe, port franc, pêche, BPO -, et les secteurs émergents, principalement ceux autour de l’économie bleue. Il faudrait privilégier les secteurs activités qui puissent concilier la satisfaction des besoins de la population en termes d’emplois et de niveau de vie et la conformité à la philosophie animant le MID.
Les secteurs traditionnels négocient encore leurs mutations à la lumière des changements sur le marché mondial. Actuellement, c’est le cas pour le secteur touristique avec la diversification des marchés comme un des axes de sortie de crise. Le secteur industriel avec le textile est toujours dans une stratégie double -une montée en gamme pour les produits faits à Maurice et une délocalisation de la production dans d’autres pays. Notre secteur offshore, fragile car trop dépendant du bon vouloir de l’Inde, cherche aussi à se diversifier en multipliant les traités de non-imposition avec d’autres pays. La croissance du BPO rencontre trois freins – la disponibilité d’un personnel qualifié, une connectivité à des années-lumière des besoins actuels car chère et lente. Pour une meilleure intégration, notre secteur BPO devrait avoir d’autres ambitions que d’abriter des centres d’appels qui sont vulnérables. Les autres secteurs à développer comme l’agroalimentaire, la pêche et les industries de l’environnement faciliteront l’intégration. Autre pan qui s’ouvre pour une meilleure intégration dans l’économie mondiale est celui autour de toute l’économie bleue liée à notre statut d’Etat-Océan dont la feuille de route est en train d’être élaborée.
L’intégration est aussi mouvement des hommes. Maurice a été et est toujours une terre de flux migratoires. L’immigration a été à la base du développement qu’a connu le pays et l’émigration a donné lieu à une diaspora éparpillée sur les cinq continents. L’intégration passe aussi par le mouvement des hommes et des femmes. C’est déjà le cas pour les Mauriciens qui vont travailler dans d’autres pays et c’est le cas des expatriés dans de nombreux secteurs de l’économie nationale. Le mouvement a le potentiel d’être source de décloisonnement des frontières comme des esprits. Avec en point de mire l’émergence d’une culture cosmopolite.
Les exigences et les conditions de l’intégration
Une intégration réussie passe par la stricte conformité à certaines exigences. Jusqu’à nouvel ordre, l’économie mondiale, indépendamment des mutations qu’elle connaît, est toujours animée par la logique de production capitaliste avec le diktat du marché. Et qui dit marché, dit compétitivité, rapport qualité/prix, qualité, productivité et excellence dans la production et offre de biens, services et prestations dans pratiquement tous les domaines.
Si le pays veut avancer il ne peut plus se contenter de s’endormir sur ses lauriers. De nombreux pays se sont réveillés et font preuve d’un dynamisme impressionnant, à l’exemple des Seychelles, des Maldives ou du Sri Lanka dans le domaine du tourisme. Les entreprises gagnantes seront celles qui arrivent à passer le test des marchés. Soyons réalistes, l’instauration d’un monde fondé sur des rapports reposant sur des bases autres que celles qui prévalent aujourd’hui n’est pas pour demain. Aussi, c’est à l’intérieur du système actuel qu’il nous faut réunir les conditions et se donner les moyens pour réaliser les ambitions et satisfaire les aspirations de la population actuelle et à venir Concrètement cela veut dire développer le savoir-faire avec une stratégie de gestion prévisionnelle des richesses humaines, le tout animé par un esprit d’ouverture tant dans nos têtes que dans la vision et les perspectives. On ne décrète pas la réussite. Elle est au bout d’un engagement résolu dans le processus qui y conduit.
Consensus national et diplomatie
Les rapports avec les autres entités — entreprises, pays, institutions — doivent être régis par le principe de partenariat, à savoir la promotion des intérêts réciproques des parties concernées. Ceci dit, dans la pratique on sait qu’il y a d’autres considérations qui entrent en jeu, dont le fameux rapport de forces. Tout acteur du développement doit veiller à travailler dans l’intérêt du pays et de la population. Sur le dossier de l’accord de pêche signé avec l’Union européenne et sur l’économie bleue où certains stakeholders ont été exclus, on voit une logique d’affrontement en place et lieu d’une de mobilisation pour saisir les opportunités dans l’intérêt du plus grand nombre. L’intégration et la politique étrangère qui l’accompagne doivent être l’objet d’un consensus national. Comme c’est déjà le cas dans une large mesure. Une diplomatie performante avec une forte dose économique axée sur le couple politique – technocratie jouant chacun sa partition est une des conditions essentielles pour optimiser le potentiel d’une intégration réussie.
Si l’intégration pèse et pèsera de plus en plus sur notre marge de manoeuvre il nous appartient à nous de créer les conditions nécessaires pour être à la hauteur de nos aspirations et ambitions. Les exigences sont multiples et variées allant d’une culture de l’excellence au travail à une ouverture d’esprit et des valeurs associées en passant par une conception de la politique comme art au service du plus grand nombre en vue d’un modèle de développement équitable. Dans ce même esprit, nous devons tous, sans prétention mais avec conviction, soutenir toutes les initiatives allant dans le sens d’un ordre mondial juste, solidaire et durable.