La plateforme citoyenne … a écrit une lettre dans laquelle elle évoque qu’il y a aucun risque de « black-out », mais au contraire un surplus de capacité. Ceci, contrairement à ce que laisse entendre le Central Electricity Board (CEB). La lettre a été donnée à Rajesh Bhagwan devant L’Assemblée nationale.
J’ai pensé qu’il est de mon devoir d’apporter un certain éclairage sur la lettre en ma qualité d’ex-Président du Conseil d’Administration du CEB, étant donné la présente conjoncture où les décisions cruciales doivent être prises dans les meilleurs délais pour assurer l’avenir énergétique au CEB et du pays.
D’emblée, permettez-moi d’avoir des réserves sur les chiffres avancés par la plateforme citoyenne… sur une base très simpliste et purement arithmétique sur les données brutes indiquées par le CEB. La plateforme citoyenne … démontre malheureusement et dangereusement pour l’île Maurice une méconnaissance flagrante des réalités énergétiques et surtout des réalités de la gestion des centrales électriques. Certes, le CEB procède généralement par la méthode empirique plutôt qu’une methodologie statistique plus rigoureuse, mais il convient de souligner que cette approche a fait ses preuves pendant les trois décennies passées et que le pays a été jusqu’à présent à l’abri des aléas de rupture dans la fourniture d’électricité tel que nous avons malheureusement connus dans les années 1976-77 avec les délestages quotidiens aux heures de pointe. La répétition d’un tel scénario (qui ne peut être envisagé dans le cours actuel de notre développement présent et futur) serait catastrophique pour l’économie de notre pays, d’où la nécessité d’une approche prudente et responsable.
Les calculs présentés par la plateforme citoyenne… sont non seulement grossièrement erronés mais aussi coupés de toutes les réalités énergétiques de Maurice et surtout repose sur des calculs purement arithmétiques les fameux (524MW – 430MW= 94MW). Trop beau ou trop simple pour être vrai.
Quelles sont ces réalités ?
A.     D’abord les aléas climatiques
Dans la capacité indiquée par le CEB des 664MW installées, il y a une composante hydraulique de 55MW qui n’est pas entièrement disponible en périodes d’étiage et sur laquelle le CEB ne peut compter en période de sécheresse. Par exemple, pour certaines années passées, la production totale hydraulique n’a été que de 29 Gwh, correspondant à une puissance moyenne de seulement 7MW environ pendant la période d’étiage de six mois. Comme l’hydraulique est utilisée essentiellement pour la demande de pointe, le CEB compte sur une capacité effective de 25MW dans ses calculs, ce qui est raisonnable, très raisonnable … Il convient donc de soustraire 30MW additionnels au chiffre de 140MW indiqué, ramenant la puissance disponible à 494MW au lieu de 524MW.
B.     Les moteurs pielstick à St-Louis
Il est important que les membres de la plateforme citoyenne … comprennent que cette centrale de St Louis compte pour 30MW avec cinq moteurs dans la puissance de 664MW. Ces moteurs tournent depuis 1978-81, et les deux premiers installés tournent donc depuis 35 ans alors que la durée de vie normale n’est que de 20-25 années pour cette technologie.    Ces moteurs sont à être déclassés, donc retirés au plus vite, et la puissance de 30MW doit aujourd’hui être considérée comme très aléatoire. Pour des raisons techniques, le dernier moteur installé en 1981 a déjà été mis hors service depuis deux années. Ces 30MW doivent donc être retranchés des 494MW mentionnés au paragraphe précédent, ce qui ramène la puissance disponible à 464MW seulement alors que la demande de pointe a déjà atteint 430MW, donc une réserve résiduelle de 34MW seulement au lieu des 94 indiqués.
C.     Les Turbines à gaz
Là encore une méconnaissance de la réalité énergétique peut être lourde de conséquence car sur la capacité de 664MW, il faut compter une puissance de 78MW par les turbines à gaz, certes fiable mais dont l’énergie coûte très cher « horriblement cher », Rs 13 le kWh, alors que le prix de vente n’est que de Rs 5,70 en moyenne ! Ces machines sont donc utilisées en dernier recours pour des raisons évidentes.
D.     Capacité Effective
(1)     Une Centrale installée a besoin d’une puissance pour ses auxiliaires propres (ex. pompes de refroidissement, pompes lubrifiants, ventilateurs etc…).
(2)     L’énergie consommée par les auxiliaires d’une centrale peut parfois atteindre un chiffre de 7% à 10% de l’énergie produite pour la centrale.
(3)     La puissance nette disponible est alors 90% de la puissance installée.
(4)     Pour les turbines à vapeur, telles que celles installées par les IPPs, la puissance nette disponible après retranchement de la puissance des auxiliaires, peut même atteindre 10% à 12% de la puissance installée.
(5)     La capacité effective d’une centrale tient compte de son état de vieillesse. Par exemple, les moteurs pielstick à St Louis ont aujourd’hui une puissance effective de 6MW seulement, alors que la puissance installée en 1978 était de 11 MW.
E.      « La Maintenance »
Il convient ici de souligner que le chiffre de 60 MW indiqué comme puissance indisponible pour entretien n’est qu’une moyenne annuelle sur 12 mois et que dans la réalité, ce chiffre atteint très fréquemment plus de 110 MW sur des périodes de plusieurs quinzaines de jours dans l’année.
Dans ces périodes, il faut donc retrancher 110 MW au lieu de 60 MW, donc 50 MW de plus sur le chiffre de 464 MW, ramenant le chiffre disponible réel à 414 MW seulement alors que la puissance de pointe a déjà atteint 430 MW, et avec une croissance annuelle de l’ordre 18MW !!!
Sans vouloir être un prophète de malheur, je suis d’avis qu’il doit être compris que plus que jamais qu’il est urgent de décider une fois pour toutes sur les capacités additionnelles qui nous manquent déjà !!
Les considérations économiques et environnementales sont certes des questions essentielles dans toute décision qui est à prendre maintenant, et il est dommage que le CEB n’ait pas étudié en son temps et dans le détail les projets alternatifs à la solution charbon pendant les trois années écoulées. En effet, la solution charbon a été présentée, avec les moteurs diesel comme étant les seuls choix possibles alors que les normes environnementales (nécessaire à la garantie pour la santé de tous les citoyens) ont considérablement restreint le champ d’application de ces technologies ces dernières années.
La maîtrise de la demande de l’énergie et surtout les fameuses « Smart Grids » ont malheureusement été absentes de l’agenda du CEB ces dernières années. C’est dommage car à mon avis le fameux bouquet énergétique / « Smart Grid » dont parle le Professeur Joël de Rosnay depuis des années a une occasion unique de prendre forme au cours des années à venir … enfin c’est un autre débat.
Arithmétiques vs réalité électrique
Et oui, il y a une différence énorme entre l’arithmétique simpliste et les réalités énergétiques. Les jeunes membres de la plateforme citoyenne… sont peut-être très forts en mathématique mais il faut bien qu’ils comprennent que les réalités énergétiques est une toute autre paire de manches.