Le bluesman retrace son parcours musical, de ses débuts à Tritonik, groupe qui offre une musicalité enrichie par le tabla, le caj?n et des bruitages.
Scope invite les mélomanes à suivre un fil rouge blues, au gré d’une discographie décortiquée par le virtuose qui joue de la guitare à l’envers.
En attendant le concert du samedi 9 juin au MGI, Eric Triton relate son itinéraire à travers son répertoire.
Blues dan mwa
(album sorti en 2000 à La Réunion)
Blues dan mwa
Blues dan mwa gramatin kan mo leve
Blues dan mwa lesiel pale vinn ble
Larm dan mo lizie pe koule
Lapli pe tonbe
Lamizik dan mo leker li pe bate
Kouma volkan pe eklate

“Tout ce que je raconte dans cette chanson est véridique. C’est pour ça que cette chanson a du succès depuis sa sortie. J’étais à La Réunion au moment où je l’ai écrite. J’habitais une maisonnette en tôle à Saint-Gilles Les Hauts. Ce jour-là, une tempête faisait trembler la petite maison. Je me suis dit : avan mo mor, mo konpoz enn zafer serye ek mo rakont enn zafer inportan terib. J’ai composé Blues dan mwa en l’espace de cinq minutes environ.
C’était juste après la mort de Kaya. J’avais besoin de faire sortir ce blues qui était en moi. Tout est venu en même temps : la tempête, et le chagrin causé par la mort d’un ami. Un ami à qui je n’ai pu rendre un dernier hommage puisque je n’étais pas au pays. Les paroles me sont venues dans ce contexte. “Mo trouv enn piti pe plore / Enn boutey rom dan so lame / Mo dimann li kinn arive / Li dir mwa so papa inn ferme / Parski li pa bwar, li fime.”
Je me rappelle avoir joué avec Kaya sur scène à Mahébourg et, une autre fois, à La Réunion. Nous avons aussi passé pas mal de temps ensemble quand je vivais à Grand-Baie, entre 1995 et 1996. La disparition de Kaya m’a beaucoup touché. Je m’identifiais alors comme un de ses disciples. Blues dan mwa est aussi une manière de penser à ceux qui ont joué un rôle important dans la musique à Maurice.”
Ayo Ayo
Aswar kan nou pe zwe
Pou fer zot amize
Sa mem ler nou trase
Pou gagn nou bouse manze
Enn bann misie rantre
Zot dir nou arete

“Je jouais alors à Grand-Baie au Dock 27, un des rares bars qui, en ce temps, proposaient de la musique live. Je jouais en compagnie de musiciens comme Steeve Deville, Clifford Boncoeur et mon petit frère, Jonathan. Pratiquement chaque soir, nous avions droit à une descente de police. On nous intimait de quitter les lieux, sous prétexte que nous faisions du tapage. On se donnait à fond dans ce qu’on faisait, et la formule faisait recette ! Je pense que c’est peut-être ça qui dérangeait. Découragé, j’ai fini par quitter Grand-Baie pour éviter les ennuis.”
Armstrong
J’étais seul sur ma galère
Comme un jeune loup solitaire
Des rêves envahissaient ma tête
Je partais pour une conquête
C’était un soleil inaccessible
Ballotté dans un tourbillon terrible
L’Himalaya de la musique
L’Everest de la rythmique

“C’est une composition qui date de pas mal de temps avant la période de Grand-Baie. Autant que je me souvienne, j’ai dû composer Armstrong vers 1990. À l’époque, je jouais dans un pub à La Réunion. C’était à mes débuts, et je n’avais pas encore de répertoire propre, mais un répertoire composé de chansons populaires françaises et anglaises. C’est ce qui m’a quand même permis de rentrer dans le milieu avant de développer un style.
C’est dans ce pub que ça s’est vraiment passé. Sans doute parce que le patron m’a fait écouter du jazz. Mais j’étais déjà envoûté par la voix d’Armstrong depuis tout petit. Je l’ai découvert sur BBC et dans une émission qui s’appelait Le jazz d’aujourd’hui.”
Dan kwin legliz
Dan kwin legliz
Laba ki monn grandi
Laba ki monn sante
Manyer mo ti sante
Koumsa mo ti priye
Zot pa ti konpran
Zot dir mo tro swingue

“C’est une chanson où j’exprime ma foi. Elle raconte mes débuts comme guitariste. Je n’avais pas de guitare, et le seul endroit d’en jouer était à l’église Saint Patrick, à Rose-Hill. Comme nous étions plusieurs, ce n’était pas toujours possible d’avoir un instrument tout le temps. Comme je n’avais pas de guitare, je ne pouvais inverser les cordes (Ndlr : Eric Triton inverse la guitare jusqu’aujourd’hui et joue en gaucher avec les cordes à l’envers).
J’avais aussi des amis qui avaient une connaissance un peu plus avancée dans le domaine du jazz et du blues. Mais ce n’étaient pas les genres attendus ni pratiqués par la chorale. J’avais vu des films où le gospel mettait des gens en transe. Cette musique permettait de communiquer avec Dieu. C’étaient des gens qui ont la foi et qui croient dans ce qu’ils font.
Avec Dan kwin legliz, je me donne à fond. C’est ce qui me permet de monter si haut dans les aigus.”
Linite
Sem linite tou kote
Kominalis rezete
Dan linite nou marse
Dan larmoni, dan lape
Nou ava rekolte progre

“J’ai écrit cette chanson à quatorze ans, pour un concours dans le cadre de la fête de l’indépendance. C’était pour le 12 mars 1980. J’étais entouré de musiciens de différentes religions. J’avais avec moi un copain qui jouait du sitar et un autre du tabla. Des amis que je rencontrais après les heures de classe au collège New Eton.
Vers quinze ans, j’ai eu une guitare, mais on me l’a volée. J’avais une guitare en plastique quand j’étais tout petit, mais je l’ai cassée en deux en voulant inverser les cordes.”
Robin
It was the tenth of April
Nineteen ninety four
Someone new came in my life
It was my little boy
I remember it was early morning
And I took the train to see my baby

“La chanson parle de mon fils, qui a aujourd’hui dix-huit ans. Je l’ai écrite le jour de sa naissance. Je me trouvais dans le sud de la France, et j’ai pris le train pour aller à Paris lorsque j’ai appris que la maman de Robin était à la clinique. J’ai attendu environ neuf heures avant l’accouchement. Quand Robin est venu au monde, c’était du bonheur et rien que du bonheur. Je conseille à tous ceux qui seront papas d’assister à l’accouchement : ça vous change un homme. J’ai pris conscience de plein de choses, notamment de la souffrance que peut supporter une femme. Je me suis rendu compte que la femme doit être respectée. C’est aussi un événement qui m’a rapproché de ma mère.
J’ai trois fils : Robin (18 ans) et Noé (11 ans) vivent en France. N’gelo, qui aura bientôt un an, est à Maurice. J’en profite pour lui souhaiter un joyeux anniversaire car je ne serai pas là pour le lui dire, puisque je serai à La Réunion, le jour de son anniversaire.”
Nation
(album sorti en 2004 chez Universal)
mari nisa swing
Tris dan mo kwin
Pa kone ki pou fer
Mo pran mo lagitar pou fer enn voyaz bien lwin
Mo ferm mo lizie mo les mo lame tripote
Mo les mo lespri ale
Mo ekout mo leker bate
Soudin mo lipie koumans tape
Enn gro nisa koumans trape
Enn bel nisa koumans trape
“C’est par amour pour le swing que j’ai composé ce morceau. C’était à La Réunion, aux environs de l’an 2000.”
Kot linn ale ?
5-er dimatin
Zis avan soley leve
Mo ouver mo lizie
Enn gro sirpriz ki mo gagne
Mo trouv enn ti mo
Mo fam dir mwa ki linn ale
Degaze mo leve
Fer enn demars telefone
Kot linn ale ?
Pa kone kot linn ale
Kot linn ale ?
Personn pa kone kot li finn ale

“C’est une traduction en kreol du standard blues américain Where My Baby’s Gone. Beaucoup ont chanté ce blues parce que c’est tellement vrai. On se lève le matin et on s’aperçoit que ça va mal.”
Zanfan
Donn enn sans tou zanfan
Nou tou fer enn zefor isi
Pou ki nou lavi vinn pli zoli
Malbar, kreol, sinwa, laskar
Nou tou ki la nou enn gran fami
Na pa bliye seki finn pase Bosnie
Laba Lafrik Hutu Tutsi

“C’est une chanson écrite par Dominique Merle, un Mauricien. Il a mis cinq minutes pour écrire la chanson; j’ai mis cinq minutes pour trouver la musique. C’est toujours le thème de l’unité, que je trouve important. Il faut oser le dire. Kaya l’avait dit en faisant danser les gens; moi, je le dis en faisant réfléchir. On ne peut passer un message et faire danser les gens en même temps.”
Tamarin
Laba dan lwes
Kot soley al kouse
Pli zoli ki Grand-Baie
Ena labe Tamarin
Laba dan lwes
Kot soley al kouse
Zoli vag pou serfe
Marsel kapav rakonte
Lontan nou ti gagn drwa kanpe
Tou ti gagn drwa alim dife
Inspire, al konpoze
Zordi kouma sanpignon lotel pouse
Lerla nou osi nou gagn pouse
Dir nou retourn dan nou site

“Avant de quitter Maurice, j’ai passé une bonne partie de mon temps à Tamarin, dans la baie. Je plantais ma tente et je bivouaquais. Je suis aussi un pêcheur dans l’âme. J’adore la pêche. J’adore camper. Camper me permet de trouver le calme voulu pour écrire des chansons. Si je dois écrire un prochain album pour Tritonik, c’est certainement toute l’équipe qui ira camper. On ne restera pas en connexion avec les bruits du quotidien.”
Tritonik Project One
(album sorti en 2012)

Madam sere
Magadamgam segerege
Langangazgaz kigi nougou kogozege

“J’aimais bien l’époque où l’on parlait Madam sere. Lorsque j’étais gosse, cela me faisait rire d’entendre les adultes converser ainsi, en croyant que les enfants ne comprenaient pas ce qu’ils disaient. Mais on faisait semblant de ne pas comprendre.
Si j’ai voulu écrire une chanson en Madam sere, c’est parce je trouve joli ce langage codé. Il est dommage qu’aujourd’hui, l’on ne parle plus ainsi. Cela a quasiment disparu. Je pense que Madam sere était surtout utilisé par les femmes de ménages, entre elles, afin que les patrons ne captent pas ce qu’elles se disaient. C’est une partie de notre patrimoine qui se perd, mais qui maintenant est gravé sur CD.”
Zenn
Zenn nou pei zenn
Zenn nou zistwar zenn
Zenn nou kiltir zenn
Ansam nou grandi dan respe

“C’est pour dire que quarante-quatre ans d’indépendance, ce n’est pas beaucoup pour une nation. On essaie de comprendre les choses par nous-mêmes et de faire les choses par nous-mêmes. C’est, pour moi, une très grande fierté.”
Bwar rom
Monn perdi mo travay, mo bwar rom
Monn perdi mo madam, mo bwar rom
Monn perdi mo vre kamwad, mo bwar rom
Monn gagn enn bann nouvo kamwad, zot bwar rom
Kan nou pe asize kot laboutik
Nou gagn bann diskision filozofik
Nou trouv bann solision pou refer pei
Me pa pou refer nou lavi

“Tous les jours, je vois des gens complètement saouls dans les rues. Project One est un album dans lequel je prends position à travers plusieurs chansons. J’ai toujours été comme ça. Si je chante Linite depuis mes quatorze ans, c’est parce que j’ai compris que les artistes peuvent véhiculer des messages et choquer sans blesser.”
L’art vaincra
“Je crois vraiment que l’art vaincra. Je le crie et continuerai à le crier. Tou mo lavi mo pou kriye sa. Mem kan mo mor, li pou kontigne. L’art vaincra, se enn langaz iniversel.
Lors de l’enregistrement de Linite, paru sur l’album Nation, il y avait en studio des Américains et des Espagnols. Ils ne comprenaient pas ce que je chantais, mais certains étaient émus jusqu’aux larmes. Comme quoi, la musique est vraiment une langue universelle.
L’art vaincra est une chanson que j’ai écrite il y a longtemps pour parler de ma religion, à moi.”