JEAN CLÉMENT CANGY

Mathis avait pour habitude, aussitôt descendu du lit et à demi-éveillé, d’avaler les marches de l’escalier pour se retrouver devant Bubulle, le plus beau de tous les poissons, reçu en cadeau à Noël. Bubulle frétillait alors dans son aquarium et sa queue aux couleurs de l’arc-en-ciel brillait malgré la faible luminosité du salon ; il faisait des bulles et chantait : « Suis pas comme E.T. Je suis bien ici. Ice Cream et Sweet Home… ». Il aimait particulièrement cette chanson d’Eddy Mitchell, qui mériterait à son avis d’être classé parmi les plus grands des rockers, et entendue maintes et maintes fois sur la vieille chaîne haute-fidélité des parents de Mathis. Bubulle aimait particulièrement que Mathis vienne le saluer chaque matin alors que la maisonnée était encore endormie.

Mais ce jour-là, Mathis était catastrophé. Il venait de retrouver Bubulle gisant sur son dos au fond de l’aquarium. Pourtant, il l’avait entouré de multiples petites attentions, chouchouté comme aucun autre poisson. Bubulle avait été tout fier de retrouver cet espace de vie, dans l’aquarium posé sur la commode aux multiples tiroirs qui occupait toute une façade du salon. Bubulle était vraiment content et quand il s’est senti trop seul, un compagnon est venu la rejoindre : le Capitaine Nemo, tout heureux de trouver un ami avec qui faire des bulles et habiter ce bel aquarium. Bubulle comme Nemo n’avaient qu’un seul défaut, ils étaient gourmands, ils avalaient en moins de deux la nourriture faite de paillettes qu’on leur donnait quotidiennement et ils en redemandaient à chaque fois que Mathis et sa grande sœur, Camille venaient jouer au salon, à des constructions au Lego les plus audacieuses sous leur regard admiratif. Leur admiration ne faisait qu’augmenter leur appétit.

Bubulle gisait là sur le dos, le ventre trop arrondi. Mathis pensait que Bubulle était mort sans doute d’indigestion. Il fallait qu’il en parle à son papy et à sa mamie pour leur faire part de sa grande tristesse. Mais ils n’avaient pas de téléphone portable, trop insupportable à leur goût. Mais on pouvait se fier au bon vieux téléphone fixe. Mathis était là avec sa tristesse à l’autre bout du fil. Réconforté, il décida en accord avec les parents d’enterrer Bubulle dans le jardin familial derrière la maison. Et pour se souvenir de l’endroit où Bubulle avait été enterré, un pot de fleurs a été déposé sur sa tombe. Bazanga, Bazingi, Balou-Balou, et Billy-Billy qui peuplent l’imaginaire de Mathis et des enfants étaient également présents à l’enterrement…

Mais Mathis savait que Bubulle était seulement parti…pour l’Amazonie et que peut-être qu’un jour il allait revenir à sa “sweet home”… Et un jour Bubulle est revenu. Et tous les jours au retour de l’école, Mathis rendait visite à Bubulle. Devenu magiquement oiseau, Bubulle avait quitté l’Amazonie et se trouvait là sur une branche du goyavier, seul habitant du jardin. Maintenant, ils seront deux à occuper le lieu. Bubulle était là et fixait Mathis des yeux. Bubulle était paré de couleurs aussi magiques que Rio et les Aras d’Amazonie. Comme les autres après-midi, il ne résista pas à l’invitation de Bubulle d’aller faire un tour, loin là-bas en terre inconnue, en Amazonie. Comme par magie, Bubulle grandissait et bien calé sur son dos Mathis entreprit comme en d’autres occasions ce long et extravagant voyage…

…Aussitôt arrivé en pleine forêt amazonienne là où la végétation était plus dense, plus luxuriante et où il pleuvait beaucoup, Bubulle ne manquait pas de présenter à ses cousins, les perroquets Aras, puis aux autres habitants, des guépards, des serpents anacondas et d’autres animaux encore auxquels il ne fallait pas s’y frotter. Au détour d’un groupe d’arbres, il aperçut le Dodo de l’île Maurice et le Solitaire de l’île Rodrigues qu’on disait avoir disparu de la surface de la planète. Pourtant, ils étaient là, en plus dodus. Plus loin, des membres des peuples Kayapo, Guarani, Kaingang occupés à des cueillettes. Les membres des premières nations de l’Amazonie au nombre de 240 étaient aussi engagés dans un combat contre ceux qui voulaient couper des arbres, pour y construire des routes. Quelle idée de vouloir construire des routes en pleine forêt ! Mais ceux-là avaient des idées derrière la tête, d’autres desseins plus funestes.

Ébloui par la majesté des lieux, des forêts, des animaux, Mathis ne voyait pas le temps s’écouler. Il fallait qu’il parle de l’Amazonie à sa grande sœur Camille, à ses cousins, à ses camarades d’école. Il faut sauver l’Amazonie de la gourmandise et de la cupidité des humains, se dit Mathis.

Il était temps de rentrer à la maison. Ses parents pourraient s’inquiéter de sa trop longue absence. Bubulle était toujours là et en quelques battements d’ailes ramenait Mathis chez lui. Heureusement, personne ne s’était inquiété, car les parents savaient qu’ils pouvaient compter sur la sagesse de leur petit garçon. Mais comment parler à ses parents de son extraordinaire voyage et de Bubulle qui était toujours vivant. Il retourna plusieurs fois cette question dans sa tête sans trouver de réponse. Il décida de ne rien dire aux parents mais il se confiera à sa grande sœur et également sa confidente et sa camarade de jeu à la maison.

Qui pouvait se douter que chaque après-midi au retour de l’école, Mathis effectuait le plus merveilleux des voyages… en Amazonie !