D’un côté, un seul mot, Angajé, et de l’autre, un sous-titre ambitieux et assez long : « Explorations into the history, society and culture of indentured immigrants and their descendants in Mauritius ». Ainsi assortis, l’un et l’autre témoignent de la volonté de mieux écrire l’histoire et de diffuser le fruit de ces recherches auprès du public le plus large. S’attachant aux origines, à l’impact et aux conséquences actuelles de l’engagisme, les trois tomes de cet ouvrage, édité par l’Aapravasi Ghat Trust Fund (AGTF) et lancé mercredi dernier au Mahatma Gandhi Institute (MGI), devrait au moins passionner ces premiers concernés que sont tous les citoyens mauriciens. Histoire, archéologie, anthropologie, études des pratiques orales, linguistique, musique et expressions vestimentaires, la question de l’engagisme mauricien a été envisagée ici dans son acception la plus large pour envisager l’histoire de Maurice dans sa spécificité.
L’Aapravasi Ghat Trust Fund (AGTF) a présenté mercredi dernier un ouvrage en trois volumes qui retrace l’essentiel de ce que nous savons sur l’engagisme mauricien, résumant les travaux les plus récents d’une trentaine de chercheurs et étudiants de Maurice et d’ailleurs qui ont apporté leur contribution. Visant à offrir un nouvel état des lieux des connaissances sur ce pan fondamental de l’histoire mauricienne, plus de quinze ans après une publication majeure qu’avait proposée le Mahatma Gandhi Institute, cet ouvrage a réuni un comité éditorial présidé par l’Assistant Pr. Vijaya Teelock de l’Université de Maurice et composé des Dr Anwar Janoo (UoM), Geoffrey Summers (Turquie) et Serge Rivière (Irlande), ainsi que de Soorya Gayan, ancienne directrice du MGI.
Comme l’a réitéré Vijaya Teelock, en présence de l’ambassadeur de l’Inde et du ministre mauricien des Arts et de la culture, l’enjeu d’un tel ouvrage est notamment de permettre de développer les approches et les théories spécifiques à l’histoire et au peuplement de Maurice. Tout comme l’histoire de l’esclavage diffère en de nombreux points dans l’océan Indien et sur les rives de l’Atlantique, l’engagisme n’a pas la même histoire dans l’océan Indien et dans d’autres régions du monde, même si ces deux systèmes ont été largement commandités par les mêmes puissances coloniales. La réalisation de ces ouvrages s’inscrit dans le cadre du statut Patrimoine de l’Humanité et des activités de l’AGTF qui est en quelque sorte la vitrine et le point d’orgue du pays et de la région sur cette question.
D’une institution à l’autre
Qu’ils soient historiens ou anthropologues, archéologues, professeurs de peinture, linguistes ou ethnologues, la préoccupation des universitaires et des chercheurs qui travaillent sur la question de l’engagisme dans l’océan Indien demeure de trouver les approches et théories les plus appropriées à notre région… L’historienne Vijaya Teelock estime que ces travaux représentent un début dans la recherche sur l’engagisme et son impact constitutif de la société mauricienne, relevant au passage la jeunesse de certains des auteurs qui ont apporté leur contribution. Aussi, a-t-elle insisté lors de son intervention sur la nécessité de faciliter la collaboration entre les institutions concernées par ces questions, renouvelant, comme elle l’avait fait pour la Commission Justice et Vérité, sa demande d’ouvrir les archives du MGI au public… « Le fait, nous rappelait-elle après le lancement, de devoir prouver qu’on est un descendant d’engagé indien quand on souhaite consulter ces archives met un frein à la recherche et s’avère d’autant plus inopérant qu’environ un tiers des engagés sont retournés dans leur pays et qu’un autre tiers serait mort sans laisser de descendants à Maurice. D’ailleurs, là aussi, dans le domaine des statistiques, des études et collectes d’informations restent à faire. »
Mahen Utchanah, l’actuel président de l’AGTF ainsi d’ailleurs que de GOPIO-International, a fait remarquer dans son discours écrit que chacun des 462 000 immigrants engagés a eu un nom, un numéro et une histoire à raconter… M. Utchanah y évoque aussi l’extraordinaire diversité de cette population rassemblée sur notre île, qu’il s’agisse des nombreuses régions de la péninsule indienne, du Sri Lanka, de la Chine, de l’Asie du Sud-Est, de la côte Est africaine, de Madagascar ou des Comores. Notant que ce lancement se situe dans le contexte de la Journée internationale des Monuments et des sites, le ministre Mookhesswur Choonee a rappelé les différentes réalisations de l’AGTF depuis l’obtention du statut de patrimoine mondial en 2006, auxquelles il pourra peut-être ajouter dans plusieurs mois l’ouverture du Centre d’Interprétation Beekrumsingh Ramlallah…
Des débuts à demain…
Le premier tome (Early years) de ces ouvrages se penche en toute logique sur les débuts, le contexte dans lequel ce système est né avec ses particularités politiques et économiques, le passage de l’esclavage à l’engagisme, l’émergence du système de l’engagisme, la diversité de la population des engagés, etc. Les auteurs sont ici aussi bien Satyendra Peerthum, que Soorya Gayan, Ashvin Bissoon, le regretté Amédée Nagapen ou Stephan Karghoo. Dans le tome II (The impact of Indenture), le lecteur découvrira différents aspects de l’impact de l’instauration de l’engagisme à Maurice tant à travers les découvertes archéologiques, l’histoire de certaines institutions telles que l’orphelinat du gouvernement, par exemple, l’évolution de l’identité et des patronymes des migrants que de celles des pratiques vestimentaires, puis bien sûr de développement d’activités telles que le commerce des fruits et légumes, ou encore la part des migrants chinois dans la constitution de la société. Y ont contribué aussi bien Babita Bahadoor qu’Alessandro Stanziani, Indira Gyaram, Nalini Treebhoobun, Jacob Morales ou les archéologues Krish Seetah et Diego Calaon. En toute logique, le dernier tome (Post-indenture Mauritius) s’approche de la période récente en témoignant de l’évolution de la société mauricienne depuis l’arrêt de l’engagisme à Maurice vers 1925 jusqu’à nos jours. Qu’il s’agisse de Vina Balgobin ou de Leckrani Quedou, Nazia Dildur, Léo Couacaud ou Corinne Forest (etc), les auteurs abordent ici des questions sociologiques notamment qui peuvent encore faire débat aujourd’hui… Comment l’éducation et le statut de la femme ont-ils évolué à travers les générations ? Comment dans différentes communautés, la tradition du mariage s’est-elle modifiée depuis l’arrivée de premiers migrants ? La deuxième partie aborde les enjeux de la préservation et de la valorisation du patrimoine que cette histoire nous laisse, dans leurs aspects matériels et immatériels.