Il est président du Kenya depuis à peine six mois, mais détrompez-vous, Uhuru Kenyatta n’est pas un innocent héritier politique qui a été happé par les affaires de l’État ; voilà 16 ans qu’il se fait les dents dans ce domaine, emportant enfin le morceau avec une victoire controversée en mars dernier.
Ses années de quête du pouvoir suprême que son père, Jomo Kenyatta, le père de l’indépendance, a exercé de 1964 à 1978, Uhuru les a passées comme protégé de Daniel Arap Moï, le 2e président du pays en poste pendant 24 ans (1978 à 2002), et de son successeur, Mwai Kibaki (2002 à 2013).
C’est dire qu’Uhuru Kenyatta, 52 ans, a été étroitement associé à la soumission du Kenya, autrefois le foyer de la résistance Mau Mau à l’impérialisme britannique, à la mainmise croissante du « Consensus de Washington » (Maison-Blanche, Congrès, Banque mondiale et FMI) qui érige ce pays africain en « success story ».
Le Kenya, otage de l’Africom
Avec Kibaki, il a surtout assisté à l’intégration du Kenya à « la Guerre au terrorisme » de George W. Bush dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, et à l’envoi de l’armée kenyane en Somalie en 2011 pour combattre les Chebab islamistes dans le cadre d’une force de l’Union africaine bénie par l’axe USA/OTAN (Africom) via le Conseil de sécurité de l’ONU.
L’attentat massif contre le centre commercial Westgate est à voir dans ce contexte. En 1998 déjà, des attentats massifs imputés à Al Qaeda frappaient l’ambassade US à Nairobi (et Dar-ès-salam), faisant des centaines de tués et des milliers de blessés. En 2002, des attentats frappaient un hôtel et un avion liés à des intérêts israéliens à Mombasa, faisant 13 morts et 60 blessés. Et il y eut l’attentat massif de 2010 à Kampala, en Ouganda, qui fit 74 morts et 70 blessés parmi des amateurs regardant sur grand écran la finale de la Coupe du monde de football dans un stade.
Sciences Po aux USA et protégé d’Arap Moï
Fils de Mama Ngina, la 4e épouse de Jomo Kenyatta et la plus connue pour avoir été longtemps la Première Dame du Kenya, Uhuru, qui est catholique, a fréquenté l’école St Mary’s de Nairobi, avant d’aller étudier les Sciences Po à Amherst College, au Massachusetts. De retour au pays, ce rejeton de l’élite post-indépendance se lance dans les affaires, et décroche dès 1997, avec le soutien d’Arap Moï, la direction d’une branche locale du KANU (Kenya African National Union), le parti au pouvoir qui fut, jusqu’en 1988, le parti unique du pays.
Il tente en vain de se faire élire député en 1997. Battu, il se réfugie dans l’empire familial des affaires, qui compte des hôtels cinq étoiles, des lignes aériennes et des fermes commerciales. Moï le nomme à la tête du Tourisme kenyan en 1999, et deux ans après, député au Parlement et ministre du Gouvernement local. Dès 2002, il brigue la présidence du Kenya à la tête du KANU mais il est battu par Mwai Kibaki, auquel il se rallie tout en étant chef de l’Opposition !
Appui à Kibaki, massacres et inculpation par la CPI
Il appuie donc Kibaki aux élections fatidiques de 2007, qui se soldent avec le massacre de 1,300 personnes au moins. La crise est réglée par une médiation de Kofi Annan et une formule de partage qui laisse la présidence à Mwai Kibaki et le poste de Premier ministre à son adversaire, Raïla Odinga. Uhuru Kenyatta devient vice-premier ministre et ministre du Commerce ; il passe ministre des Finances de 2009 à 2012, démissionnant pour se défendre des accusations de crimes contre l’humanité de la Cour pénale internationale (CPI) en lien avec les massacres électoraux de 2007-2008 – et aussi pour roder sa campagne présidentielle de 2013.
Uhuru Kenyatta projette volontiers une image de gestionnaire moderne, rompu aux mantras du « Consensus de Washington ». Sa bio dans Wikipedia comporte de longs passages truffés de mots comme « gouvernance », « transparence », « croissance », « proximité », « justice sociale ». Il mise fort sur l’Internet et les médias sociaux. Le paradoxe saute aux yeux : la seule proximité qu’il atteint par le Web et les médias sociaux est avec les jeunes de la bourgeoisie aisée des grandes villes.
Pauvreté, inégalités, corruption : l’implacable réalité
Or, derrière l’image d’un Kenya « Hub financier » en pleine croissance grâce aux services, aux investissements, aux sièges bancaires, à la maîtrise des technologies de l’information, à l’industrie et au commerce dynamiques, et bien sûr à des centres d’achats modernes comme le Westgate Mall, on trouve la réalité d’un Kenya avec une agriculture fragile et anémiée qui emploie pourtant 75% de la main d’oeuvre et contribue 22% du PIB.
Si bien que le Kenya se classe 145e (sur 186 pays) au plan de l’Indice de développement humain de l’ONU, pour la corruption que mesure Transparency International, le Kenya est 154e sur 178 pays, près de 40% des 45 millions de Kenyans sont dans la « pauvreté absolue », et dans plusieurs régions, jusqu’à 30% des enfants sont soumis au travail forcé et à la prostitution.
Sur le plan politique, Uhuru Kenyatta est pris dans un piège analogue : le Kenya est intégré à l’Africom, mais l’unique voyage de Kenyatta en tant que président, il l’a effectué en Chine, qui explore des gisements pétroliers et qui a des projets de chemins de fer et de barrages au Kenya. L’affaire du Westgate Mall, qui a été gérée dans l’opacité par des conseillers US et israéliens, coupe court à ses velléités d’autonomie – et le dossier de la CPI, lui, pèse comme une épée de Damoclès. Et le pétrole, l’eau, les conflits frontaliers sont autant d’enjeux qui font qu’il ne peut pas ramener les troupes de Somalie – le voisin du nord contre lequel le Kenya a livré la guerre de Shifta de 1963 à 1967.