Certains des crimes commis ces derniers temps font frémir lorsqu’on se rend compte de l’acharnement des agresseurs. Lacération sur tout le corps, crâne fracturé par les coups reçus, immolation par le feu après que la victime a été torturée… Une violence extrême qui témoigne du degré de frustration de la société, selon le travailleur social Imran Dhannoo et le sociologue Ibrahim Koodoruth.
C’est un fait : certains Mauriciens sont devenus très irritables. Cette grande nervosité les pousse à s’emporter facilement, même pour des peccadilles. Il ne se passe pas un jour sans que l’on entende les vociférations d’un automobiliste à qui l’on aurait volé la priorité ou le chapelet de jurons de l’autre si le conducteur qui le précède roule trop lentement à son goût.
De nos jours, la moindre petite remarque passée à quelqu’un peut enclencher une vive altercation et entraîner dans son sillage une bagarre qui peut se terminer tragiquement. La violence extrême qui en ressort témoigne du degré de frustration de la société, si l’on en croit le travailleur social Imran Dhannoo et le sociologue Ibrahim Koodoruth. Une façon pour certains de prendre leur revanche et de se défouler. “Dimounn sap lor kal brit”, affirme Imran Dhannoo. Parmi ceux qui ont connu une fin atroce, nous pouvons citer les noms de Marie-Ange Milazar, Mir Mujeeb, Joanick Patricia Martin, des belles-soeurs Jhurry, de Hélène Lam Po Tang, d’Eshan Soonea… Tous victimes de l’ultraviolence de leurs assaillants.
Agressivité.
Pour sa part, la police constate une hausse dans les agressions commises par des bandes organisées constituées de jeunes âgés de 16 à 30 ans. Dans la plupart des cas, il s’agit de first offenders, selon un enquêteur qui a tenu à garder l’anonymat. Ces types d’agressions sont commis soit par un groupuscule qui veut asseoir son emprise dans un quartier, qu’il considère comme son territoire, soit par désir de vengeance dans une affaire de drogue qui aurait mal tourné, par exemple. L’agression de celui qui s’est présenté comme “Pablo Escobar” à Baie du Tombeau et celle de cet homme traîné derrière un véhicule en pleine rue à cité Beau Séjour font partie de ce type d’agressions.
Autre exemple : l’agression dont a été victime ce jeune chauffeur de Camp Levieux, Rose-Hill, pour avoir dénoncé ceux qui lui avait volé sa radiocassette. Le degré d’agressivité de ses assaillants, qui l’ont roué de coups et écrasé une brique sur la tête, témoigne de ce désir de vengeance. Tout cela devant le regard impassible de passants qui n’ont pas osé intervenir, par crainte de représailles.
Dans les cas d’ultraviolence, les nombreux coups portés à la victime sont donnés pour s’assurer qu’elle est bien morte. Parfois, le feu est utilisé pour effacer les éléments qui pourraient permettre de remonter jusqu’aux auteurs de l’agression, souvent connus de la victime. Mais “des crimes atroces sont aussi commis par des femmes pour venger l’infidélité de leurs époux ou pour une histoire de sorcellerie”, souligne l’enquêteur de police. Parmi les crimes passionnels, il cite le cas de la Bangladeshie retrouvée morte sur le flanc de la montagne du Corps de Garde au début de 2011.
Barbarie.
Le sociologue Ibrahim Koodoruth note aussi un plaisir proche du sadomasochisme chez certains agresseurs. “Derrière cet acharnement, l’objectif est de faire souffrir à tout prix.” Une ancienne policière proche du milieu des enquêteurs se dit d’ailleurs interpellée par le degré de violence qu’elle a pu rencontrer dans le cadre de son travail. Elle estime qu’il y a une déshumanisation des gens. “Je me suis souvent posé la question : quelles personnes peuvent bien se cacher derrière de tels actes et quelle souffrance ont-elles pu endurer pour en arriver à faire souffrir les autres à ce point ?”
Car atrocité il y a bel et bien, comme dans le cas de Marie-Ange Milazar. Ses agresseurs (un groupe de jeunes) l’ont torturé avant d’ouvrir son ventre pour voir l’enfant qu’elle portait. Cette violence extrême est considérée comme de la barbarie par l’inspecteur Ranjit Jokhoo de la Major Crime Investigation Team (MCIT).
Substances illicites.
D’autres facteurs peuvent expliquer cette situation, si l’on en croit nos interlocuteurs. Outre le stress de la population, qui vit à 100 à l’heure, l’influence de l’alcool, de la drogue et de certains médicaments est flagrante dans certains crimes. Sous l’emprise de substances illicites, des personnes deviennent violentes, incontrôlables et imprévisibles.
Pour Imran Dhannoo, l’effet combiné de médicaments, d’alcool et/ou de drogue peut avoir des conséquences fatales ou déboucher sur une agressivité extrême chez le consommateur. “Il y a le risque qui est propre à la personne, surtout si elle est alcoolique, toxicomane, est issue d’une famille fracturée ou a été victime d’abus sexuels. Mais existe aussi le facteur précipitant. La personne peut être issue d’un environnement familial violent, fréquenter des personnes qui ont des problèmes de comportement, etc.”
Valeurs saines.
Il y aurait aussi une perte de valeurs dans la société, selon Ibrahim Koodoruth et l’inspecteur Jokhoo. Elle serait due au manque d’engagement des chefs religieux, toutes confessions confondues, autour de l’éducation morale, déplore l’officier de la MCIT, mais aussi à une certaine pression sociale qui prône l’élitisme, selon le sociologue. Ce dernier considère qu’il faut que les personnes apprennent à se satisfaire de ce qu’ils possèdent au lieu de faire une fixation sur ce qu’ils n’ont pas. Pour lui, on a souvent tendance à mettre la barre trop haut. “Il faut réduire ses attentes, promouvoir les valeurs plus saines et faire comprendre que l’on fait les choses selon ses moyens et qu’il n’y a pas lieu de tout le temps se surpasser.”
Imran Dhannoo soutient que le système éducatif est trop académique et ne laisse pas assez de place pour des activités extrascolaires permettant le développement intégral de l’individu. “Aujourd’hui, les jeunes peinent à gérer leurs problèmes. Ce qui mène souvent au suicide, qui peut être considéré comme un acte d’ultraviolence.”