Elle passe son temps à rêvasser. Ce matin, elle s’est surprise à imaginer des choses dont elle rougirait si on entendait sa petite voix intérieure en public. Ce sont des choses bien enfouies au fond de ses pensées secrètes. Elle est une fille ni trop belle ni trop moche. Juste assez rebelle pour plaire, ou pour dire à ses parents qu’elle en a marre de vivre emprisonnée dans la cellule familiale. Plein le cul de reluquer le monde à travers ses petites fenêtres.

Elle avait surtout sa claque de voir Monsieur son frère se faire servir (et desservir) comme un pacha ! Monsieur a un poil dans la main, et ne veut rien faire… Hormis s’affaler comme un chaton ronronnant dans son canapé. Aussitôt le confinement levé, elle se casse pour s’installer ailleurs ! Sa décision est irrévocable et personne ne saura lui faire changer d’avis. Elle bouillonne à la vue d’une génitrice jouant avec un « certain bonheur » à la boniche auprès du « prince » emprisonné au paradis des glandeurs.

Elle sort sa calculette. Combien coûterait une employée qui ferait le petit-déjeuner en songeant à quoi « cuire » pour le déjeuner et le dîner ? Combien cela ferait en somme, si on additionnait la lessive et le repassage. Sans compter le coup de balai, après avoir rangé les courses achetées au supermarché et « charriées » à la maison. Ajoutons la préparation, le service plat en main, le débarassage et la vaisselle ? Elle en oublie le ménage dont l’époustage des bibelots poussiéreux.

La liste est longue. Elle n’oublie pas l’étendage du linge ni le récurage du vase… entre autres menus corvées inscrites à la carte du confinement. Combien ça coûterait si l’on devait payer quelqu’un pour faire ces basses besognes à sa place ? Elle aimerait bien soumettre la note à monsieur son sérénissime frangin. Lequel a daigné ce matin ramasser les crottes du chien, disséminées dans la cour.

Elle referme le portail derrière elle, puis s’élance d’un pas alerte. Elle profite des rues désertées pour promener sa lassitude comme d’autres promènent leur chien. Pas un chat dehors. Elle veut apprivoiser le chant des oiseaux et habiter ce paisible silence devenu si familier, et vivre ce moment de paix une éternité. Elle se dit que le paradis est peut-être en cet instant de félicité.

Ce bonheur fragile s’évanouira à la réouverture du bal des commerces… en mode masqué. Cette tendance ne sera pas marrante préviennent les économistes et les échos journaliers. Ne manquerait plus qu’une taxe sur l’air respirable et respirée. Histoire de renflouer les caisses vidées après achat superfl (o) u d’avions !

Elle inspire et sourit lorsque la fraîcheur s’engouffre dans ses poumons. Elle retient son souffle puis expire dans un léger et sensuel vertige. Elle ne porte pas de masque ; persuadée de ne croiser aucune âme qui vive à la croisée des chemins. Elle se sent si libre dans la douce lumière du couchant. Elle se laisse caresser le visage tandis que la brise s’amuse à jouer dans ses cheveux et à chiffonner sa coiffure. Elle sourit radieuse et goûte la douceur de flâner dans les ruelles.

C’est sans doute cela : prendre le temps de vivre ? C’est ce qui lui manquera le plus après le déconfinement. Ce moment suspendu s’estompe déjà. Comme une fleur du paradis qui s’étiole dans ses pensées. Un instant fugace où l’Homme n’était pas contraint de gagner sa vie. Ce moment de grâce ne pouvait être durable. Bientôt la pollution reprendrait place. Adieu nature pure. Adieu oiseau d’Eden. Car les déconfinés auront bientôt repris leur ronde effarée et affairée. Oublieux de la poésie de la vie. En vérité je vous le dis : nuire à la nature c’est se nuire soi-même car vous êtes la nature que vous souillez. Rendez-vous en compte. Vous êtes la source de vos tourments.

Que celui qui n’a jamais pollué me jette la première pierre !