Jamais un élément n’a fait l’objet d’autant de discussions, de débats, d’interpellations parlementaires, de polémiques, d’émeutes et de plans de développement que l’eau, que ce soit par temps de sécheresse ou d’abondance, comme c’est le cas actuellement. L’eau est au centre de toutes les stratégies politiques et des démagogies. Les hausses ou les baisses des tarifs d’eau, ou encore sa distribution à travers le pays, ont souvent été utilisées dans le cadre de stratégies politiques.

Souvenons-nous, en 2014, que le projet de métro avait été suspendu afin de consacrer plus d’investissements à l’amélioration du réseau de distribution d’eau dans le pays, voire pour permettre à court terme une fourniture 24/7 de l’eau dans toutes les régions. C’était un des principaux slogans politiques de l’actuel gouvernement lors des dernières élections générales. Cette manipulation émotionnelle des électeurs est due au fait que l’eau est indissociable de la vie des Mauriciens, qui l’utilisent pour leurs besoins domestiques, corporels ou religieux.

Cependant, la croissance démographique, le développement industriel et, surtout, le développement touristique ont fait que la demande en eau a enregistré une croissance sensible, dépassant même souvent la demande. Le changement climatique, avec de longues périodes de sécheresse, a fait prendre conscience de l’importance de cet élément et de la nécessité d’avoir une meilleure gestion, de manière que toute la population puisse disposer d’une fourniture adéquate d’eau potable, dont la qualité, par rapport à celle disponible dans certains pays, fait la fierté des Mauriciens. Les gouvernements successifs ont tant bien que mal cherché à améliorer les infrastructures pour le stockage d’eau avec la construction de réservoirs ou de digues. Mais la gestion et la distribution de l’eau, elles, restent problématiques. Et depuis toujours, la Central Water Authority s’est retrouvée au banc des accusés.

La gestion de cet organisme a toujours posé problème en raison des interférences politiques, notamment au niveau du recrutement, et en l’absence d’une vraie stratégie et d’une volonté politique pour traiter ce problème. Avec pour résultat qu’on se retrouve aujourd’hui avec un réseau de distribution qui enregistre 45% à 50% de “non revenue water”, c’est-à-dire de pertes, à travers les tuyaux et les compteurs défectueux. Il se trouve même que quelque 20% de cette “non-revenue water” seraient dus aux fraudes et au vol d’eau.

Or, alors que l’on s’attendait à ce que le gouvernement prenne les choses en main et impose une gestion efficace de tout le système d’eau, y compris la Waste Water Management Unit, la Water Resource Unit et l’Irrigation Authority, en créant une autorité dirigée par des personnes compétentes, le ministre de l’Énergie et des Services publics n’a pas trouvé mieux que de proposer une forme de privatisation de la CWA à travers un contrat d’affermage. Lequel contrat consistera à accorder un contrat de gestion à une entité privée étrangère alors que la CWA, elle, continuera d’investir dans le développement et le maintien ses “assets”, à savoir de toutes les infrastructures dont elle dispose. La levée de boucliers ne s’est pas fait attendre. Le MMM considère cette façon de faire « inacceptable » et réclame le gel du projet de privatisation.

Le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, qui a posé un PNQ à ce sujet, considère, lui, que le ministre de tutelle « n’a pas la maîtrise tant financière qu’opérationnelle » de ce dossier et que la CWA, contrairement à ce qu’avance le ministre Collendavelloo, est une « organisation profitable ». Au niveau du Parti travailliste, Osman Mohamed considère pour sa part que le contrat d’affermage apportera « plus de problème que de solutions ». Se posant des questions comme « Qu’adviendra-t-il des ingénieurs qui ont une longue expérience et une grande connaissance de la situation ? Devront-ils se soumettre aux ordres des étrangers qui ne connaissent même pas le terrain ? ».

Alan Ganoo s’est lui aussi élevé dès la publication du rapport de la Banque mondiale contre ce projet, « qui ne permettra même pas à moyen terme d’avoir une fourniture d’eau 24/7 mais qui sera fait au détriment des 352 000 consommateurs mauriciens, qui auront à payer l’eau plus cher au profit des partenaires ». Hier, ce sont des syndicats et des sociétés de consommateurs qui se sont érigés contre tout projet de privatisation, lequel projet n’a pas encore été débattu au conseil des ministres.
Le ministre Collendavelloo arrivera-t-il à convaincre ses pairs de la pertinence de son projet. Un doute subsiste. Beaucoup pensent que le projet de privatisation d’un élément aussi essentiel que l’eau devrait être tout simplement abandonné et remplacé par un projet plus viable.

Jean Marc Poché