JEAN-CLÉMENT CANGY

La rumeur, la nouvelle, le documentaire l’annonçaient : la réalisatrice Fanny Glissant (Les Routes de l’esclavage) fait exploser les clichés sur l’esclavage. Lesquels ? Cela n’a pas été précisé, alors que son postulat est clair : l’esclavage répond seulement, selon elle, à une logique économique. Soit, mais tout en disant ne pas vouloir minimiser les atrocités (la barbarie selon nous) qui ont accompagné la déportation de millions d’Africains, le mal est fait et le crime contre l’humanité qu’a été l’esclavage est atténué. Alors que les Codes noirs, qui ont régi l’esclavage, avaient réduit l’homme noir à une chose, corvéable à jamais et passible de tous les sévices physiques.

Qui peut mesurer « l’horreur de la traite négrière et l’abomination de l’esclavage » ? « Les cahiers des navigateurs, trafiqués, ne témoignent pas de l’ampleur des razzias, de la souffrance des enfants épuisés et effarés, du désarroi désespéré des femmes, du bouleversement accablé des hommes. Ils font silence sur la commotion qui les étourdit dans la maison des esclaves à Gorée. Ils ignorent l’effroi de l’entassement à fond de cale. Ils gomment les râles d’esclaves jetés, lestés, par-dessus bord. Ils renient les viols d’adolescentes affolées. Ils biffent les marchandages sur les marchés aux bestiaux. Ils dissimulent les assassinats protégés par le Code noir », relève Christiane Taubira.

Le crime contre l’humanité, qu’a été l’esclavage peut-il être réduit à une affaire d’argent, à une question économique ? C’est un pas que nous ne franchirons pas. Le fait demeure que la traite négrière et l’esclavage n’auraient pu durer quatre siècles s’ils n’avaient eu pour fondement une fabrication idéologique raciste de l’infériorité de l’homme noir. Peut-on également face à cette volonté déshumanisante de l’esclavage dire qu’il n’a pas été aussi dégradant comme l’avance le sociologue Erik Erikson ? C’est un autre pas que nous ne franchirons pas également. Mais peut-être se référait-il au marronnage ? Aussitôt qu’il y eut des esclaves, il y eut des marrons, « des guérilleros à mains nues », comme les désigne Amédée Nagapen. Pour témoignage les premiers esclaves malgaches qui débarquèrent à Maurice et qui se révoltèrent aussitôt.

Nous découvrons ces derniers temps comme une volonté d’atténuer, de minimiser le fait de l’esclavage. Cela n’est pas nouveau après la chape de plomb qui tomba sur cette abomination pendant plus d’un siècle, après son abolition. « Ainsi les non-dits de l’épouvante qui accompagna la déportation la plus massive et la plus longue de l’histoire des hommes sommeillèrent, un siècle et demi durant, sous la plus pesante chape de silence », souligne Chistiane Taubira.

Il est dans l’air du temps de mettre en exergue la complicité des chefferies africaines, sans aucun doute tout autant coupables du crime et qui vendirent leurs frères africains aux négriers, alors qu’on ne nous parle presque jamais du zoulou Chaka, qui combattit les marchands d’esclaves en terre sud-africaine, ou encore de Soundjata, fondateur du Mali, qui s’opposa au système esclavagiste. Un système de l’horreur et de la terreur qui, dans les sociétés de plantation, n’a pu empêcher les allumeurs d’incendies, les mères avorteuses, les alchimistes du poison de comploter face aux sévices physiques et sexuels dont ils étaient l’objet.

À force d’atténuations et de minorations, le danger demeure qu’on ne nous présente un jour un crime contre l’humanité, qu’il faut dénoncer à temps et à contre-temps, en tous temps, comme « un crime mineur », un « détail de l’Histoire »…