BERNARD DELAÎTRE

« La crédibilité de la GRA dépendra de sa capacité à être une institution indépendante et à n’être ni soumise aux caprices d’un des membres influents du board ni à l’interventionnisme présidentiel

La double journée de fin septembre a donné autant de satisfactions que de déceptions. La plus grande désillusion fut sans doute la défaite à plate couture du cheval de l’établissement Gujadhur The Great One, incapable de reproduire sa course impressionnante du Maiden. Il a sans doute payé de ses efforts fournis dans l’épreuve reine du calendrier hippique mauricien, tout comme le Rousset de service, Dawn Raid, qui a été l’ombre de ce cheval efficace et régulier qui force notre admiration. Par contre, ce sont trois chevaux passés inaperçus dans la course du Maiden qui ont émergé pour se disputer la première place, qui a finalement souri à l’extrême outsider du jour (?) Our Emperor, devant Solar Star et Dreamforest.

Si parmi les vainqueurs du week-end on enregistre la confirmation bienvenue de Henry Tudor, Purple Tractor, Jals Tiger, Why Wouldn’t You, Final Cup, Red Line Captain, Mambo Rock et Seventh Plain, par contre, le reversal of form de Halabaloo, Zen Master et Social Network interpelle. C’est fort logiquement qu’Il n’y a que la performance de Social Network qui a fait l’objet d’un intérêt de la part des commissaires des courses, puisque les deux autres avaient déjà expliqué leur mauvaise dernière performance après leur course respective. Sur la base du communiqué du MTC, il semblerait que les explications d’Amardeep Sewdyal aient convaincu les commissaires des courses que la distance rallongée et le fait qu’il ait eu un soft lead ont favorisé ses desseins cette fois.

Il est un fait qu’il a pu mener à sa guise et que son talentueux et expérimenté jockey Nunes a pu profiter de la léthargie généralisée de ses adversaires pour remporter cette dernière épreuve au moyen d’un pillar to post qui avait une apparence prononcée d’un convoi nuptial suivi par des invités bien compatissants qu’on appelle dans le jargon hippique mauricien karos maryaz, ce qui est confirmé par des temps fractionnels avantageux pour un frontrunner. Il n’y a certes pas de quoi crier au scandale, mais ce fait de course très fréquent à Maurice ne pourra faire l’objet d’une attention pré ou postmortem patent que si les controls of racing ont en leur possession le sésame nécessaire, l’autre outil de détection de maldonnes en courses après les fractionals, c’est-à-dire l’évolution réelle de la cote des chevaux dans une épreuve depuis l’ouverture des paris jusqu’au déroulement de la course.

Selon des informations dignes de foi et qui redonnent un peu d’espoir, la Gambling Regulatory Authority (GRA) aura obtenu de haute lutte le principe d’un accès au serveur central des paris, jusqu’ici la propriété absolue de la Mauritius Revenue Authority. Ces données seraient donc mises à la disposition de l’Integrity and Intelligence Unit de la GRA, qui aborde la dernière ligne droite de sa mise en place par son responsable, le Britannique Paul Beeby, ancien Head of Integrity de la British Horse Racing Authority, qui aura aussi à sa disposition une équipe de la Police des Jeux, dont les contours de fonctionnement seraient semblables à ceux de la police affectée à l’ICAC, pour faire appliquer dans toute sa rigueur la GRA Act, détecter et mettre fin aux pratiques illicites dans le monde hippique et du betting.

À ce stade, il n’est pas prévu que les commissaires des courses du Mauritius Turf Club (MTC) aient eux aussi un accès direct à ces données du serveur des paris, car elle contient des informations sensibles qui doivent être protégées de toute indiscrétion extérieure. Mais il est prévu que le MTC soit informé en temps réel par l’Integrity et Intelligence Unit de la GRA de toute information suspecte à cet effet, de façon préventive mais aussi a posteriori, lorsque le MTC en aura besoin pour soutenir ses enquêtes et son action disciplinaire. Il faudra pour cela trouver le modus operandi entre ce nouveau mais crucial département de la GRA et la stewards’ room du MTC. Bref, entre le régulateur et l’organisateur des courses, qui n’ont jusqu’ici que des relations imbues de méfiance, pour ne pas dire de condescendance. Il faudra donc de part et d’autre mettre de l’eau dans son vin. Quoi qu’il en soit, ces collaborations fonctionnent très bien à l’étranger et il faudra de part et d’autre un esprit d’ouverture et de collaboration dans le respect mutuel pour aboutir au but commun : chasser hors des frontières hippiques les tricheurs et autres manipulateurs qui pourrissent nos courses depuis des années.

La présence remarquée le jour des courses de la CEO de la GRA, Mme Ringadoo, et de son Head of Integrity Department, M. Beeby, aux côtés des stipes Stephane de Chalain et John Zucal, notamment, démontre que la GRA means business et qu’elle entend bien mettre en pratique les recommandations du rapport Parry. Il reste que la crédibilité de la GRA dépendra de sa capacité à être une institution indépendante et  à n’être ni soumise aux caprices d’un des membres influents du board ni à l’interventionnisme présidentiel pour faire plaisir aux princes du jour, comme par exemple favoriser au-delà du raisonnable un soutien financier du pouvoir ou quelques brebis galeuses du monde du jeu capables d’obtenir des permis d’opération alors qu’ils en sont disqualifiés. Il est indispensable à cet effet que la GRA soit exemplaire. Mais peut-elle l’être en tant qu’organisme soumis à la volonté gouvernementale ? En tout cas, sans cette distance nécessaire entre le politique et l’institution, la lutte contre la fraude dans le milieu hippique ne sera qu’une chimère.

Dans cette perspective, il est aussi incontournable que le MTC mette un terme à sa politique non écrite mais perçue comme telle de main levée pour certains, et celle de bastonnade pour les autres, pour des écarts pourtant semblables. S’il fallait un exemple de ce que nous avançons, c’est la gestion des enquêtes sur les cas de doping. Il ne faut pas nous méprendre sur ces affaires, car nous ne cherchons pas à faire l’hallali à quiconque, mais seulement veiller que les règles soient appliquées dans toute leur rigueur pour tous et par ceux qui les ont écrites.

Si le MTC, qui a plus de 200 ans de gestion hippique, s’est retrouvé dans cette situation d’obligé d’un organisme d’État aujourd’hui alors qu’il a géré sans partage depuis sa création, c’est justement pour n’avoir pas toujours été just and fair. Parce qu’il n’a pas su s’adapter aux évolutions locales et internationales et qu’il a continué à vivre dans un modèle d’une île Maurice à deux vitesses. C’est aussi parce que la qualité, le savoir-faire et les motivations de ses dirigeants de passage se sont dégradés au fil des années. En somme, il n’y a plus de vision. Il y a pourtant des gens de bonne volonté qui ont donné leur vie à cette institution, et que nous saluons. Il faut néanmoins passer à une autre étape, mais il manque cruellement de leaders à pratiquement tous les niveaux et la relève à ce stade n’a rien de réjouissant. Peut-on espérer un sursaut qualitatif au MTC ? Difficile à dire tant la salissure qui accompagne, souvent injustement, les courses hippiques mauriciennes aujourd’hui a entaché son image et sa crédibilité, au point où les candidats potentiels se font rares.

Pourtant, il suffirait d’une volonté politique commune des autorités pour relancer la mécanique de ce qui demeure, qu’on le veuille ou non, le patrimoine commun des Mauriciens dans leur diversité, le ciment social, sportif et même culturel de notre société. Au moment où notre football est en train de mourir pour la deuxième fois après le rêve fou de la professionnalisation, c’est le moment pour les courses hippiques de se redonner leurs lettres de noblesse. Ce qui peut apparaître comme un petit pas dans la bonne direction aujourd’hui pourrait devenir l’un des nerfs majeurs de la guerre de demain : l’accès aux données du pari jusqu’ici cadenassé est un signal fort qui redonne un peu d’espoir, si minime soit-il !