Pourquoi en sommes-nous là, alors que ce pays est, depuis le début même de son existence, traversé par tous les courants, par toutes les croyances ? C’est parce que la religion est sortie de la sphère privée et personnelle pour envahir l’espace public, et surtout politique, que nous assistons aux dangereuses dérives qui n’ont pas arrêté de prendre de l’ampleurces dernières années, jusqu’à atteindre ce que nous avons vécu samedi dernier. Le phénomène ne doit pas être minimisé parce qu’il s’agit, en fait, d’un recul dramatique. Depuis que la politique a envahi le champ du religieux et que les hommes qui prétendent défendre «leur foi» ont cru utile d’établir un pont, souvent intéressé et gratifiant personnellement, avec les formations partisanes et les élites qui décident, cela a instauré une atmosphère très malsaine dans le pays. Voire une surenchère impitoyable.

Lorsqu’on comptabilise par exemple le temps interminable qu’un Premier ministre décide de passer dans les différentes activités religieuses ou socioculturelles, on peut comprendre que les problèmes les plus urgents du pays, comme la dégradation de l’ordre et de la paix et les accidents de la route qui font presque quotidiennement des victimes de tous âges, sont négligés. Et nous ne citons là que deux problèmes qui empoisonnent de manière presque permanente la vie des Mauriciens. Que des illuminés pensent pouvoir imposer leur vision étriquée de la démocratie et du vivre ensemble républicain se donnent en spectacle, cela est déjà bien condamnable, mais que dire de ce triste député du PMSD Salim Abbas-Mamode ? Il est probablement de ceux qui, pour grappiller quelques votes, sont prêts à tout, à commencer par piétiner copieusement la notion même de République. Il vaut mieux ne pas revenir — ce serait une insulte à l’intelligence de nos lecteurs — sur ce qu’il a dit de vraiment scandaleux pour justifier sa présence à la manifestation illégale, la seule d’un élu, un repêché, il est vrai, du système de Best Loser, dont le maintien et la pérennité restent si chers à son leader et à son parti. Mais fallait-il attendre vraiment autre chose de quelqu’un qui, à part d’être un transfuge professionnel, qui a transité par le MMM pendant quelques années et qui est parti juste après avoir été fait Lord-Maire pour rejoindre un des rares partis patronymiques de l’histoire politique de Maurice, le PMXD, redevenu ensuite le PMSD ? En janvier dernier, il était pratiquement déjà parti voir ailleurs, du côté du MSM, mais il s’est ravisé à la dernière minute. Ou il a été, du moins, contraint de rester dans la basse-cour, parce que ses négociations n’ont pas abouti et que ses attentes ne pouvaient être satisfaites.

Et parce qu’il a une voix à l’Assemblée nationale, ce député reste et son leader ose se fendre d’une explication alambiquée pour expliquer son «passage» à la manifillégale et ses propos, pourtant on ne peut plus clairs. Certains vous diront que, puisque Thierry Henry, poursuivi pour avoir mortellement fauché un piéton à Bois Marchand, trône toujours à la tête du PMSD, il ne pourrait être question de sanctionner Salim Abbas-Mamode. Sauf que le PMSD s’est montré extrêmement frileux ces derniers temps sur tout ce qui touche au sectarisme et à l’incitation à la haine raciale. On ne compte plus les dépositions consignées contre les propos outranciers des uns et des autres. Ce qui peut paraître comme étant très salutaire dans le contexte des excès langagiers dont sont capables certains politiques. Cela aurait pu donner à penser que le parti qui prétend donner des leçons en matière langagière et comportementale adopterait une posture infaillible et inattaquable lorsqu’il s’agit du moindre soupçon d’atteinte aux libertés d’expression et d’association, et à un propos outrancier. Mais après l’épisode de la «défonce» de Mahmad Khodabaccus, poussé à l’hibernation le temps d’une campagne électorale et remplacé par un plus «sobre» Salim AbbasMamode, avant de revenir au-devant de la scène du PMSD, il ne faut, en fait, rien à attendre de cohérent de la part d’un parti qui est historiquement resté un simple wagon de fortune. Et comme le religieux et le socioculturel, et la politique sont devenus incestueux, il n’est guère étonnant que cela s’étende aux organismes parapublics. Quelle meilleure illustration de cette ramifi cation malsaine que l’octroi par Air Mauritius du contrat de transport des employés à deux prestataires connus pour être proches du MSM et de la famille Jugnauth ! Le procédé est simple : on chasse la bande à Nuvin Unoop à la tête d’une compagnie satellite de Voice of Hindu, longtemps protégée par le gouvernement travailliste, et on installe à la place celles de Bissoon Mungroo, animateur socioculturel lui aussi, et de Bassoodeo Seetaram, tous deux intimes du clan Jugnauth. Et le tour est joué. Malheureusement pour le contribuable et ceux qui utilisent la compagnie nationale d’aviation.

Et c’est là que se pose la question de la bonne gouvernance et de l’intégrité. Que fait le board d’Air Mauritius ? Comment se comportent ses membres ? Il y a le président Arjoon Suddhoo et les proches du pouvoir comme Nayen Koomar Ballah, Dev Manraj, Rita Veerasamy, l’ex-directrice de la SIC, ainsi que d’autres nominés politiques comme Prakash Maunthrooa, Bissoon Mungroo, Yoosuf Salehmohamed et Anwar Abbasakoor. De ceux-là, il n’y a rien à attendre. Mais quid des Derek Lam Po Tang, Ammanah Ragoovoodoo, Louis Rivalland et Philippe Espitalier-Noël ? Il y a ceux qui n’ont pas bronché lorsque Megh Pillay a été débarqué et qui ont honteusement accepté qu’un quidam dans la hiérarchie leur impose sa loi et ses choix. Leurs petits intérêts corporatistes et fi nanciers étant plus importants que la réputation de la compagnie nationale d’aviation. Qui n’arrête pas d’être ridiculisée dans les classements internationaux. Ceux qui ont approuvé le contrat de transport n’ont visiblement pas la même solidité de l’échine qu’un René Leclézio, qui a préféré démissionner du board du BOI plutôt que d’être complice d’une faveur indue et dommageable à la réputation de Maurice à un certain Alvaro Sobrinho !