On s’y attendait un peu. Surtout après que l’opposition d’alors et les observateurs les plus avisés eurent dénoncé les omissions flagrantes et probablement délibérées de la Declaration of Assets Act de 2018. La culture du secret pratiquée par les initiateurs du projet à laquelle ils sont si attachés n’augurait rien de bon quant à la transparence de l’exercice. La déclaration de patrimoine des élus de la dernière Assemblée nationale et de celle qui vient d’être constituée, publiée le mercredi 15 janvier sur le site web de l’Independent Commission Commission against Corruption, est, comme prévu, une énorme farce.

Maintenant on comprend pour quelles raisons les principaux intervenants du gouvernement sur ce texte lors des débats de fin 2018, de Pravind Jugnauth, à Anil Gayan en passant par Maneesh Gobin, avaient si ardemment défendu l’ICAC. La commission s’est rendue risible, voire ridicule, avec sa publication de cette semaine. Bien parti pour concourir pour le best joke de la décennie naissante. La faute, certainement, à la loi-cadre restrictive dans son contenu et dans la limitation qu’elle a fixée quant à la divulgation du détail de ce que possèdent dans leur intégralité les élus passés et présents. À parcourir la liste des biens de nos élus, une idée nous a effleuré, celle d’organiser le plus rapidement possible une collecte pour ceux qui, en politique depuis des années et qui ont occupé toutes sortes de postes publics, n’ont rien eu du tout à déclarer ou alors quelques véhicules de marque, tellement ils sont dans la panade.

Qu’elle valeur accorder à cette déclaration si celui qui prétend ne rien posséder ou n’avoir que quelques biens à la valeur négligeable dispose, par ailleurs, de Rs 50 millions ou bien plus, en devises locales et en dénominations fortes, livre sterling, dollar ou euro dans des banques ici même ou à l’étranger ? C’est ce que cachent, entre autres, ces déclarations, même si l’étendue des avoirs de certains élus peut interpeller. Et que d’autres sont honnêtes parce que les déclarants avaient déjà publiquement indiqué ce qu’ils possèdent. L’autre pan manquant de ces déclarations est la somme totale des biens, cinq propriétés à Rs 25 millions ou deux à Rs 40, c’est un peu difficile d’avoir un ordre de grandeur de la valeur réelle du patrimoine de certains élus.

Ce pays est petit. Tout les Mauriciens savent où habitent leurs députés, d’autant que tous ceux qui se jettent dans l’arène politique revendiquent pratiquer la proximité maximale. C’est comme cela qu’ils savent que, parmi ceux qui ont fait des déclarations quasi vierges, il y a des pistes à creuser. Pour voir plus clair dans la valeur de leur patrimoine. Qui croira que Showkutally Soodhun n’a rien ou pas grand-chose lorsqu’on connaît la saga de la propriété pieds dans l’eau de Grand-Baie sur des pas géométriques qui a fini par devenir la propriété exclusive de son fils, qui l’a ensuite vendue pour Rs 48 millions à un acquéreur chinois ?

Les électeurs savent très bien qui sont ceux qui disent ne rien avoir et qui vivent dans des maisons cossues dans les hautes Plaines Wilhems et qu’ils ont hérité des parts dans un projet touristique propice au coup de soleil et de vastes superficies — non pas de petits paquets par-ci ou par-là — jadis bien entretenues par les grands barons du coin. Qui croirait qu’un élu au Parlement depuis des décennies ne déclare qu’une maison dans les bases Plaines Wilhems alors qu’il habite une somptueuse demeure à Floréal ? Pour la sincérité des déclarations, même partielles, il va falloir repasser.

Le directeur de l’ICAC a annoncé avoir déjà réclamé des renseignements supplémentaires aux déclarants dont sa commission n’est pas satisfaite qu’ils ont dévoilé l’ensemble de leur patrimoine. Et il annonce des sanctions comme prévu par la loi. Qui peut encore prendre de telles déclarations au sérieux lorsqu’on sait qu’il ne s’est rien passé depuis trois ans sur les dossiers de Vijaya Sumputh ou de Youshreen Choomka, et qu’il a fallu attendre qu’il ait démissionné de son poste de directeur de la Central Water Authority pour que Yousouf Ismaël soit convoqué pour des explications sur un contrat de Rs 100 millions passé en 2017 par le distributeur public de l’eau ? On peut d’ailleurs s’attendre que tous ceux qui ont été priés de partir depuis les dernières élections défilent à l’ICAC, le scénario bien écrit à l’avance devant se dérouler ainsi : on ne touche à aucun nominé politique tant qu’il est en poste, mais la voie devient libre dès qu’il est débarqué.

Qui pense que l’ICAC, organisme truffé de nominés politiques, peut bousculer ceux qui les ont investis pour qu’ils profitent de leur sinécure ? Le dossier de Landscope, très sérieux, est à la traîne, alors qu’il s’agit de la disposition de terres dans des conditions discutables à un promoteur. Le même qui loue un terrain public qui a érigé un entrepôt dessus et qu’il loue ensuite à un autre organisme de l’État, la STC, dans des conditions assez rocambolesques. Comme si Landscope ou la STC qui, jadis s’intéressait aux courses hippiques à l’étranger, ne pouvaient pas réaliser eux-mêmes un tel projet. C’est typique de la politique de copinage et de retour d’ascenseur.

Si certains de nos «honorables» ont pu ainsi tourner en dérision la Declaration of Assets Act, c’est que les lacunes du texte le leur permettent voire les y encouragent. C’était peut-être voulu, une sorte de poudre aux yeux jetée à un électorat qui croit que la politique est pourrie, un projet qui était devenu indispensable après les nombreuses affaires qui ont émaillé le règne de Pravind Jugnauth.