Manifestation de journalistes et photographes à Port-au-Prince après la disparition du photojournaliste Vladimir Legagneur, le 28 mars 2018 en Haïti afp.com -

Les journalistes en Haïti disent avoir peur de faire leur travail, faute de savoir ce qui est arrivé au photojournaliste Vladjimir Legagneur, porté disparu depuis qu’il est parti en reportage mi-mars dans un quartier sensible de la capitale haïtienne.

« Ce qui est arrivé à Vladjimir aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous », affirme le photographe Jeanty Junior Augustin. « Face au silence total des autorités, on est obligés de moins sortir, de ne plus aller chercher les informations parce qu’on ne peut pas savoir ce qui pourrait nous arriver », regrette-t-il.

« On sait que faire notre métier dans ce pays c’est un sacerdoce mais avec ce qui s’est passé, on cherche plus qu’avant à se mettre en sécurité », abonde Jean-Jacques Augustin, porte-parole de l’Union des journalistes photographes haïtiens, déplorant le manque de communication de la police dans cette affaire.

Le 14 mars Vladjimir Legagneur, photojournaliste indépendant de 30 ans, a quitté son domicile en début de matinée pour aller réaliser un reportage sur les conditions de vie à Grand-Ravine, dans le quartier de Martissant, l’un des plus pauvres de la capitale Port-au-Prince et le théâtre depuis quelques années d’affrontements virulents entre gangs.

S’inquiétant de ne pas avoir de ses nouvelles, son épouse Fleurette Guerrier a entamé des recherches dès le 14 mars au soir, avant de déposer plainte deux jours plus tard auprès de la direction centrale de la police judiciaire haïtienne.

Depuis, elle a été amenée à authentifier un chapeau appartenant à son mari, récupéré fin mars par la police près de restes de corps découverts sur un terrain vague du quartier de Grand-Ravine.

Les enquêteurs avaient alors annoncé que des tests ADN allaient être effectués, mais les annonces de la police suscitent le doute parmi les collègues de Vladjimir Legagneur.

« Jusqu’à présent, les policiers n’ont pas contacté son épouse pour avoir un échantillon pour comparer le test ADN donc c’est de la démagogie », accuse Jeanty Junior Augustin.

On ne lâche pas l’affaire

Deux semaines après la disparition de leur collègue, devant le silence des autorités et des forces de police, les journalistes haïtiens avaient organisé une marche silencieuse derrière une simple banderole où était inscrit « Où est Vladjimir? »

La colère des amis et proches du disparu grandit à mesure qu’ils comptent les jours sans obtenir de réponse.

« Ça n’est qu’après un mois que le président a finalement évoqué la disparition d’un journaliste en Haïti, mais sans même dire son nom. C’était au sommet des Amériques (organisé au Pérou les 13 et 14 avril), et c’est parce qu’il exprimait ses sympathies suite au décès des deux journalistes équatoriens », précise Jeanty Junior Augustin.

Face à l’impatience des professionnels des médias, la police nationale haïtienne (PNH) assure que l’enquête suit son cours.

« La police continue à rechercher des personnes qui seraient impliquées dans l’assassinat présumé de Legagneur », a indiqué mercredi Frantz Lerebours, porte- parole de la PNH. « On ne lâche pas l’affaire mais comme on le répète toujours, on ne peut pas divulguer nos méthodes dans la presse », a souligné le commissaire.

L’action de la police dans les quartiers les plus pauvres de Port-au-Prince est rendue difficile par l’extrême densité de population et la topographie des lieux, à l’avantage des gangs.

« On ne va pas mener des opérations qui seraient spectaculaires mais pour lesquelles il y aurait des dommages collatéraux très regrettables », confirme M. Lerebours.

L’absence totale de services publics dans les bidonvilles de la capitale crée aussi une certaine défiance des habitants envers tout représentant de l’Etat.

« Tous les habitants ne sont pas forcément du côté de la police », a reconnu le porte-parole de la PNH après le fiasco mardi d’une opération dans un autre quartier pauvre de la capitale.

A Martissant, où Vladjimir Legagneur a disparu, une opération de police menée en novembre avait tourné à la bavure: la PNH avait reconnu la mort de sept personnes quand des organisations de défense des droits humains évoquaient l’assassinat d’une quinzaine d’habitants. Aucune suite judiciaire n’a encore été donné pour faire la lumière sur cette opération.