RAMANUJAM SOORIAMOORTHY

Je n’avais pas vu Victoria Acevedo depuis près de quinze ans et je ne croyais plus la revoir non plus depuis qu’on m’avait dit qu’elle avait été, lors d’une bagarre dans un bar de la rue Mexico à Buenos Aires, non loin du lieu où, à cette époque-là, elle travaillait et où elle avait régulièrement rencontré Borges avec qui, cependant, elle n’avait eu que de brefs échanges, sa très grande admiration pour l’auteur de Ficciones l’empêchant d’envisager avec lui toute relation qui eût quelque allure de familiarité, tuée d’un coup de couteau qui ne lui était pas destiné, ce qui, au moment où je pris connaissance de la terrible nouvelle, m’avait rappelé cette phrase qui, je crois, est de Borges lui-même : L’homme est un mort en sursis qui s’ignore, quand je la vis sortir du café où, quand je suis de passage à Paris, je ne manque jamais de me rendre, non pas tant pour le plaisir d’une consommation, que pour sa ressemblance énigmatique, laquelle m’a toujours fasciné, avec un lieu enveloppé, dans ma mémoire, d’un brouillard inextricable, que j’avais, enfant, visité en Irlande, non loin de Kilkenny, et où je ne suis jamais retourné, bien que je ne cesse de me promettre d’y aller chaque année depuis plus de trente ans : elle semblait n’avoir point changé du tout, elle avait toujours sur le visage cette tristesse indéfinissable qui, dès que je la vis la toute première fois, il y a très longtemps, en Nouvelle-Zélande où nous nous trouvions tous les deux pour un congrès international consacré à l’œuvre de Proust, me séduisit incontinent, nullement parce qu’elle m’inspirait de la pitié, parce qu’elle me semblait si fragile, si vulnérable que je voulus lui venir en aide, ou encore parce que je l’en trouvais sympathique, mais par ce qu’il, me semblait-il, émanait de cette tristesse, qui, en fait, mais je ne m’en rendis compte que bien après, n’existait que dans mon imagination, une douce autorité, une force même qui m’impressionna immédiatement et qui m’a, par la suite, toujours impressionné.
Surpris, tout joyeux, je m’écriai :
— Victoria !
Mais elle n’eut absolument aucune réaction. Encore plus surpris, presque blessé, je l’abordai :
— Excusez-moi, mais vous êtes bien Victoria Acevedo ?
— Non, fut la réponse, et elle s’en allait déjà, quand elle se retourna pour me demander :
— Mais vous-même, n’êtes-vous pas Robert Brasillach ?
— Robert Marcillac, rectifiai-je.
— C’est ce que je voulais dire ; et vous êtes bien musicien ?
— En effet, reconnus-je.
— Ah ! fit-elle, non sans une certaine violence qui me fit presque sursauter. Eh bien, laissez-moi vous dire quelque chose : je ne suis pas Victoria Aze……, comment vous avez dit là ?
— Acevedo.
— Je ne suis pas Victoria Acevedo, continua-t-elle, et très heureuse de ne pas l’être, car sinon, cela aurait signifié que nous nous connaissons, vous et moi, vu que vous avez l’air de très bien la connaître, cette Victoria …, comment déjà ?
— Acevedo, répétai-je, de plus en plus étonné.
— C’est ça, cria-t-elle d’une voix tremblant de colère, Victoria Acevedo !
Puis, sans reprendre son souffle :
— Et en plus, il semble qu’on se ressemble beaucoup, elle et moi. Or, bien que je ne vous aie pas rencontré jusqu’ici, vous m’avez toujours, depuis que je vous ai vu la première fois, à la télévision, rappelé quelqu’un qui m’est extrêmement antipathique. Du coup, vous m’êtes vous-même devenu profondément antipathique, et je ne puis écouter votre musique, que pourtant j’adorais, avant que je ne vous visse à la télé, sans qu’il ne me vienne des envies de meurtre. Bref, je n’écoute plus votre musique.
— Mais, protestai-je en souriant, ce n’est ni intelligent ni très juste, ce que vous me dites là.
— Ai-je dit, répliqua-t-elle, d’un ton de défi, que c’était juste et intelligent ?
Et sans attendre que je répondisse, elle me planta là, où je restai un long moment comme deux ronds de flan. Je la regardais s’éloigner en me disant qu’au fond elle avait raison : elle ne ressemblait pas du tout à Victoria Acevedo. Personne, sauf Victoria Acevedo, n’eût pu ressembler à Victoria Acevedo. Et Victoria, en admettant qu’elle fût encore vivante, n’eût pu, physiquement du moins, être la même personne que j’avais connue quinze ans auparavant.

A lire du même auteur

Radiophonies, Vacoas (Ile Maurice), Éditions Le Printemps, 1995
Offrandes, Le promeneur et le nombre, Prélude à l’ininterruption, ces trois ouvrages ont été publiés chez  Publibook, Paris, 2012
Les Tamouls à l’île Maurice (Introduction et Postface), Éditions Le Printemps, 2013
L’Enfance de l’art, Paris, Éditions Thierry Sajat, 2014
Pas à reculons, Paris, L’Harmattan, 2018
Des vers à soi, Saint- Étienne- de-Fougères, 2018
Toutes les publications de Ramanujam Sooriamoorthy sont distribuées par les éditions Le Printemps, où elles sont également en vente.