Paula Lew Fai

Il y eut tout d’abord cette bénédiction exceptionnelle « Urbi et Orbi » sur la place St-Pierre de Rome en ce 27 mars 2020. Le Pape François, seul. La statue du crucifix de St-Marcel. Une place déserte, battue par la pluie. Sobriété du lieu, sobriété de la liturgie. Gravité des mots « Nos vies sont emplies de silence… nous sommes affolés comme les disciples dans l’Evangile, nous sommes pris comme dans une tempête… ». Nous sentons ce silence dans nos cœurs, ce silence qui recouvre la place, un si douloureux silence, celui de la tragédie du monde. C’est poignant, de l’intensité insupportable qui accompagne les situations de désespoir. Mais, Lui dit « Allons sur l’autre rive ». La confiance est absolue. Jamais bénédiction, solennelle comme d’habitude, n’a été donnée et reçue avec autant de charge émotionnelle. Nous sommes dans des temps étranges.

Et, ce dimanche des Rameaux, dans la basilique de St-Pierre, prolonge le sentiment d’irréalité tout en étant empreint de dramaturgie, bien réelle celle-là. La joie des foules agitant des palmes pour commémorer l’entrée de Jésus à Jérusalem, les hymnes « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » se sont tus. Entre les Kyrie chargés de supplication, les mots si forts de la dernière Cène et chants de chœur réduit mais puissant par sa sobriété, toute la basilique est baignée de silence. Un silence des débuts du monde. Avant l’enfantement. Une attente douloureuse qui atteint déjà son apogée dans la statue de la Mater Dolorosa. On peut d’ores et déjà entendre chanter la « Stabat Mater ».

« Debout se tenait la Mère, pleine de douleur,

Près de la croix, en larmes

Tandis que pendait son Fils

Dont l’âme gémissante

Triste et souffrante,

Le transperça un glaive »

On est déjà dans la Passion. Car les temps se resserrent, de manière inexorable.

On n’a plus le temps contre la maladie, contre la mort. Tant de cœurs transpercés déjà, dans le deuil, celui décuplé de laisser partir des êtres chers sans leur tenir la main.

Les cérémonies qui jalonnent la semaine sainte et qui donnent tout le sens du

renouveau qu’apporte Pâques sont réduites cette année en leurs plus simples expressions sans la présence des communautés de fidèles. Un vide vertigineux. Et pourtant, au-delà du vide de la présence physique, de nos ancrages dans le monde, il y a un autre vide, celui du tombeau. « Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée ».

« Je suis convaincu que la Galilée d’aujourd’hui, où nous devons rechercher Dieu, qui a survécu à la mort, c’est le monde des chercheurs », dit Tomas Halik, théologien tchèque, sociologue des religions. Chercheurs de vérité, poursuivant leur chemin sur les décombres des traditions sclérosantes. Et, il poursuit :

« Nous pouvons accueillir…. ce temps des églises silencieuses et vides « comme un « kairos », un moment opportun pour « aller en eau profonde » et rechercher une nouvelle identité pour le christianisme dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux ».

Il y a un an, peu avant Pâques, Notre Dame de Paris était ravagée par les flammes. Le monde assistait, étreint d’émotions. Aujourd’hui, ce n’est pas juste un symbole qui est atteint en plein cœur de Paris. Ce n’est pas juste le religieux qui est frappé dans ce qu’il représente de vital pour l’Homme. Ce sont toutes nos certitudes qui sont ébranlées. Le vide et le silence nous renvoient surtout à nous-mêmes.

Oui, étrange semaine sainte sous le regard bienveillant du Christ de Saint Marcel, crucifix miraculeux, rescapé de l’incendie de 1519 et porté par le peuple en procession pour mettre fin à l’épidémie de peste.

Etrange dimanche de Pâques où, malgré le silence des églises, les alléluias et les gloria résonneront dans les cœurs car, malgré la tempête, les fidèles iront sur l’autre bord, et en Galilée.