PAUL REVEIL

« Et tu reconnaîtras l’Éternel. »
~Osée 2 h 20b

Un maître vint chez son disciple pour prendre un repas. Le repas étant fini, le disciple demanda au maître s’il voulait une tasse de thé, histoire de bien digérer. Le maître lui fît un large sourire et acquiesça volontiers cette offre en choisissant un aux arômes de fruit des bois. Le disciple, en joie de servir son maître, lui apporta une tasse bouillante et la posa sur la table. Voyant les feuilles, écrasées et solidement encastrées dans un sachet perméable immergé dans l’eau, le maître était en admiration devant le processus de diffusion du thé et il devint tout joyeux.
Le disciple s’inquiéta donc, croyant que son maître ait perdu la raison au point de se réjouir devant une tasse de thé. Il lui dit :
– Maître qu’y a-t-il de marrant avec le thé ? Ai-je mal disposé la tasse ?
Le maître de répondre :
– Mon enfant, viens et vois !
Le disciple s’approcha du maître et ils regardèrent tous deux le sachet de thé du haut de la tasse, d’où émanait une vapeur brûlante qui se propagea au fur et à mesure dans la petite salle se frayant un chemin vers le plafond, avant de se dissiper peu à peu.
– Que vois-tu  ? demanda le maître.
– Un simple sachet de thé maître…
– Regarde plus loin que tu peux percevoir; que vois-tu  ? insista-t-il avec son élève.
Celui-ci regarda attentivement la tasse et ne vit rien d’anormal.
– Je ne vois qu’un thé dans un sachet perméable qui se diffuse dans de l’eau bouillante et une vapeur qui s’élève.
– Tu dis vrai mon enfant, bravo ! dit le maître tout fier de son disciple. J’aimerais cependant ajouter deux analyses par rapport à ce que tu as dit… La première, est-ce que la concentration de thé dans le sachet peut augmenter par elle-même ?
– La concentration du thé augmente si et seulement si j’en rajoute davantage de feuilles dans le sachet.
– Donc ?
– Elle ne peut augmenter seule…
– La deuxième; qu’arrive-t-il à l’eau qui immerge le sachet de thé ?
– Elle devient peu à peu du thé au cours de la diffusion.
– L’environnement où se situait le thé était de l’eau qui se change peu à peu en thé, c’est bien ça ?
– Oui maître, mais… puis-je savoir où vous voulez en venir ?
Le maître sourit et, tout en s’étirant sur la chaise, il lui dit :
– Imagine; tu es un sachet d’amour dans l’univers. L’univers est l’environnement où tu te situes. Comme tu l’as si bien dit, le thé ne peut augmenter sa concentration seul, de même, toi aussi, tu ne peux augmenter ta concentration d’amour seul; tu auras besoin d’une aide extérieure. Tu remarques aussi qu’une fois le thé placé dans l’eau, le processus de diffusion converge l’eau en thé au fil du temps; de même, toi aussi, dès ta naissance, une fois que tu es immergé dans l’univers, une fois que tu existes, tu converges celui-ci vers ce que tu es; vers l’amour. Si tu le veux bien sûr…
– Et quelle est cette aide extérieure qui augmente la concentration d’amour ?
– Hum… Je ne sais pas vraiment… D’après toi ?
– Et bien… Peut-être le service du prochain ? demanda le disciple indécis en se grattant la tête.


– Oui peut-être… Quoi d’autre ? demande le maître en tortillant sa petite barbe hirsute.
– Les tâches que je suis heureux d’avoir accomplies ?
– Tu dis vrai et je trouve ma joie en toi mon enfant ! Remarque-le, tout ce que tu as dit là augmente la concentration d’amour en toi si tu le fais en prenant de la distance avec toi-même. Te décentrer de toi pour te concentrer vers l’Autre, par exemple; le service du prochain ou l’accomplissement d’un effort en vue du bien d’autrui.
– Alors si je vis un effort humain dans la souffrance, la contrainte ou la maladie, qu’en est-il ?
– Véritablement, l’effort humain – la transpiration du dur labeur, l’endurance jusqu’au sang – vécu avec un amour inexorable, prend pleinement sa signification car il ramène, penche et converge toute l’humanité et son environnement vers Celui qui est mort en Croix en toute liberté et humilité avec amour. C’est le vouloir, qui détermine l’intensité du pouvoir; si tu veux aimer, par tout ce que tu es, tu extrais toute l’humanité par l’Amour divin vers l’Amour divin à travers tes efforts humains.
– J’ai un peu de mal à comprendre maître…
– Un coureur, par exemple, s’il court non pas pour son propre intérêt, non pas simplement pour garder la forme, mais s’il le fait pour une raison spécifique (se défocaliser de lui-même pour se polariser vers l’autre); pour les orphelins, pour les pauvres, pour être avec les autres et avancer ensemble, pour faire Corps, s’il court pour motiver les plus faibles et s’il fait tout cela avec amour, il ne s’extrait pas seulement lui-même vers l’Amour, mais il prend tous ceux qu’il porte en son cœur et ses pensées vers l’Amour, qui est son objectif, sa motivation, sa ligne d’arrivée.
– Donc, si je suis sur mon lit de mort et que je souffre le martyre, si je le fais avec amour, je tends tout mon environnement vers l’Amour ?
– Et toute l’humanité vers l’Amour… Tu as tout compris.
– Mais c’est Impossible Maître !?!
– Quand tu le vivras, tu diras avec joie et persévérance que : « Par la grâce, je suis ce que je suis, et sa grâce envers moi n’a pas été vaine. » Car pour l’humain, effectivement, c’est impossible, mais pour Dieu qui n’est qu’Amour, la grâce nous est donnée de rendre chaque chose possible.
Se levant d’un bond, le maître tourna son regard vers son disciple et lui dit :
– Tout est grâce ! Je suis aimé; c’est pour cela que j’existe. Et je deviens amour; c’est pour cela que j’entre dans la Vie !
– Ce n’est pas trop ma tasse de thé tout ça maître…
– Aller viens, je te paye une bière !