Maurice était représentée du 31 mai au 3 juin à la proclamation de la Déclaration de Ngorongoro, du nom du célèbre cratère tanzanien, classé patrimoine mondial, et aux rencontres internationales qui l’ont précédé, à Arusha. Grâce à la participation de quarante pays, ces journées ont permis de nombreuses et diverses restitutions sur les bénéfices pour le développement durable en Afrique, d’un travail de préservation, de gestion et de valorisation du patrimoine culturel. Depuis 2009, l’Unesco et l’Icomos travaillent particulièrement sur ce lien entre la préservation du patrimoine et le développement durable, qui se couple aussi bien sûr avec les questions soulevées par le changement climatique et son impact sur les différentes formes de patrimoine.
Si le continent africain est peu représenté sur la liste du patrimoine mondial, la Tanzanie en est un excellent contre-exemple puisque ce pays, doté d’un patrimoine naturel et culturel extrêmement riche, compte sept sites inscrits au patrimoine mondial de l’humanité. Rappelons qu’il s’agit du parc de Serengeti, du cratère de Ngorongoro, de la réserve de Selous game, du parc national du Kilimanjaro, de la vieille ville de Zanzibar, des ruines de Kilwa Kisiwani, de celles de Songo Mnara et de l’art pariétal de Kondoa. Si déjà, en 1961, le manifeste d’Arusha a permis de reconnaître l’apport fondamental des ressources naturelles dans le développement national, ce pays était à nouveau mis en avant en 1972 lors de la convention Unesco pour le patrimoine culturel et naturel, et il s’est imposé naturellement pour accueillir cette conférence internationale proposée par l’Unesco à l’adresse des États africains.
Les questions de patrimoine et de développement sont particulièrement sensibles sur le continent africain, qui compte parmi les plus affectés par le changement climatique ainsi que par les destructions de patrimoine, telle qu’elles ont pu survenir au Mali à cause de Boko Haram, et telle qu’elles se caractérisent trop communément à travers l’assassinat par les braconniers et trafiquants, de gardes forestiers, en charge de la surveillance des espaces naturels protégés (plus de 100 morts par an sur le continent africain). Ces rencontres viennent aussi entériner les démarches qui entendent faire évoluer les conventions et les règlements régissant le statut de patrimoine mondial vers une meilleure prise en compte des particularités des cultures africaines.
La responsable de l’équipe technique de l’Aapravasi Ghat (AGTF), Corinne Forest, a donné une allocution lors de la première session de conférences consacrée au patrimoine culturel sur la contribution du statut de patrimoine mondial au développement de Maurice, évoquant notamment l’évolution législative de la définition de patrimoine, l’intégration du patrimoine dans les plans d’urbanisme et d’aménagement du territoire, au moins dans la zone voisine du site de l’AGTF, et enfin actuellement la préparation d’un plan de développement économique local, qui fait du patrimoine culturel un élément essentiel de la redynamisation de la capitale.
L’archéologue Georges Abungu, qui a été en poste à l’Université de Maurice et a travaillé dans le passé sur le site du Morne, a quant à lui ouvert ces journées, le 31 mai, en prononçant l’allocution d’introduction, qui a situé les enjeux pour la conservation et le développement durable de l’Afrique, de l’utilisation du patrimoine en tant que moteur du développement. Si l’objectif de la conférence était de formaliser ces échanges à travers une déclaration sur laquelle les pays pourraient ensuite s’engager, ceux-ci ont permis aussi, à travers les cas décrits pendant quatre jours par les intervenants, de mettre au jour la richesse des situations et bénéfices que recouvrent les démarches de gestion du patrimoine en Afrique.
Enjeux vitaux
Le continent recèle une extraordinaire richesse naturelle et culturelle, qui constitue l’essence même de l’identité culturelle africaine. Pourtant, avec 89 sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial (48 sites culturels, 37 sites naturels et 4 sites mixtes), le plus vaste et plus anciennement peuplé des continents demeure largement sous-représenté, ne représentant que 10% des sites classés par l’Unesco. Pire encore : la situation du patrimoine africain est alarmante puisque 33% des sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial en péril se situent dans cette région ! Les défis auxquels ils sont confrontés sont en effet nombreux, allant des obstacles économiques au terrorisme en passant par les conflits armés, l’exil massif de populations, le braconnage et la mauvaise gestion du réchauffement climatique. Pour ne prendre que cet exemple, les populations déplacées se réfugient très souvent dans les zones naturelles protégées, où leur présence massive et soudaine engendre des dégradations et des déséquilibres préjudiciables.
Les conférences et la déclaration qui y a fait suite représentent un enjeu crucial car, d’une manière générale, le développement durable est trop systématiquement associé à la préservation du patrimoine naturel plus qu’à celle du patrimoine culturel. Pourtant, quand dans la nature, la durabilité relève de l’usage et du remplacement, en matière culturelle, il s’agit de préservation et de gestion du changement, avec donc un caractère irréversible en cas de perte. Mais, surtout, il importe de prendre conscience de la fonction vitale du patrimoine culturel. Le Kényan Herman Kiriama fait remarquer qu’au-delà de la préservation des sites, il faut surtout planifier leur avenir. Il constate que le patrimoine culturel reconnaît et entretient les compétences traditionnelles de la population et qu’il relève d’un processus de soutien spirituel, social et psychologique de la communauté. Rendre le patrimoine durable permet aussi de se tenir à bonne distance du phénomène néfaste (souvent lié au tourisme) qui transforme le patrimoine en marchandise et le monétise…
Les principes fondamentaux de la déclaration de Ngorongoro sont premièrement que le patrimoine africain est central dans la préservation de la culture et, donc, dans l’édification de l’identité et de la dignité africaine pour les générations actuelles et futures dans un monde de plus en plus globalisé. Deuxièmement, le patrimoine, y compris le patrimoine mondial, est un moteur du développement durable et s’avère crucial pour obtenir, au niveau régional, les avantages socio-économiques, la protection de l’environnement, l’urbanisation durable, la cohésion sociale et la paix. Ces principes se déclinent notamment à travers 13 engagements pour les futurs pays signataires.