Selon Michel Camdessus, au Fonds monétaire international de 1987 à 2000, la crise mondiale n’a rien de conjoncturelle. Elle n’a rien d’une erreur de parcours rectifiable par moyens de nouveaux instruments. Passant par des « chemins inhabituels », dans les termes de Pierre Dinan, l’expert revient sur ce qu’il qualifie d’une « perte de sens », tant « culturelle » qu’éthique. « De quelle crise sortons-nous? Vers quel monde allons-nous? ». Il traitait de la question hier après-midi à l’Université de Maurice.
L’auditoire n’est pas bien garni. Les étudiants ne sont pas très nombreux. Certains économistes, financiers, administrateurs, académiciens et figures connues du paysage local sont toutefois présents. L’ancien directeur du Fonds monétaire international (FMI) de 1987-2000, l’économiste Michel Camdessus, traitait hier après-midi à l’Université de Maurice (UoM) de la question suivante : « De quelle crise sortons-nous ? Vers quel monde allons-nous ? ». L’occasion pour lui, non pas de faire un compte rendu purement scientifique, mais de souligner, dans les mots de Pierre Dinan, que « ce domaine n’est pas qu’une question technique ».
« L’économie traite de la société. » Et M.Camdessus ne s’appesantira pas uniquement sur le moral hazard – terme qui pourrait faire évoquer le « banksters » cher à Manou Bheenick, de la Banque Centrale de Maurice – exploité par les médias étrangers. Mais de toucher à la crise, avec un « C » majuscule : crise de société, de culture, de civilisation. Crise « hydre de Lerne ».
Alors, de quelle crise sortons-nous ? « D’une crise sans précédent depuis plus de 80 ans », dit celui qui, durant son administration au FMI, avait présagé que la crise mexicaine serait la première du 20e siècle. Bien sûr, il lui faudra conter la démise du secteur financier aux USA de la chute de Lehman Brothers à la crise de la souveraineté de la dette. Mais de ne pas s’attarder sur ces faits afin de creuser la question. Et ce d’une manière inattendue.
L’économiste explicite sa pensée : « Il ne s’agit pas d’une crise dans l’économie mais d’une crise de l’économie. » En d’autres mots, tout l’épisode de 2008 à ce jour n’est pas un faux pas. Il ne s’agit pas de conjoncture défavorable. Il s’agirait d’une crise de « sens » qu’un nouvel instrument, une invention mathématique, ne fera pas oublier.
Détour par la mythologie : Hercules et l’Hydre à sept têtes. « Cette crise a sept têtes… On ne peut pas espérer des jours meilleurs si on ne s’attaque pas à toutes les dimensions. » Et ces dimensions sont les suivantes : 1) la pauvreté du tiers-monde; 2) le réchauffement climatique; 3) la crise alimentaire qui « revient continuellement »; 4) la crise énergétique; 5) le retour à l’unitalitarisme, et; 6) la crise culturelle.
La dernière dimension retiendra particulièrement l’attention de M. Camdessus. Il évoque le greed– « avidité individuelle et collective », « une préférence de la société pour l’avoir au lieu de l’être ». Mais cette « avidité » n’est-elle pas l’élément fondateur de tout raisonnement économique ? Ne faut-il pas désirer de l’argent pour faire tourner la machine ? Questions posées par un conférencier de l’UoM. M. Camdessus rappelle alors : « L’idée d’Adam Smith (ndlr, père de l’économie des marchés libres) était bien d’encourager l’optimisation du travail par le désir du gain. Mais il faut retenir que le bien collectif se devait de réguler les désirs individuels. » Retour ainsi vers les fondamentaux du capitalisme, mouvance qu’il ne rejette pas. Mais d’affirmer : « Ce que je rejette, en revanche, c’est le néolibéralisme de Thatcher et de Reagan qui disait : ‘Don’t lecture the bankers; they will find the optimum point’. » Thatcher et Reagan suivait l’intuition de l’économiste Friedrich Hayek (1899-1992), qui affirmait que toute tentative de régulation ne pouvait résulter qu’en une « perversion » du système.
Garde champêtre
Le matérialisme ambiant ne suffit pas à expliquer une telle démise. « Comment en est-on arriver là ? » M. Camdessus utilise une parabole. « Dans un village, comme celui du sud de la France dont je suis originaire, le conseil de village s’occupe du décret de la saison de la chasse, etc. Il advient au garde champêtre (ndlr : garde forestier) de faire respecter le décret. Au village, il y a ensuite le prêtre et l’instituteur, qui – quoique pas toujours d’accord –, sont les garants de la morale. Et tout peut fonctionner. Mais voilà, lorsque le garde champêtre prend sommeil dans le fossé et que les garants de la morale sont trop occupés à se battre, c’est le règne des voleurs de poules. » Traduction : on a lentement évolué d’un marché monétaire bien régulé vers la création d’instruments – options, actions, titres – de plus en plus sophistiqués qui, eux, échappaient à toute loi. Il s’agit du fruit de « l’exubération irrationnelle du système ». A un niveau individuel : on a affaire avec des envies et désirs grandissants qui dépassent nos capacités. A un niveau mondial : le règne des voleurs qui « courent toujours plus vite que les maîtres ».
De là, vers quel monde aller ? Un monde qui se méfie des « phénomènes nouveaux et temporaires », des solutions qui pourront faire revenir aux jours meilleurs d’avant 2008. L’ampleur de cette refonte ? Camdessus cite le philosophe agnostique Michel Serres : « Il s’agira de muter au plus vite vers un modèle différent, un changement semblable d’une évolution de la guerre à la paix… », soit un chantier plus que conséquent. Trois éléments majeurs sont évoqués : 1) le développement d’une économie de partage; 2) une économie frugale (moins d’abondance) et; 3) « Essayer de progresser vers un type de gouvernance économique mondiale ». Une utopie ? Michel Camdessus s’en défend. Il cite ainsi l’article numéro 1 de la déclaration des Droits de l’Homme de 1948. Pour que l’idéal soit réalisé, « il faut que tout homme réagisse dans un esprit de fraternité ». Mot sur l’Afrique : « On établit que l’Afrique décolle, mais il demeure un obstacle invisible : la croissance des inégalités. » Michel Camdessus anime une conférence du Forum des cadres chrétiens, mouvement d’église, aujourd’hui matin. La question sera : « Dans la crise, que faire pour le développement et la justice ? »