Les récentes inondations meurtrières ont rappelé les graves conséquences d’une mauvaise urbanisation. L’aménagement du territoire fait souvent fi de la sécurité, pour des raisons financières et politiques, tandis que règne l’amateurisme. C’est ainsi que le développement sauvage a été autorisé malgré les inquiétudes exprimées par les experts. À l’heure où l’on veut situer les responsabilités dans la catastrophe du 30 mars, c’est toute une manière de faire qui est décriée.
Trois cent vingt-six. C’est le nombre de zones inondables identifiées par la firme de consultants Gibbs (Mauritius) dans son rapport commandité par le ministère des Services publics en 2003. Il faisait état de la situation des drains pour l’ensemble des zones inondables à Maurice. Des années plus tard, les mesures préconisées ne semblent pas avoir été prises en considération ou l’ont été seulement en partie.
Il a fallu les grosses pluies du 30 mars 2013 pour se rappeler que les drains sont mal entretenus. Parmi les régions citées dans le rapport figurent différentes localités de Port-Louis, dont Grande Rivière Nord-Ouest et ses alentours. Mais sont également mentionnés plusieurs quartiers des basses Plaines Wilhems et des districts de Pamplemousses, Rivière du Rempart, Moka, Flacq, Rivière Noire, Grand-Port et Savanne.
Volonté.
Mais il n’y a pas que cela. Il n’existerait pas non plus de plan global de l’aménagement du territoire à Maurice. Il régnerait un certain “désordre” où “rien n’est respecté”, si l’on en croit Vasant Jogoo, urbaniste et consultant en environnement. Alors que les autorités tentent de se dédouaner après les inondations, notre interlocuteur est catégorique : “L’aménagement du territoire est la responsabilité de l’État.” Il estime que le Physical Planning Guidelines (PPG), datant de 2006 et qui devait venir mettre de l’ordre dans tout projet de développement “n’a pas servi à grand-chose”.
Un avis partagé par Rishi Dass Soniassy, Land Surveyor et Town Planner à MPS Consulting. Pour ce dernier, les autorités ne sont pas assez averties et ne voient pas l’utilité de mettre en place un plan d’ensemble de développement. “C’est après coup qu’on réalise ce genre de chose”. Un architecte, qui a tenu à garder l’anonymat, ajoute même que le PPG n’a pas force de loi et qu’il ne fait que donner des indications à respecter.
Plusieurs critères doivent pourtant être pris en considération dans tout projet de développement, soulignent nos interlocuteurs. Dass Soniassy fait remarquer que “le code d’urbanisation est difficile à faire respecter et il n’y a pas de réelle volonté de le faire alors que les normes sont faites pour être respectées”. Vasant Jogoo insiste sur le fait que le gouvernement doit respecter et prendre au sérieux le plan d’aménagement du territoire et mettre de côté les intérêts politiques. Pour lui, un plan global de l’aménagement du territoire viendra mettre de l’ordre dans tout ce qui se fait en ce moment.
Territoire vulnérable.
Même si Port-Louis a été sous les eaux, il estime qu’il y a toujours des moyens pour réparer les erreurs commises. “On n’est pas arrivé à un point de non-retour.” Mais là où le bât blesse, selon nos intervenants, c’est cette opacité autour de la cartographie des zones inondables, qu’on tente par tous les moyens de garder au fond d’un tiroir. Une attitude adoptée par tous les gouvernements qui se sont succédé afin d’avoir une carte en main dans l’octroi d’un permis de développement. “Si une zone est déclarée officiellement inondable, le terrain perd de sa valeur et aucun développement ne peut y être opéré”, souligne l’architecte.
Abondant dans le même sens, Dass Soniassy et Vasant Jogoo estiment qu’il y a des vested interests autour des projets de développement. C’est ce qui explique que les wet lands ne sont pas décrétés publiquement. “L’aménagement du territoire est une affaire très politique. Cela veut dire que d’un coup de crayon, le gouvernement peut faire accroître ou faire baisser la valeur d’un terrain”, précise Vasant Jogoo. Il ajoute que cela a toujours posé problème d’avoir un plan figé de la vocation d’un terrain sur vingt à vingt-cinq années. “La pression vient des promoteurs, qui apportent de l’argent en investissant dans des projets qui engendrent la richesse et créent de l’emploi. C’est ce qui fait que les gouvernements sont toujours en faveur des projets de développement.” Il affirme également que 25% de la surface du pays est bétonnée, ce qui est trop pour un état insulaire comme le nôtre. “C’est un territoire extrêmement vulnérable. Avec le phénomène de changement climatique, cela peut avoir des conséquences encore plus graves”.
Changements climatiques.
Nos interlocuteurs pointent du doigt les permis de développement octroyés dans des zones inondables comme Peyrebère et Flic en Flac et certains projets sous l’Intregrated Ressort Scheme (IRS). “Il y a d’un côté le processus de development control où un promoteur fait une demande selon les procédures établies. Dans d’autres cas, si cela apporte de l’argent, cela va directement au cabinet ministériel pour être approuvé. Il y a tout un système en place; mais il y a un autre que l’on peut utiliser pour contourner les procédures”, souligne Vasant Jogoo. Selon lui, l’heure n’est plus au “business as usual” mais à un changement de paradigme. “Il faut empêcher tout développement dans les zones sensibles. La cartographie des zones inondables doit être mise à jour et il faut changer le mode opérationnel et le mind set.” Il préconise que le modèle de développement centré sur l’économie soit abandonné au profit d’un développement durable, au sens large du terme. “Celui dont on parle en ce moment n’est que du vent. On patauge, il n’y a pas the right person at the right place.”
Ce qui s’est passé à Port-Louis doit servir de modèle afin que les mêmes erreurs ne soient pas répétées ailleurs, estiment Vasant Jogoo et Dass Soniassy. Tout développement doit être axé sur l’avenir, en tenant compte des changements climatiques qui vont engendrer des catastrophes naturelles plus intenses.