Pour mener à terme un projet urbain, il faut le préparer en concertation avec toutes les personnes concernées, aussi bien les citadins que ceux qui n’y viennent que pour des raisons professionnelles. A l’île Maurice, certains ont voulu s’approprier les projets des villes en contournant les nécessités de tout un chacun, mais par-dessus tout, en utilisant leur proximité avec des décideurs politiques pour faire accepter un projet dessiné en catimini et sans débat de profondeur. Nous ne sommes pas contre l’idée de revoir l’aménagement de la ville de Port-Louis, mais nous nous opposons à la forme actuelle qui est proposée – imposée.
En Europe, ou ailleurs dans le monde, la transformation et la modernisation des villes se font à travers des débats avec les citadins, des concertations avec les différents acteurs économiques débouchant sur un concours d’idées qui permet aux firmes d’architectes et d’urbanisme de proposer des idées innovantes. A partir de là, les décideurs politiques peuvent choisir les meilleures solutions et ensuite décider de la marche à suivre pour les concrétiser avec un calendrier et des objectifs bien précis. Le projet de réinventer la ville de Port-Louis doit être un projet collectif, impliquant différent acteurs, des administrateurs, différents professionnels, et le plus important, les utilisateurs, notamment, la société civile. Il est dommage de constater que le projet de réinventer la ville de Port-Louis se fasse d’une manière totalitaire, c’est-à-dire dans laquelle UN professionnel  propose un projet que DES décideurs politiques décident d’appliquer. Or, Port-Louis a une dimension vitale à tous points de vue pour le pays et son avenir ne peut être décidé ainsi.
Nous devons avoir une approche beaucoup plus territoriale et élargie afin de ne pas se limiter à réaliser des projets de ville de façon sporadique et avec une vision sur le court  terme. Nous avons trop longtemps négligé la planification urbaine de nos villes et villages en raison du manque de connaissances de la politique de la planification urbaine de nos administrateurs de villes et villages. Ce développement linéaire laisse libre cours à un chaos en ce qui concerne l’espace bâti, voire paysager. Nous nous retrouvons avec des habitations résidentielles, des commerces multiples en bordure de routes, des marchands de fruits (même le long des autoroutes) et tout ceci au long des voies publiques qui ne sont pas adaptées pour ces activités.
Les routes ne sont pas suffisamment larges, les espaces de parking sont réduits, voire quasi inexistants, et souvent certaines voies sont sans trottoirs. Ce laisser-faire chaotique — certains le qualifient d’aménagement folklorique – engendre des développements sauvages. On a souvent vu la devanture d’une habitation subitement se transformer en commerce en tout genre, et ceci sans les infrastructures de base nécessaires. Depuis des années, Port-Louis a connu un développement non contrôle au nez et à la barbe des autorités. Pour remédier à tout cela, il faudra avant tout définir une politique de constat, de réparation et planification de son développement futur.
Port-Louis a connu son développement autour du port. Coincé entre les chaînes de montagnes et la mer, Port-Louis a été depuis très longtemps une ville où cohabitent des commerces, des bureaux et des habitations. Avec le développement accéléré des années 1980, les belles maisons coloniales se trouvant au coeur de Port-Louis ont été rachetées, puis démolies pour faire place à des immeubles de bureaux. Aujourd’hui, le centre-ville est essentiellement fréquenté par une population qui transite durant les heures de bureau. Le coeur de Port-Louis est une ville morte à partir de 17 h 00. Avec la valeur foncière, en augmentation constante, et par manque d’espaces de bureaux au centre-ville, nos faubourgs ont connu un développement accéléré, mais non contrôlé. Ces poches de zone résidentielle à haute densité sont Tranquebar, La-Butte, Vallée-Pitot, Plaine-Verte et Roche-Bois. D’autre part, nous avons constaté un «squatting» accéléré sur le flanc de la montagne du Pouce ainsi qu’autour de la Citadelle. Après le « squatting » accéléré de ces zones périphériques, nous avons même connu le « squatting » des rues et des trottoirs par les marchands ambulants.
Avec la saturation des espaces au coeur de Port-Louis et dans les zones périphériques, le développement sauvage s’est étendu sur l’axe nord-sud. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus de fracture entre Baie du Tombeau et Port-Louis car ces deux endroits se touchent avec des aménagements multiples et variés le long de l’autoroute du nord. Vers le sud, c’est le même constat. Bell Village, Pailles et Camp-Chapelon font partie intégrante de Port-Louis. Avec ce phénomène de développement non contrôlé et par manque de vision et de planification sur le long terme, nous courrons à un développement linéaire avec d’autres zones de « squatting » et des poches de pauvreté et surtout un ensemble chaotique de l’espace bâti. Le trafic routier est saturé à tous les niveaux . A  l’entrée nord de Port-Louis, le flux du matin est aussi chaotique qu’à la partie sud. Les deux gares d’autobus n’arrivent plus à gérer ce flux de véhicules créant ainsi des embouteillages au nord et au sud de Port-Louis. Le flux est trop important par rapport à la taille de ces deux gares. Il est inconcevable de repenser la ville de demain dans les mêmes circonstances et en rajoutant des parkings de voiture et les marchands ambulants. Nos entrées de ville sont déjà saturées et il est important d’avoir une vision sur le long terme pour résoudre le problème de transport.
Bon nombre d’activités et de commerces qui existent au coeur de Port-Louis auraient pu être repensés et délocalisés à travers un schéma directeur bien réfléchi. Il est inconcevable que les plus grandes sociétés de constructions soient obligées de transiter au coeur de Port-Louis, notamment à la rue Royale pour acheter des matériaux de construction. Dû aux manques de structures et de schéma directeur pour gérer les espaces fonciers de Port-Louis, nous avons assisté à l’étouffement de Port-Louis tant au niveau de la circulation que de son développement bâti. Avant de parler des grands projets de ville ou de smart city, nous devrions ne pas avoir peur d’imploser des bâtiments obsolètes et de reconstruire d’autres, ou mieux, de créer du vide. Une belle ville, c’est une ville qui respire ou le plein et le vide se côtoient dans les proportions justes. Or, ce qu’on voit actuellement à Port-Louis et ailleurs, c’est que le peu d’espace vide est accaparé pour construire des bâtiments. Même les drains qui ont été conçus depuis l’époque française ont été pris d’assaut pour être convertis en parking. D’autres drains ont été recouverts pour aménager les marchands ambulants, voire des restaurants. Avec cette manière de faire, la ville est condamnée à une mort lente, mais certaine. A force d’opérer dans une structure où l’on croit que tout est permis, le chaos s’installe. Ainsi nous devenons tous conciliants envers tous ces interdits et sans le savoir, nous glissons vers le chaos. Un slogan « Smart City » et quelques projets sporadiques çà et là ne pourront pas soigner la ville-malade qu’est Port-Louis. Nous devrons avoir une politique de développement de la ville sur le long terme et surtout avec des objectifs bien précis pour la réhabiliter.
L’expression «Smart City» ou  «Ville durable» tout comme celle de développement durable, est à la fois un slogan banal et un mot-valise dénué de tout sens critique. Le mot  « durable » est une mauvaise traduction du terme anglais «sustainable» qui signifie «que l’on peut soutenir».  La question n’est donc pas de savoir comment faire durer les villes, mais savoir comment soutenir une écologie des territoires urbains pour que les conditions de vie en ville ne deviennent pas insoutenables. Mais au-delà des termes « Smart City » ou  « Ville durable », de quoi parlons-nous?  Le terme « Smart City » traduit par « Ville Intelligente » en français, est un peu à la ville ce que le smart phone est au téléphone portable, une ville qui n’est plus seulement un lieu de vie et qui se voit augmenter par les réseaux de l’ère numérique. Il ne s’agit plus d’une ville à proprement parler intelligente, mais d’une ville intelligemment peuplée par ses élus, ses habitants, ses collectivités et ses entreprises. Aujourd’hui, la ville doit être réhabilitée comme le lieu du bien-être et de l’épanouissement du citadin. Elle doit être tout simplement plus humaine pour ceux qui l’habitent. Ouverte, elle permet l’échange et la diversité.
Depuis une quinzaine d’années, nous avons assisté un peu partout dans le monde à la naissance de plusieurs éco-quartiers, des villes dites ville durable ou smart city qui tentent d’incarner un nouvel urbanisme. Ils offrent aux collectivités un espace d’expérimentation pour tester en grandeur nature des solutions diversifiées, en termes de densité urbaine, d’énergie, de biodiversité, de mobilité douce, ou encore de participation des habitants. Mais le chemin à parcourir est encore long, notamment dans le domaine de l’innovation sociale. Ces espaces dits « Exemplaires » se font d’ailleurs trop souvent aux dépens de l’amélioration de l’existant, notamment dans les zones périphériques de la ville qui ont pourtant un caractère d’urgence en prenant compte des endroits comme Tranquebar, Vallée-Pitot, Roche-Bois, Cité-Mauvilac, etc. Ils vont renforcer les inégalités territoriales, entre ceux qui vivent dans les smart cities (et qui ont les moyens d’y vivre) et ceux qui en sont détournés. Par ailleurs, le périmètre des quartiers ne peut répondre à lui seul à l’ensemble des dimensions du développement durable. Nouvelles mobilités, préservation de la biodiversité, protection des plus démunis, création de nouvelles filières économiques, ces enjeux concernent le territoire urbain dans sa totalité. Port-Louis, ville durable, ne peut donc se résumer à un ensemble de bâtiments passifs ou à la construction des bâtiments et des applications intelligents. Elle doit représenter un changement radical du modèle urbain, dépassant les seules mesures environnementales ! Chaque ville est unique, tant sur le plan de l’organisation spatiale de ses constructions que par la composition de sa population, ses activités et les modes de vie de ses habitants. La ville durable doit donc se construire en fonction de ses caractéristiques urbaines. Cette approche récuse l’élaboration d’un modèle unique, même si les villes de notre planète doivent faire face aux mêmes défis. Ces défis invitent les responsables locaux à s’inscrire dans une approche systémique qui suppose d’agir en transversalité et de mettre en cohérence les différentes politiques d’aménagement, de transport, de cohésion sociale et d’environnement.
La ville durable invite également les collectivités à définir une nouvelle culture urbaine, pluridisciplinaire. Architectes, urbanistes, énergéticiens, sociologues, entreprises du bâtiment, artistes, financiers : la complexité des projets urbains impose que cette multitude d’acteurs travaille ensemble, de façon très coordonnée. Sans oublier les habitants, qui sont les premiers concernés. Les Portlouisiens doivent être informés de tout ce qui concerne leur vie et s’exprimer pour dire ce qu’ils ne veulent pas, ne veulent plus, ce qu’ils voudraient, ce qu’ils imaginent pour leur vie, leur lieu de travail, leurs déplacements, et sur les projets d’urbanisme qui visent à transformer leur cadre de vie.