Notre invité de ce dimanche est Vahé Torossian, Corporate Vice-President de Microsoft en charge des petites et moyennes entreprises et des partenaires (Worldwide SMS&P). Également responsable de la région Pacifique et Océan Indien, M. Torossian vient d’effectuer un bref séjour à Maurice. Au matin de son départ, il a accepté de nous accorder l’interview qui suit.
 
La presse française vous présente comme « un des golden boys » de Microsoft qui a gravi les échelons au sein de la firme à la vitesse de l’éclair. C’est quoi un « golden boy » chez Microsoft?
— C’est surtout une définition d’un journaliste français qui a dû faire plaisir à mes parents. Moi, je ne sais comment prendre cette définition et je me suis même demandé, à l’époque, si elle était positive ou négative. Je crois que c’était pour dire que le rêve américain est réalisable, possible, qu’on peut y arriver au sein d’une entreprise comme Microsoft. Surtout que je ne suis pas Américain. Cela voulait peut-être dire que le rêve américain est encore réalisable, malgré la crise. Aux Etats Unis plus qu’en Europe, en tout cas.
Vous avez un prénom et un nom qui sortent de l’ordinaire…
— …je ne suis pas originaire de Tahiti, comme on me l’a répété pendant toute mon enfance. Je suis d’origine arménienne et j’ai été élévé à Paris.
Maintenant que les présentations sont faites, passons aux choses sérieuses. Est-ce que nous sommes arrivés aux limites de ce qu’on peut encore inventer dans le monde de la haute technologie ou est-ce qu’il y a encore de grandes perspectives dans ce domaine?
— Je pense que s’il y a un secteur en particulier où l’innovation est permanente, c’est celui de la haute technologie. Au moment où nous parlons, il y a, sans doute, des gens qui inventent de nouvelles techniques ou améliorent celles qui existent déja. La haute technologie est une des industries qui contribuent le plus à l’innovation. Parfois, des innovations impactantes dans le quotidien de l’individu. Il y a encore de grandes perspectives dans la mesure où nous travaillons maintenant avec des éléments miniaturisés. Avant, on avait plus un téléphone transportable que portable et puis, avec l’évolution des composants électroniques, des compresseurs et des puces, on a plus l’opportunité de faire beaucoup plus avec moins. Cela permet d’accéder à plus de fonctionnalités. Rappelez-vous comment étaient les premiers ordinateurs et le prix qu’ils coûtaient et comparez-les à ce qui se fait aujourd’hui en termes de capacité, de memoires et de prix.
C’est plus l’amélioration des outils existants ou la recherche de nouvelles technologies?
— La concentration de puissances bien gérée permet de résoudre des problèmes extrêmement complexes, ce que l’on ne pouvait pas faire autrefois dans, disons, le domaine de biogénétique, etc. Ces problèmes peuvent être résolus grâce à  l’information technology qui permet de mieux utiliser les informations stockées et de les mettre à la disposition de tous. L’innovation a permis de mettre la technologie à la portée de tout le monde, le problème est l’utilisation qu’on en fait.
Justement, est-ce que, de manière générale, l’être humain lamda utilise bien l’informatique?
— C’est une vraie question à laquelle je réponds en citant mon exemple. Je suis arrivé sur le marché du travail en 1985 dans la haute technologie, qui était différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Quand je suis entré chez Microsoft, mon père n’a pas compris ma décision  parce, pour lui, je devais entrer chez un gros constructeur d’informatique. Chez Miocrosoft, j’ai appris à utiliser l’ordinateur, la souris, le clavier, alors que les générations d’aujourd’hui savent d’instinct comment faire, naissent avec le sens de l’utilisation de l’outil informatique. On pourrait même dire que cela fait partie de leur ADN. La manière dont ils l’utilisent est différente: dès qu’ils ont un devoir à faire, une information à trouver, ils vont automatiquement sur les réseaux sociaux. Les gens utilisent la technologie parce qu’elle est disponible, après il y a ce que les gens en font. Je suis toujours extrêmement impressionné par la qualité des jeunes développeurs qui ont une capacité étonnante d’inventer des programmes, de les mettre en réseau quelques jours plus tard. C’était impossible à faire, pour ne pas dire à imaginer,  il y a dix ans.
Donc, tout reste à être inventé dans la haute technologie?
— Nous vivons une innovation et une remise en question permanentes dans le domaine de la technologie. Si vous n’innovez pas et si vous n’avancez pas, quelqu’un d’autre va forcément le faire à votre place. Il faut être sur le qui-vive de façon permanente. Il y a eu plusieurs révolutions, plus ou moins fortes, qui ont eu lieu dans le domaine, au cours des dernières années. Les grosses compagnies comme Microsoft ont dû apprendre à vivre avec et apporter des réactions et des réponses aux questions qu’elles posaient. Il y a toujours des signaux qui annoncent ces changements et il faut être sur le qui-vive pour les repérer. Il faut aussi ajouter que la capacité de perturber les business model est aujourd’hui plus rapide que dans le passé, ce qui oblige à réagir à la moindre perturbation. L’évolution technologique a démontré qu’il faut être sur le qui-vive plutôt que de se contenter de gérer, parfois avec un peu d’arrogance, les systèmes qui ont fait leurs preuves.
Il n’y a plus d’acquis solides?
— Il y en a de moins en moins. Il faut démontrer que vous utilisez une partie de votre profit pour l’injecter dans la recherche et le développement. C’est ce que fait Microsoft.
 C’est une particularité de Microsoft ou une obligatiuon pour toutes les multinationales de l’informatique?
— Je pense que l’industrie informatique et des télécommunications en général a plus de respect pour l’innovation que pour les traditions. C’est un concept inhérent à cette industrie: si on arrête d’innover, on meurt. Donc, il faut soutenir la recherche et le développement, comme les firmes pharmaceutiques.
L’innovation, c’est une obligation ou une mode?
— Les clients sont aujourd’hui plus connaisseurs et intelligents et refusent d’acheter ou de consommer un produit sans valeur ajoutée. Par ailleurs, au cours de ces quinze derniers années, le consommateur a acquis, par l’éducation, la presse,  internet et les moyens d’informations, beaucoup de connaissances et d’outils pour comparer, prendre une décision, faire appel aux connaisseurs sur les réseaux sociaux.
Est-ce cette connaissance du consommateur est gênante pour un goupe comme Microsoft?
— Pas du tout. Microsoft a toujours eu pour mission de promouvoir le logiciel pour la masse, que ce soit pour le grand public ou les entreprises, afin que le plus possible de personnes puissent utiliser l’ordinateur pour ses besoins. Au lieu de réserver le traitement de texte, l’Exel et la base de données, entre autres, à une élite, Microsoft a choisi  de les mettre à la disposition du plus grand nombre. Il ya deux attitudes chez l’employé de Microsoft: faire son travail le mieux possible et  contribuer à l’avancement, à l’essor de la société.
Vous insistez sur la fonction sociale d’une multinationale humaine, qui fait des dons. Ça fait partie de l’image de marque que Microsoft cultive?
— Nous sommes une société qui a réussi – et qui, plus est, sur trois décennies – dans la technologie, ce qui est une démonstration de notre capacité d’innovation. Nous pensons qu’il est normal de contribuer à l’essor et au développement de la société. Nous pensons que plus les gens sont éduqués, plus ils auront accès à la technologie et plus ils contribueront au développement.
Que représente Microsoft au niveau mondial?
— Notre marque est une des cinq top au monde et sa capitalisation boursière est de $332.11 milliards. Nos employés s’élèvent à plus de 100,000 dans le monde et nous sommes aujourd’hui présents dans 197 pays.
Est-ce que vos perspectives de développement sont intéressantes?
— Oui, dans le contexte de l’innovation, dont nous avons déja parlé. Nous sommes dans une phase de transformation mobile first, cloud first qui nous fait passer de la phase d’une société uniquement soft ware à  cloud devises pour plein de raisons. La technologie d’aujourd’hui permet de faire des choses plus innovantes, de baisser les coûts de production et d’accéder à encore plus d’utilisateurs, surtout dans les toutes petites entreprises. Ces faibles coûts de location – quelques dollars par mois, avec un matériel qui fonctionne, commencent à rendre le piratage obsolète et change l’image de l’accès à la technologie. Avec tous les bénéfices qui n’existaient pas avant, comme le cloud computing.
Quelle est a clientèle que préfère Microsoft: le grand public ou les entreprises ?
— Les deux parce que les habitudes du grand public et celles des entreprises se mélangent et peuvent avoir un impact les unes sur les autres. La limite entre les utilisateurs grand public et les professionnels de la haute technologie est de plus en plus minime. Les habitudes de travail ont beaucoup changé, ces dernières années. Avant, quand on quittait le bureau, on laissait le travail derrière soi. Aujourd’hui, on peut continuer à travailler chez soi, on peut finir ce qu’on avait commencé au bureau. Donc, les deux publics nous intéressent.
L’informatique fait partie du développement de la société. Mais est-ce que le piratage ne fait pas partie du développement de l’informatique?
— Le taux de piratage variait il y a 15 ans entre les pays plus développés et les pays émergents. J’ai vécu en Asie entre 2002 et 2005 et il y avait dans ma région, le pays avec le plus fort taux de piratage et le pays avec le taux le plus faible: respectivement, la Nouvelle-Zélande et le Vietnam.
À quoi faut-il attribuer cette différence?
— Je pense que c’est lié à un mélange de GDP et de pouvoir d’achat, de lois qui protègent la propriété intellectuelle et du niveau de l’éducation. En fait, l’évolution du taux de piratage, qui va à la baisse partout dans le monde, n’est pas uniquement liée à des facteurs coercitifs, mais à l’augmentation de la compétitivé et au besoin des pays de garder leurs talents. Quand un pays n’a pas de loi pour protéger la propriété intellectuelle, ses habitants formés vont exercer leurs talents ailleurs. Une des contributions de Microsoft a été de participer à ce débat contre le piratage. Pour revenir à la question initiale, je pense que la notion de piratage diminuera considérablement parce qu’on consomme de plus en plus des applications disponibles sur internet gratuitement ou payantes. Les coûts ont beaucoup diminué et on choisit de payer si on tire une valeur ajoutée par rapport au logiciel gratuit, par rapport à la notion de sécurité et de protection de la vie privée.
Quel est l’object de votre visite à Maurice?
— Je suis responsable de la région Ocean Indien et Pacifique, et je viens faire un tour de nos implantations. J’ai beaucoup appris lors de cette visite à Maurice où je reviens apres dix ans. Toutes les discussions que j’ai pu avoir ici ont tourné autour du rôle de l’île Maurice dans l’essor de l’Afrique en termes d’innovations technologiques et d’entrepreunariat. Elles ont porté sur les moyens d’utiliser la technologie pour accélérer le développement des entreprises mauriciennes en dehors de Maurice, les pays où existent les meilleures opportunités. Je pense que Maurice peut avoir un rôle extrêmement important dans ce développement dans le futur, un peu comme Singapour. C’est un des éléments fort de ce voyage à Maurice.
Le mythe de Maurice plate-forme obligée entre l’Asie et l’Afrique est en  train de se mettre en place?
–cJe ne sais pas si c’était un mythe, mais je sors de ces rencontres convaincu qu’il existe un potentiel inimaginable. Cette idée est loin d’être un mythe et n’est pas si loin que ça de la réalité, et il faut la structurer. Les discussions que j’ai pu avoir sur le sujet étaient extrêmement enrichisantes et constructives dans ce sens-là puisque les gens ont envie mais ne savent pas comment faire, où commencer, et la technologie peut aider. La force de réussir une entreprise est d’y croire d’abord. La conviction et le courage feront la différence.
On m’a demandé de vous poser la question suivante: quelles sont les raisons de la mise à la retraite du logiciel Microsoft XP qui donnait satisfaction à ses utilisateurs: une logique commerciale?
— Non. C’est un produit qui a plus de 15 ans d’existence et depuis, les choses ont beaucoup changé dans le monde de l’ordinateur. Il y a eu une énorme innovation technologie et nous devons mettre sur le marché les produits les plus modernes et les plus sûrs. Nous l’avons fait parce que l’environnement a changé ainsi que les habitudes et les attentes des utilisateurs. Aujourd’hui, on remplace un PC, tous les 3 ou 7 ans en moyenne, alors que le Microsoft XP date de 15 ans et devait être remplacé.
Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview?
— Que les discussions que j’ai pu avoir sur les opportunités formidables d’expansion pour les entrepreneurs mauriciens donnent envie de contribuer à l’essor économique de Maurice à travers la formation, le développement et l’investissement. Microsoft est là depuis 15 ans et pour longtemps encore pour transformer l’entrepreunariat à Maurice, surtout avec le cloud. Je voudrais dire aussi que j’ai été très impressionné par la qualité et la diversité des talents, féminins et masculins, de notre branche locale…
Microsoft pratique la parité?
— Je suis membre du comité responsable de la diversité entre hommes et femmes chez Microsoft. Nous faisons extrêmement attention et nous nous assurons que, quels que soient les races, ethnies, genres, âges ou nationalités, nos employés aient accès aux mêmes opportunités.
C’est fait naturellement ou en fonction de critères bien précis à respecter?
— Non. Je pense que quand on a la chance d’avoir vécu dans plusieurs pays différents, à des périodes de maturité différentes, en suivant l’impact de la technologie sur l’évolution, on acquiert une certaine vision. Il est clair que des équipes qui sont diverses amènent différents points de vue, des débats certainement plus houleux, mais il en sort une richesse de décision qui n’a rien à voir avec des gens qui pensent la même chose. C’est facile d’employer quelqu’un qui pense comme vous, parce que c’est rassurant. Quand vous n’avez pas été exposé à la diversité, vous ne savez pas ce que c’est et vous voulez vous rasurer que les autres sont d’accord avec vous. En ce faisant, vous vous isolez. Le fait d’être une multinationale vous donne accès à toutes sortes de sources de réflexion de gens différents, de systèmes d’éducation différents, de comportements différents. Quand on a la chance de travailler dans une entreprise de ce genre, il y a toujours quelqu’un qui vous apporte un feed-back différent. La diversité c’est pas facile pour les gens qui ne comprennent pas. Le pire c’est de demander une parité qui devient un quota. L’idéal c’est d’être une organisation la plus diverse possible, mais qu’on ne se leurre pas: on veut les meilleurs pour chaque job. Que ce soit un homme ou une femme, un jeune débutant avec du talent ou un plus âgé avec de l’expérience. Ceci étant, il faut le souligner: la diversité est une grande richesse pour une entreprise.