Sur les hauteurs dominant Port-Mathurin, juste avant Mont-Lubin, un écriteau à l’entrée d’une allée boisée attire l’attention : « Le Havre Gourmand ». C’est le premier salon de thé ouvert à Rodrigues où l’on peut aussi commander des gâteaux et acheter de délicieuses confitures. Ce havre, qui porte bien son nom, est le domaine de Valérie Gerval. Une jeune Mauricienne, pétillante comme ses sirops de menthe et de limon et ses granités de jamalas, qui est installée à Rodrigues depuis plus de trois ans.
Au départ, rien ne prédestinait Valérie Gerval à se lancer dans la pâtisserie, surtout à Rodrigues. Après ses études secondaires, cette habitante de Curepipe commence à travailler comme merchandiser dans une agence de textile. « C’était un bon travail qui me plaisait bien au départ et qui était bien payé. Puis, j’ai intégré le groupe de jeunes qui aidaient le père Souchon à s’occuper des clochards de Port-Louis, et j’ai commencé à changer ma manière de penser. Je me suis dit que c’était bien de gagner de l’argent, mais que ce n’était pas tout dans la vie. J’ai commencé à me demander ce que le travail de merchandiser m’apportait de plus que le fait de gagner de l’argent. La réponse était : pas grand-chose. J’ai décidé d’arrêter pour faire quelque chose de plus utile, de plus satisfaisant. »
Valérie démissionne du textile pour entrer dans l’enseignement et ouvre une petite école « pour les recalés de partout ». Plus précisément, les enfants qui, après sept ans de primaire, quittent l’école sans savoir lire ni écrire, et que l’on surnomme les « recalés du CPE », alors qu’ils sont en fait des rejetés du système scolaire. Nommée « Espérance de vie », cette petite école de Curepipe va conduire Valérie à en ouvrir une autre, à Palma. « Je gagnais trois fois rien. Il fallait se battre toute la journée mais c’était passionnant. Surtout à la fin de l’année, quand on découvrait que le recalé qui ne savait pas le faire au départ pouvait maintenant écrire son nom. Quand je sortais de l’école, ma tête était remplie de tous les soucis du travail et de tous les problèmes des élèves. J’avais besoin de faire quelque chose pour me détendre. Je le faisais en entrant dans la cuisine pour faire de la pâtisserie. Je n’ai jamais appris, je n’ai pas choisi Home Economics comme matière au collège, mais j’ai toujours su faire des gâteaux. Comme j’avais besoin de me détendre et de gagner quelque sous pour arrondir mes fins de mois, sur les conseils de mes amis, grands gourmands, j’ai commencé à aller placer mes gâteaux dans certains endroits. Ça a marché et je me suis fait une petite réputation et quelques revenus supplémentaires. »
Entre temps Valérie épouse un ressortissant français qui a travaillé en France dans le secteur des enfants en difficulté scolaire. Un amateur de pâtisserie qui ne met pas la main à la pâte. Dix ans après avoir ouvert son école, Valérie se retrouve avec son mari à Rodrigues pour quatre jours de repos pendant les vacances scolaires. Pendant ce court séjour effectué en 2008, Valérie va prendre la décision de quitter l’éducation pour la pâtisserie, et Maurice pour aller vivre et travailler Rodrigues. « Je n’ai pas pris cette décision sur un coup de tête. Je fonce rapidement en général, mais je réfléchis quand même un peu avant. Mais il faut aussi dire qu’après dix ans d’école je voulais faire autre chose, mais je ne savais pas quoi. Je suis venue en vacances pour quatre jours à Rodrigues et, un jour, après une bonne marche, j’ai cherché en vain un gâteau au chocolat dans un salon de thé, où il y aurait églement du jus de fruits frais. Ça n’existait pas à Rodrigues. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, que j’allais ouvrir un salon de thé à Rodrigues. Que j’allais tout au moins essayer. Comme nous étions au début des vacances scolaires, je me suis donnée deux mois pour essayer. Mon mari m’a dit que j’étais folle, qu’il fallait plus de temps que ça pour se lancer dans une aventure pareille, mais il m’a suivie. Je me suis décidée à louer une maison, à rentrer à Maurice pour ramener mon matériel et à ouvrir le salon. Mes parents et des amis m’ont dit que j’étais folle, que pour réussir il fallait aller dans un plus grand pays que le sien, alors que moi, je faisais le contraire en quittant Maurice pour aller travailler à Rodrigues. Mais j’avais besoin de sortir de ma vie de Maurice, de faire autre chose, et je me suis lancée. »
Dès son retour à Rodrigues avec son matériel de pâtisserie, Valérie prospecte l’île et participe à une foire où elle distribue ses gâteaux pour se faire connaître. « On a accepté les tranches de gâteau. On m’a beaucoup et longtemps regardée avec curiosité. En deux mois, je me suis rendu compte que, même si cela allait difficile, il y avait quelque chose à faire à Rodrigues dans le domaine de la pâtisserie. J’ai fermé l’école de Maurice, et je me suis installée à Rodrigues en me donnant un an pour trouver un espace pour pouvoir m’installer, travailler et vivre ici. Je me suis fait connaître par le bouche à oreille. Au départ, je ne faisais que des gâteaux, puis j’ai commencé à placer des confitures que je faisais pour moi-même. J’ai inventé toutes sortes de confitures à base de limon et d’autres fruits d’ici. Les premiers gâteaux au fruit de la passion ont été accueillis avec suspicion. « Ou met sa lagrin grenadinn-la dan gato. Sa pa kapav », m’a-t-on dit. Puis ils ont goûté et, aujourd’hui, la génoise au fruit de la passion est un des gâteaux les plus demandés. »
Trois ans plus tard, Valérie et son mari ont acheté, à Citronelle, une jolie maison au milieu d’un verger avec potager. Ils ont transformé le rez-de-chaussée en boutique et salon de thé, avec terrasse ouverte sur les cuisines où Valérie prépare ses spécialités. Venir proposer des confitures à base de limon ne représente-t-il pas une certaine concurrence directe avec les Rodriguais, qui sont maîtres en la matière ? Les Rodriguais ont-ils adopté le salon de thé ? « Absolument pas. Je ne suis pas en concurrence avec les Rodriguais, qui sont les spécialistes du limon confit, en achard ou aigre-doux. Moi, j’utilise le limon comme base pour mes confitures en lui ajoutant du pamplemousse, de l’ananas, des fruits de la passion, etc. Je ne fais pas de tourte, pas de biscuit : je ne suis pas venue à Rodrigues pour prendre un marché qui existe, mais pour proposer autre chose. »
Peut-on bien gagner sa vie en étant pâtissière mauricienne à Rodrigues ? « Je ne gagne pas super bien ma vie, mais j’ai de quoi manger, vivre bien, et je suis heureuse à Rodrigues. C’est l’essentiel, non ? » Les Rodriguais viennent-ils boire une tasse de thé ou manger du gâteau au salon ? « Certains, surtout les jeunes couples qui ont vécu à l’étranger, commencent à venir pour le thé et pour un moment de détente gourmand. Mais mes plus grosses commandes sont pour les gâteaux. Je propose des choses qu’on ne faisait pas à Rodrigues, ou alors juste dans certains hôtels. Les confitures, ce sont surtout les touristes et les Mauriciens de passage qui en achètent. » Est-ce qu’exporter ses produits vers Maurice est une éventualité à envisager ? « J’y ai pensé, mais ce n’est pas possible. Je ne vends que sur Rodrigues et ne peux pas envisager l’exportation, parce que je ne peux pas fournir les quantités nécessaires demandées. Et puis, je ne veux pas travailler de manière industrielle ou semi-industrielle mais garder le côté artisanal actuel qui me plaît. »
Est-ce facile pour une Mauricienne de vivre et de travailler à Rodrigues ? « Je me sens déjà un peu Rodriguaise. Je crois qu’il faut avoir une âme un peu rodriguaise pour vivre ici. Il y a beaucoup de bonheur mais aussi de contraintes, et les choses vont lentement ici, au rythme de Rodrigues. On est éloigné de beaucoup de choses. C’est difficile parfois, mais on a tellement de bonheur par ailleurs que ça vaut le coup. Les contraintes ne sont pas les mêmes qu’à Maurice, et il ne fait jamais comparer Maurice à Rodrigues. Ce sont deux pays complètement différents. À Maurice, je peux disposer de beaucoup de choses dans les magasins, mais je ne pourrai jamais, comme ici, laisser toutes mes portes et mes fenêtres grandes ouvertes sans aucune crainte. Ici, je suis en paix. Je vais plus vite que les Rodriguais, mais j’apprends à prendre leur pas et leur rythme, et à perdre l’habitude que j’avais à Maurice de toujours courir. Même quand on n’est pas pressé. » Et combien de temps la pâtissière mauricienne un peu adoptée compte-t-elle rester à Rodrigues ? « Je vais rester aussi longtemps que les Rodriguais voudront de moi. »