Avec notre premier invité de cette nouvelle année, nous allons parler d’un sujet fondamental pour la décennie qui commence et le devenir de l’humanité : la transition écologique. Notre invité est Vassen Kauppaymootoo, ingénieur en environnement et océanographe. Dans l’interview réalisée vendredi, il fait le bilan écologique de 2019 et souligne le fait que l’avenir passe par une remise en question fondamentale de notre système de fonctionnement pour faire face aux défis du changement climatique et ses conséquences.

Commençons par la première controverse climatologique de 2020. Comment expliquer que les services météorologiques ont été incapables de prévoir le déplacement du cyclone Calvinia et émettre une alerte de classe 3 après avoir annoncé le contraire quelques heures avant ?
— La plupart des basses pressions et des cyclones sont sujets à des modèles numériques qui essayent de façon mathématique de prévoir leur déplacement. L’atmosphère est découpée en grilles autour des météores pour prévoir leur trajectoire et deux de ces modèles, très précis, sont très souvent utilisés : le GSS et le ECMW9, pour le programme Windy sur internet. Dans le cas de la forte tempête tropicale Calvinia, les deux modèles prévoyaient, quarante-huit heures d’avance, qu’elle allait s’approcher de Maurice et rester stationnaire. Je pense que le cafouillage a été causé par le fait que la décision prise à quatre heures du matin de ne pas émettre un bulletin de classe 3 était une mauvaise décision. On a décidé un peu à la légère en ne tenant pas en ligne de compte tous les paramètres. Il y a, bien sûr, les procédures à respecter, mais il y a aussi le côté humain et pratique d’une décision à prendre en considération. Imaginez ce qui se serait passé si, alors que les gens étaient bloqués sur la route, le cyclone s’était renforcé et que les rivières avaient commencé à déborder ! Calvinia était une forte tempête de catégorie 1 et il y a eu le cafouillage que l’on sait. Imaginez ce qui se serait passé si on avait eu un cyclone de catégorie 2, 3 ou 4 !

Est-ce qu’on a su tirer les leçons de ce « cafouillage » météorologique ?
— Je trouve qu’à Maurice on a trop tendance à se cacher derrière des protocoles, des règlements et l’on se remet difficilement en question. Souvenez-vous, pendant longtemps la météo s’est abritée derrière le fait qu’elle n’avait pas de radar pour faire son travail. C’était l’instrument qui devait aider les météorologues à prendre rapidement les bonnes décisions.

Pourquoi est-ce que ce fameux radar n’a pas pu prévoir la trajectoire de Calvinia ?
— Je me demande si dans le cas qui nous occupe le fameux radar a été utilisé à bon escient. Si l’on ne tire pas les leçons de ce cafouillage en se cachant derrière les procédures, le « cafouillage » peut se reproduire, car avec l’impact du changement climatique, les phénomènes vont devenir de plus en plus forts et de plus en plus souvent. Au lieu de se protéger, on devrait se remettre en question, admettre que les choses ne se sont pas passées comme il le fallait et revoir les fameuses procédures.

Et surtout, en ne se contenant pas de dire que la météo n’est pas une science exacte ! Sur le plan écologique, quel est le bilan de Maurice pour l’année écoulée ?
— Il a été plus ou moins mitigé. On a eu des projets qui ont été contestés, d’autres — comme le métro — qui ont beaucoup dérangé, mais il y a eu aussi des groupes de jeunes qui se sont impliqués dans la défense de l’environnement. Il y a des jeunes qui se disent qu’on ne peut plus se fier à cent pour cent sur les adultes pour protéger leur avenir, qu’ils veulent prendre en mains.

Est-ce que ce n’est pas un phénomène de mode véhiculé surtout sur les réseaux sociaux et dont Greta Thunberg en est l’idole ?
— Je ne pense pas qu’il ne s’agit que d’un phénomène de mode, je crois plutôt qu’il s’agit d’une nouvelle idéologie qui est en train de naître. Les jeunes sont inquiets et convaincus qu’il faut agir et il y a quelque chose qui est en train de monter aussi bien à Maurice qu’à l’étranger. Il faut les aider à structurer leur approche, mettre leurs idées, souvent très bonnes, en pratique, parce que leur esprit est formaté différemment. Les choses bougent : quand je suis rentré à Maurice en 1995 avec mon diplôme d’ingénieur en environnement on m’a demandé à quoi servait l’environnement et l’on opposait environnement et développement. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On sait qu’il faut tenir compte de l’environnement. Même les promoteurs tiennent en compte l’environnement dans leurs projets, car ils savent qu’il y aura une réaction.

De votre point de vue, quelle a été la situation de l’écologie à Maurice en 2019 ?
— La nouvelle loi écologique, l’Environment protection bill, est en préparation. Certaines de ses sections demandent à être appliquées, d’autres à être revues, certaines sont contradictoires, d’autres sont dépassées : il faut mettre de l’ordre dans tout ça. Il y a tellement de règlements, tellement d’organismes pour les mettre en pratique que tout cela devient compliqué. Il faut une volonté politique pour mettre de l’ordre et simplifier les choses.

Y a-t-il vraiment une volonté pour mettre de l’ordre ?
— Je crois que la volonté de mettre de l’ordre existe. Plusieurs projets ont été financés par l’UNDP et l’Agence française de développement pour, justement, revoir les lois et essayer de mettre de l’ordre. Mais c’est un dossier très complexe qui prendra du temps. Les Assises de l’environnement, qui ont été organisées un mois après les élections, me semblent être une preuve de cette volonté de bien faire et d’écouter tout le monde. Mais ces assises ne sont pas une fin en soi, mais une route qu’il faut continuer à suivre. Est-ce qu’on va y arriver ? Ce sera un vrai challenge qui va demander une coordination et une consultation avec tous les acteurs.

Quel a été le grand échec au niveau écologique en 2019 ?
— Je crois qu’on cède encore trop facilement aux lobbies. Cela fait plus de cinq ans que je demande de mettre une consigne sur les bouteilles en plastique qui, le Premier ministre l’a lui-même reconnu, causent beaucoup de problèmes et polluent la nature. Alors que cela se fait partout ailleurs dans le monde, à Maurice on se pose encore la question du comment on va faire. Savez-vous qu’on produit à Maurice 100 millions de bouteilles en plastique tous les ans et on ne peut pas mettre une consigne dessus ? Il y a quelque chose qui cloche quelque part et c’est un échec. L’autre échec est l’impossibilité d’organiser le recyclage des déchets électroniques à Maurice. Depuis les années 1980, Maurice s’est développé économiquement, les gens ont acheté des appareils électroménagers et de l’électronique qui arrivent en fin de vie et dont ne sait quoi faire. Ce sont des produits toxiques qui contiennent des métaux lourds, du soufre, du phosphore, entre autres. Ce sont des produits qui polluent de façon irréversible la nature pour les vingt-cinq, trente ans à venir. Un projet existe pour lancer le recyclage, il faut juste le signer pour le mettre en action, mais on attend, je ne sais pourquoi. C’est pour moi un deuxième échec. J’aimerais aussi dire que si les jeunes sont inquiets, beaucoup de Mauriciens adultes ont encore un comportement incivique. On nettoie chez soi et on jette chez le voisin, on jette ses déchets sur la rue, on remplit les terrains vagues, on jette les déchets de construction dans la nature, dans les rivières.

Le Mauricien a-t-il pris conscience de l’urgence de la situation ou est-ce qu’il regarde tout ça de loin parce qu’il considère que cela ne le concerne pas directement ?
— Le changement climatique est une chose concrète. C’est après les inondations que les Mauriciens ont pris conscience de sa gravité et que les autorités ont commencé à travailler sur un masterplan sur l’occupation des terres, qui n’a pas été encore mis en action. En général, le Mauricien attend toujours d’être au bord de la falaise avant de réagir. C’est lié, je crois, à un phénomène culturel : c’est notre karma et il faut l’accepter et l’on survit comme ça. La deuxième chose c’est que nous sommes devenus très individualistes, moins solidaires alors que le changement climatique demandera, exigera, une solidarité nationale. Mais le plus important, c’est que tout le système éducatif mauricien ne suscite aucun questionnement. On nous apprend à apprendre par cœur beaucoup de choses, mais pas à les questionner, à les remettre en question. Or, le changement climatique nécessite la remise en question et demande à réfléchir « out of the box ». Mais c’est vrai, nous sommes, quelque part, une population qui se complaît dans la situation actuelle et se comporte plus comme spectateur que comme acteur par rapport au changement climatique.

Vous disiez que les promoteurs tiennent en ligne de compte les nécessités du changement climatique. Mais en même temps, je note que les permis de développement continuent à être délivrés, que le nombre de projets hôteliers augmente, qu’on détruit des bâtiments historiques pour construire des gares et que le bétonnage du pays continue. On dirait que, malgré les cris des écolos, la caravane des promoteurs continue à avancer.
— Je pense quand même qu’on ne peut plus faire à Maurice ce dont on y faisait il y à quinze ans, et cela grâce aux ONG, aux écolos sur les réseaux sociaux et à la presse qui joue un rôle important dans l’information et la prise de conscience. Il y a beaucoup de cas devant le Tribunal de l’environnement. Je crois que les promoteurs ont compris qu’il faut que leurs projets tiennent compte des nécessités de la protection de l’environnement. Mais il y a encore du chemin à faire.

Est-ce que c’est une vraie implication des promoteurs, un coup de com ou juste une manoeuvre pour calmer les écolos et obtenir les permis ?
— Oui, il y a un peu de tout ça, mais il y a des entreprises qui s’impliquent dans des actions concrètes par rapport à l’environnement. Malgré tout, les choses ont changé et je crois que les promoteurs intelligents ont compris qu’avec le changement climatique, s’ils continuent à faire du business as usual, dans quelques années leurs profits vont chuter. Ils ont compris qu’il faut se remettre en question, s’adapter, modifier la façon de faire en fonction des réalités. Le développement durable c’est l’équilibre entre le développement économique, le développement social et la protection de l’environnement. On ne doit pas bloquer le développement, mais on ne peut pas, non plus, détruire les acquis, les piliers de l’environnement. Il faut comprendre les nécessités de la transition écologique vers laquelle on doit tendre et se dire qu’on peut faire des profits en respectant les règles écologiques par l’économie verte ou bleue. On ne peut plus continuer avec le modèle économique qui a fonctionné ces dernières décennies. Les promoteurs qui ont compris qu’ils doivent se réinventer seront ceux qui vont réussir demain. Ceux qui s’accrochent aux recettes du passé vont disparaître.

On dit parfois que du fait de son éloignement géographique et de sa taille, ces grandes questions ne concernent pas directement Maurice et que de toutes les façons nous devons suivre ce qui se décide ailleurs.
— C’est une erreur. On a l’opportunité à Maurice de pouvoir faire les choses différemment. Nous pouvons produire de l’énergie qui proviennent des vagues et du vent, nous avons un très bel ensoleillement, qui peut être transformé en énergie solaire. Nous avons de quoi devenir une petite île écologique, mais pour cela il faut remettre en question beaucoup de choses fondamentales. 70 % de la production électrique sont fabriquées à partir du mazout. On continue à construire des stations d’essence, on voulait construire un port pétrolier à Albion. Nos piliers économiques, solides à l’époque, sont usés et il faut inventer ceux qui doivent les remplacer, dont l’économie verte et bleue. Il y a beaucoup de travail à faire pour, par exemple, mettre fin au lobby pétrolier. Je pense au problème de carburant que nous avons eu récemment et dont on n’a pas assez souligné l’importance. Pourquoi est-ce qu’à Maurice, pays qui prône les règles internationales de la concurrence saine dans le business et qui aspire à une politique anti-cartel, nous importons du carburant à traversune société d’État qui est en situation de monopole ?
On aurait dû avoir une essence de bonne qualité à Maurice, alors que l’on utilise celle de qualité inférieure qui, dans beaucoup de cas, cause des problèmes aux voitures qui sont obligées de l’utiliser. Il faut mettre fin au désordre, au conflit d’intérêts, au manque de coordination et établir un plan sur le long terme avec des objectifs précis si nous voulons mettre toutes les chances de notre côté pour réussir la transition écologique.

Que faut-il faire pour changer la donne  ?
— Il faut que les gens se parlent, qu’au gouvernement il y ait une meilleure coordination entre les ministères. Il faut que nous ayons pour l’avenir une vision qui dépasse la cadre d’un mandat électoral, comme c’est trop souvent le cas. Au moment des Assises de l’environnement, le nouveau ministre a annoncé qu’il allait travailler sur un plan à long terme. Est-ce qu’il pourra le faire ? Est-ce qu’il n’aura pas les pieds et les mains liés par les objectifs d’autres ministères et corps paraétatiques et leurs projets de développement économique ? Il faut que le gouvernement travaille pour revoir le fonctionnement du système en cours de fond en comble. Ce système ne peut plus être colmaté, modifié ou adapté, mais changé fondamentalement. On a cette opportunité, cette chance, de pouvoir faire mieux. C’est ce manque de coordination, ce manque de vision globale à long terme qui manquent. La population a des problèmes pour se projeter dans dix, vingt ans, mais il n’y a pas d’autre solution, sinon s’asseoir ensemble, coordonner, sensibiliser et mettre de côté nos différences — en dépit du fait que nous nous présentons comme une nation arc-en-ciel — qui souvent nous bloquent, et réfléchir ensemble à l’avenir du pays. L’environnement est transversal et touche à la finance, à l’agriculture, aux pêcheries, au commerce, au textile, à tout finalement. Je pense que le ministère de l’Environnement devrait avoir plus d’importance pour coordonner tous ces efforts et réfléchir sur le long terme pour affronter, avec logique et efficacité, la transition écologique.

Est-ce que c’est envisageable ?
— Oui. Nous sommes quand même un pays qui a réussi à venir bout des grèves des années 1970, de la crise économique, de l’inflation et des dévaluations pour devenir ce que nous sommes. Nous avons bien fait, et financièrement Maurice est cité aujourd’hui comme un exemple. Mais cela ne veut pas dire qu’on doit s’endormir sur nos lauriers. Aujourd’hui, nous devons faire face à de grands défis dont le principal est le changement climatique qui, comme l’a dit le Secrétaire général des Nations unies, va détruire des économies, plus particulièrement celles des petits Etats insulaires. Nous sommes directement concernés. Si nous n’arrivons pas à sortir de ce que nous pensons être notre zone de confort pour prendre les initiatives qui s’imposent, nous allons faire partie des Etats qui vont tomber. Il faut se remettre en question, étudier les opportunités créées par la nouvelle situation pour développer autrement, écologiquement, sinon le pire pourrait advenir. Imaginez un instant la situation suivante : on ne s’est pas adapté au changement climatique et les plages reculent de huit, de dix mètres, que l’île subisse des cyclones puissants qui détruisent les infrastructures, font déborder les rivières, que la pollution fasse apparaître de nouvelles épidémies…

Vous êtes en train de décrire un scénario de film…
—c’est une situation qui va arriver, affirment les scientifiques ! Les dirigeants ne prennent pas les mesures adéquates et les jeunes sont inquiets pour l’avenir et ils ont raison, car c’est de leur avenir qu’il s’agit. On a deux choix : fermer les yeux et aller droit dans le mur où nous secouer en pensant autrement pour trouver des solutions à la transition écologique. Il faut que cette décennie qui commence soit celle de l’écologie,.On n’a pas le choix, il n’y a pas une autre possibilité.

Pour terminer, j’aimerais vous demander si, malgré le bilan écologique, qui est quand même plus négatif que positif, vous êtes optimiste pour l’avenir ?
— Oui. Je suis optimiste parce que je crois dans la jeunesse. Dans le passé les grandes idéologies, comme le capitalisme, le taylorisme ou le communisme, ont soulevé des masses. Je crois que l’écologie est l’idéologie de ce nouveau siècle, qu’elle va soulever les masses. Elle commence déjà à soulever les jeunes à travers le monde. Non, l’écologie n’est pas une simple mode. Je crois que les jeunes sont convaincus et que la vague est en train de se lever. Est-ce qu’elle monte assez vite, ce n’est pas sûr, mais si les autorités et le secteur privé comprennent que la vague est en train de monter de façon irrémédiable et qu’au lieu de s’y opposer ils doivent apprendre à s’y adapter et à surfer dessus. Il n’y a pas d’autre solution pour l’avenir.