Sheikh Nawaz Aboobaker Ibrahim, qui a été clerc des Stephen Chambers « durant 17 ans », est sans emploi depuis le 30 juin dernier. Devant la commission d’enquête sur la drogue hier, l’homme a déclaré que bien qu’il portait le titre de chamber manager, « seul le patron (Me Rex Stephen, Ndlr) donnait les instructions ». Tant en ce qu’il s’agit « d’envoyer les juniors rendre visite en prison » que pour ce qui est des Rs 1,5 M qui avaient été payées par le caïd des caïds, Peroumal Veeren, en avril dernier, à Me Stephen en guise d’honoraires. Rappelons que c’est justement à partir de cet argent que l’ICAC a démarré une enquête il y a quelques mois, ce qui a valu à Me Rex Stephen de mettre la clé sous le paillasson.
L’ancien juge Paul Lam Shang Leen a affiché une mine tantôt amusée, tantôt excédée face à Sheikh Nawaz Aboobaker Ibrahim. Et pour cause : cet habitant de Vallée-Pitot, ex-clerc des Stephen Chambers, poste qu’il a occupé pendant 17 ans, n’a pas livré un témoignage fade. D’entrée de jeu, l’homme a fait un bref historique des événements de ces derniers mois, qui ont vu son interpellation par les enquêteurs de l’ICAC dans le sillage d’une descente qui avait permis de récupérer Rs 748 000 en liquide dans ce bureau. « Depuis deux mois, je suis au chômage, devait-il arguer devant Paul Lam Shang Leen et ses deux assesseurs. J’ai une famille à nourrir moi. J’ai des emprunts, je dois rembourser. » Après avoir donné les noms des avocats qui faisaient partie de l’étude, nommément Mes José Moirt et Bernard Marie, « de 2005 à 2010 », devait-il spécifier, et des juniors, dont Me Ashwin Ramdhian, le 13 juillet dernier, Nawaz Ibrahim a élaboré sur ses fonctions en tant que chamber manager. D’emblée, l’homme ne s’est pas fait prier pour faire comprendre que c’est « le patron qui a le mot final ». Sa déposition devant le président Lam Shang Leen et ses assesseurs devait surtout graviter autour du fait que le parrain des parrains, Peroumal Veeren, soit un des clients des Stephen Chambers.
Paul Lam Shang Leen : En tant que chamber manager, c’est vous qui receviez les clients ?
Nawaz Ibrahim : Pas tout le temps. Les instructions sont données par le patron… Nous, on exécute.
PLSL : Et pour les “fees” ? C’est toujours vous-même qui les preniez ?
NI : Pas tout le temps.
PLSL : Allons, c’est soit oui, soit non !
NI : Des fois le patron n’est pas là.
PLSL : Avez-vous fait des études en droit ?
NI : Non, mais je compte 21 ans de pratique dans le service légal. J’ai fait 17 ans auprès de l’avocat R. Stephen et 4 autres auprès d’un avoué. Le mot final dans toutes les affaires revient au Head of Chambers.
PLSL : Qui fixe les rendez-vous ?
NI : C’est le patron qui a le mot final.
PLSL : Et vous avez donné des instructions à des juniors pour se rendre en cour ou en prison pour rencontrer des clients ?
NI : Non, non.
PLSL : Ah bon ?
NI : Nous avions un système préétabli. Les instructions ne viennent pas de moi. Si les jeunes veulent tenter leur chance et démarrer leur carrière en remplaçant un senior, à eux de le faire.
PLSL : Pourtant, Me Ramdhian, sous serment, nous a expliqué que c’est vous qui lui aviez donné des instructions pour aller rencontrer des détenus !
NI : J’ai appris cela dans les journaux. Ce qu’il a dit n’est pas tout à fait exact. J’ai eu des instructions du patron.
PLSL : Votre job, c’est de dire au junior qu’il doit se rendre aux rendez-vous ?
NI : Les instructions sont données par le patron. Et le junior a le droit de refuser.
PLSL : Votre bureau a comme client Peroumal Veeren ?
NI : Ce n’est pas à moi, ce bureau !
PLSL : Je sais cela. Ce que je vous demande, c’est si Peroumal Veeren est l’un de vos clients ?
NI : Oui.
PLSL : Vous l’avez déjà rencontré ?
NI : Oui, des fois, si je suis en cour, et qu’il s’y trouve aussi pour une de ses affaires, je vais le voir et on se parle…
PLSL : C’est un « vieux » client ?
NI : Non, il n’est pas vieux.
PLSL : Je veux dire ça fait longtemps qu’il est client de Me Stephen ?
NI : 2003 ou 2005…
PLSL : Où est-il, ce monsieur ?
NI : Il est enfermé maintenant.
PLSL : Maintenant ?
NI : Non, depuis quelque temps.
PLSL : Vous savez, dans la profession légale, on choisit les mots avec beaucoup de précautions et on les utilise avec soin.
NI : Je m’excuse… Ça fait deux mois que je suis sans travail.
PLSL : Peroumal Veeren a été condamné pour un bon bout de temps pour une affaire de drogue. Comment s’y est-il pris pour retenir les services de votre bureau ?
NI : Il a appelé…
PLSL : Au téléphone ?
NI : Oui.
PLSL : Et puis comment ça s’est passé, expliquez-nous ?
NI : Parfois, sa mère est venue rencontrer Me Stephen. D’autres fois, d’autres parents ou proches venaient… Ils avaient les numéros de téléphone de mon patron et le mien. À un moment, tout le monde nous appelait tout le temps
PLSL : Qui c’est, tout le monde ?
NI : Tous les clients du bureau. Le patron est un homme très occupé.
PLSL : Donc, les paiements se faisaient via vous ?
NI : Non, je n’ai pas dit ça. Des fois, c’est la secrétaire qui le faisait aussi.
PLSL : Et ces fameuses Rs 700 000 ?
NI : Je ne peux pas parler de ces Rs 700 000. L’ICAC m’a demandé de ne pas en parler parce qu’il y a une enquête en cours. J’ai le droit ?
PLSL : Bien sûr !
NI : Il y avait plusieurs affaires en cour pour ce client, mais aucun paiement n’avait été effectué. Les avocats “involved” dans les différents dossiers réclamaient leur paiement. J’ai pris contact avec ceux qui sont liés au client pour expliquer la chose. Un beau jour, je reçois un appel. La personne me demande si on est au bureau parce que quelqu’un va passer effectuer le paiement. Nous nous attendions à voir la personne qui nous a parlé au téléphone, or, ce n’est pas la même personne qui est venue remettre l’argent. Il y avait Rs 1,5 M. Me Stephen n’était pas présent au bureau et je l’ai appelé pour le mettre au courant et il nous a dit ce qu’il fallait faire.
PLSL : Ces Rs 1,5 M étaient en chèque aussi ?
NI : Non, uniquement en liquide.
PLSL : Vous connaissiez la personne qui est venue déposer l’argent ?
NI : Non. On n’attendait pas du tout cette personne-là. On attendait la personne qui avait téléphoné.
PLSL : Et vous n’avez pas demandé à la personne son identité ?
NI : Si, on a pris les noms, prénoms… Et on a demandé où était la personne qui avait appelé.
PLSL : Et malgré tout, vous avez quand même gardé les Rs 1,5 M ?
NI : Bien sûr ! C’étaient les instructions du patron.
PLSL : Vous nous avez dit que vous avez travaillé 17 ans chez un avocat et 4 ans chez un avoué. Et vous dites que vous avez le droit de garder une telle somme ?
NI : Ce n’est que récemment que j’ai appris qu’on n’avait pas le droit de garder une telle somme en liquide… (il brandit un document, Ndlr)
PLSL : Extraordinaire !
NI : Vous savez, cela fait beaucoup d’argent, mais il y a là des honoraires pour plus d’une dizaine d’affaires en Cour suprême et d’autres encore…
PLSL : C’est une femme qui a apporté l’argent ?
NI : Oui, une certaine Shirley Bibi… Les enquêteurs étaient surpris et ont relevé qu’il s’agit de deux prénoms…
PLSL : Peroumal Veeren payait comment les services de votre bureau ?
NI : Sa maman, quand elle était en vie, venait parfois régler.
PLSL : En vie ? Elle n’est jamais décédée ! Elle est en prison ! Sa belle-mère également venait payer, n’est-ce pas ?
NI : Oui, je crois.
PLSL : Qui d’autre venait ? Sa soeur ?
NI : Je ne suis pas très sûr. Peut-être.
PLSL : Combien de fois ?
NI : Il y avait plusieurs cas qui traînaient en cour… Quand une affaire était fixée ou qu’il y avait des développements dans l’une ou l’autre, il y avait alors des dépenses et les avocats réclamaient leur argent.
PLSL : C’est pour cela que Rex Stephen et des juniors sont allés le voir en prison ?
NI : Oui, il appelait pour toutes les choses… Les médicaments, entre autres.
PLSL : Qui appelait ?
NI : Peroumal Veeren
PLSL : Il appelait qui ?
NI : Le patron, Me Stephen.
PLSL : Où ?
NI : Sur son téléphone portable.
PLSL : Vous connaissez son numéro ?
NI : (il en donne un, Ndlr) Vous savez, il a changé beaucoup de numéros.
PLSL : Oui, on sait. Il a des dizaines de numéros à son nom.
NI : Pas en même temps, non.
PLSL : Et vous, vous êtes allé rencontrer Peroumal Veeren en prison ?
NI : Non.
PLSL : Il vous a appelé au téléphone, d’un portable ?
NI : Je n’en ai aucune idée ! Vous savez, quand une personne vous appelle, on ne peut pas savoir si c’est de la prison… Sauf si c’est du “coin phone” de la prison de Melrose. Et je ne peux pas garder tous les numéros en tête. Et il n’y a pas que lui qui appelle… Il y a les autres clients aussi. Il y a certains numéros dans un carnet au bureau, certains dans mon portable…
PLSL : Votre portable est avec vous ?
NI : Non, l’ICAC l’a pris.
À ce stade, Paul Lam Shang Leen a abordé une partie concernant les appels téléphoniques passés entre le numéro de Sheik Nawaz Ibrahim et des numéros saisis par les enquêteurs au sein de la prison et qui se trouvaient sur des détenus. Devant plusieurs numéros présentés par le président de la commission, Nawaz Ibrahim devait prétexter « un gros problème de mémoire »