Notre invitée de ce dimanche est Mme Véra Baboun, la mairesse de la ville de Bethléem, en Palestine. Elle est venue à Maurice à l’invitation du vice-Premier ministre et ministre du Tourisme à qui elle a octroyé la citoyenneté d’honneur de la ville qu’elle dirige. Avant son départ, Mme Baboun a accepté de répondre à nos questions en faisant une description vibrante de son pays, la Palestine, qui est en guerre contre Israël depuis plus de cinquante ans.
Comment vous décrivez-vous, Mme Véra Baboun ?
— Je suis une femme arabe, née et grandi en Palestine. Je suis une Palestinienne. J’ai été élevée selon les valeurs arabes dans la foi chrétienne.
Une arabe catholique ? C’est rare.
— Ce n’est pas le cas en Palestine. Je suis une femme arabe qui est issue d’une vieille famille catholique de la Palestine. Mon identité multiple reflète la diversité de la communauté, du peuple palestinien, diversité qui est ignorée du reste du monde. Je fais partie d’une société arabe patriarcale, mais suis de foi chrétienne. Et je suis aussi la mairesse de la ville de Bethléem élue par des hommes et des femmes de toutes les communautés faisant partie de la nation palestinienne. En Palestine, nous vivons dans des conditions qui nous obligent à trouver des voies pour exister et survivre. Les Palestiniennes ont, dans ce contexte, à assumer un double défi. Les hommes sont les chefs de famille, qui ramènent le salaire, mais ils sont également des militants, des prisonniers politiques, des martyrs. La Palestinienne est la mère, la soeur, la femme et la fille de ces hommes-là. Elle doit aider l’homme dans tous ses combats et même les continuer quand il est fait prisonnier tout en veillant à ce que la famille continue à vivre dans les meilleures conditions possible. Ces conditions ont donné à la Palestinienne un sens de la résilience et de la résistance peu commun.
Que faisait votre mari ?
— Mon mari a été un prisonnier politique des Israéliens. Quand je lui rendais visite à la prison — quand cela était autorisé ! —, j’allais avec le groupe de femmes qui étaient obligées de subvenir aux besoins de la famille en l’absence du père en vendant au marché les légumes ou les produits de la petite ferme. Malgré tout ce qu’elles étaient obligées de subir, ces femmes se tenaient fièrement droit et ne baissaient pas les yeux face aux soldats israéliens. Quand vous avez vu votre mère, votre soeur faire cela, quand vous l’avez fait vous-même, quand vous devez relever tous les défis de la vie dans votre pays occupé, vous développez une autre manière de vivre, de faire face à la vie. La Palestinienne sait qu’elle ne peut pas, qu’elle ne doit pas baisser la garde, quelles que soient les conditions. Mon mari était un militant politique palestinien qui est mort des suites des longues années qu’il a passées dans les prisons israéliennes. Quand il a été enfin libéré, il est tombé malade avant de mourir en 2007. Je suis la mère de cinq enfants: deux garçons et trois filles, qui ont fait des études universitaires et occupent différentes fonctions.
Vous êtes une mère comblée par la réussite professionnelle de ses enfants ?
— Une mère doit être comblée sur le plan familial pour pouvoir réussir sa vie professionnelle dans tous les domaines. Si elle ne sait pas gérer sa famille, si elle ne sait pas créer l’atmosphère nécessaire pour que sa famille avance, elle ne réussira pas ailleurs.
Comment êtes-vous entrée en politique active ?
— Comme tous les Palestiniens, dès ma naissance! Les circonstances ont fait qu’on m’a demandé de me présenter aux élections et j’ai été élue. Il m’a fallu surmonter les préjugés, surtout ceux d’une société patriarcale, pour démontrer qu’une femme peut prendre des responsabilités, des décisions et être un leader.
Vos trois filles ont fait des études universitaires. Est-ce une exception en ce qui concerne les femmes en Palestine ?
— Pour les Palestiniens, l’instruction est une chose essentielle, c’est une des armes dont ils ont besoin pour survivre. Elle est considérée en Palestine comme un droit naturel pour les garçons et les filles.
L’instruction des filles n’est pas considérée comme importante dans beaucoup de pays arabes…
—  En Palestine, elle est considérée comme étant un élément fondamental pour le pays et ses habitants. J’ai enseigné les sciences au niveau universitaire pendant plus de vingt ans et plus de 70% de mes élèves étaient de jeunes femmes. De manière générale, le taux d’alphabétisation en Palestine est élevé. Les Palestiniens doivent faire face au quotidien, à une série de défis qui remontent dans le temps. Nous avons été éparpillés aux quatre coins du monde et avons développé une capacité de résistance et de résilience pour continuer à exister. L’instruction est une arme de cette bataille pour la survie. Comme vous le savez, les Palestiniens vivent dans un pays qui est entouré, occupé, morcelé, colonisé, en certains endroits, par Israël, et cela affecte profondément leur façon de vivre au quotidien. En raison de cette occupation, nous avons créé une manière de vivre particulière dans laquelle l’instruction a un rôle de premier plan. Nos enfants doivent étudier pour pouvoir faire face à la situation dans laquelle ils sont contraints de vivre: celle d’un pays occupé. En sus de cela, la manière dont l’occupation israélienne de la Palestine est faite empêche la libre circulation des Palestiniens, ce qui fait que nos enfants diplômés, dont les femmes, ne trouvent pas de travail. En raison de ces contraintes, les jeunes ne trouvent pas de travail à Bethléem où le taux de chômage des jeunes, qui sont âgés de moins de 29 ans, est de 27 %. Pour aller travailler à Ramallah, la capitale, les gens qui habitent Bethléem doivent faire quotidiennement quatre heures de routes coupées par des barrages militaires. Pour aller travailler, il faut traverser la frontière. Il est parfois nécessaire de déménager pour pouvoir travailler. Ce sont là quelques-unes des conditions de vie d’une jeune femme palestinienne. C’est également le cas des jeunes Palestiniens.
Les conditions de vie ne sont donc pas propices au développement professionnel des jeunes Palestiniens.
—   Comment voulez-vous que les jeunes Palestiniens, qui doivent faire face à toutes sortes de restrictions, puissent se développer et s’épanouir professionnellement ? Ces conditions de vie pénibles — et qui seraient inacceptables ailleurs — existent parce qu’une grande partie du territoire de la Palestine est occupée illégalement par Israël. Comment voulez-vous vous développer professionnellement si vos capacités de circuler, de vous déplacer librement sont restreintes. Mais ces restrictions ne touchent pas que les jeunes diplômés d’université, elles affectent tous les Palestiniens, y compris les Palestiniennes qui n’ont pas fait des études poussées. C’est le cas des femmes qui vivent dans les régions rurales, dans les villages. J’aimerais ajouter que l’alphabétisation ne consiste pas seulement à savoir lire, écrire et compter. Elle consiste aussi à savoir comment affronter la vie, comme ces Palestiniennes qui ne sont pas allées à l’université, mais qui savent, en l’absence des hommes emprisonnés, continuer à faire marcher leur petite exploitation et aller vendre leurs produits au marché pour pouvoir faire vivre la famille. La Palestinienne sait résister et se battre pour survivre.
Donc, pour un Palestinien, la résistance est un élément de son quotidien ?
— Oui, parce qu’il est attaqué, agressé quotidiennement dans tous les aspects de sa vie. L’instruction est aussi pour nous un mode de résistance non violente contre l’occupation de notre pays et tout ce qui l’accompagne. Elle est une arme de notre combat pour défendre notre identité et survivre. Permettez-moi de vous donner un exemple concret de cette occupation. Je suis la mairesse de Bethléem qui, comme vous le savez est une ville historique à plus d’un titre et pour plusieurs religions. La principale industrie de Bethléem est le tourisme historique et religieux dans ce qui est le berceau du christianisme, sans oublier les mosquées, parce que Bethléem est une ville arabo-chrétienne. 66% de la ville sont sous le contrôle des Israéliens qui considèrent 49% de cet espace comme une zone militaire. Avec ce qui reste, nous ne pouvons pas avoir des projets de développement et nous devons également faire face à un manque d’eau chronique que nous devons acheter aux Israéliens. Nous avons besoin de 15 000 m3 par jour, alors qu’ils ne nous en fournissent que 11 000 m3 d’une eau puisée dans les rivières et les nappes phréatiques palestiniennes! Savez-vous ce qui est pire dans cette situation ? C’est de savoir que dans certains villages palestiniens, les enfants n’ont pas d’eau pour boire, alors qu’à deux cents mètres plus loin, dans une des nombreuses colonies juives, les piscines débordent !
Ce n’est pas possible !
— C’est une situation que l’on vit dans toute la Palestine, plus particulièrement dans les régions occupées, c’est-à-dire les régions occupées illégalement par Israël depuis 1967. Depuis les accords d’Oslo signés en 1993, Israël est supposé retourner ces territoires à la Palestine et rien n’a été fait en dépit des votes aux Nations unies condamnant Israël. Depuis 23 ans, au lieu de rendre les territoires aux Palestiniens, Israël a, au contraire, créé des colonies dans ces territoires pour ses ressortissants. C’est ainsi que plus d’un demi-million de juifs sont aujourd’hui installés dans ces territoires qui appartiennent à la Palestine. Mais permettez-moi de revenir à Bethléem dont le développement est bloqué par Israël. Notre tourisme est bloqué puisque pour venir à Bethléem il faut passer par Israël. Pour organiser le voyage, il faut passer par des agences de voyages contrôlées par les Israéliens. Elles font en sorte que les visiteurs ne passent que quelques heures à Bethléem pour que ces derniers passent plus de jours à Jérusalem, dans les infrastructures israéliennes. Tout est fait pour encercler, étouffer la Palestine et ses habitants. Savez-vous, par exemple, qu’en raison du mur construit par les Israéliens, on ne peut pas circuler librement à l’intérieur et à l’extérieur de Bethléem sans un permis délivré par les Israéliens ? Savez-vous encore que moi, en tant que mairesse de Bethléem, je dois demander un permis des autorités israéliennes pour me rendre à Jérusalem, alors que nous sommes des villes soeurs !
Est-ce qu’il existe une solution à ce problème entre Israël et la Palestine qui date de plus de quarante ans ?
—   Plusieurs tentatives de paix ont échoué en raison de l’attitude d’Israël. L’accord d’Oslo de 2003, qui prévoyait le retour à la Palestine des territoires occupés, n’a jamais été appliqué. Notre espoir aujourd’hui réside dans ce que l’on appelle l’initiative française, un plan qui concerne la situation au Moyen-Orient, en Palestine et en Afrique. Notre espoir, c’est de convaincre les pays du monde de soutenir ce plan pour qu’enfin, comme Israël, la Palestine soit reconnue comme un état de droit par les Nations unies. C’est en Palestine que sont nées les trois grandes religions : le judaïsme, le christianisme et l’islam et où les Palestiniens continuent à vivre en état de guerre.
En quoi consiste le travail de la mairesse de Bethléem ?
— La ville de Bethléem qui fait partie de la région/province du même nom compte huit conseils municipaux et vingt conseils de villages. La ville que je dirige est d’une superficie de 7,3 kilomètres carrés et compte 41 000 habitants. Mon travail consiste à administrer les départements et services de la ville, mais je préside aussi les services de distribution d’eau, d’électricité et de gestion de tout-à-l’égout de la région. J’ai aussi un rôle et des pouvoirs au niveau régional. Sur notre territoire se trouve également le mur édifié par Israël qui sépare Bethléem de Jérusalem, et face à mon bureau se dresse la basilique catholique de la Nativité.
Pour une catholique, cela doit être un bonheur spirituel d’avoir son bureau face à l’un des lieux sacrés du catholicisme !
— Exactement. Je suis la première femme — et la première catholique — à occuper cette fonction et j’ai le bonheur de commencer toutes mes journées de travail en regardant la basilique de la Nativité. Je crois que cette proximité avec un des lieux saints du catholicisme me donne une énergie particulière et m’aide à mieux faire mon travail.
Quelles sont les relations entre la mairesse palestinienne de Bethléem et les autorités de l’État d’Israël ?
— Elles n’existent pas. Les Israéliens ont construit un mur autour de Bethléem pour la séparer de Jérusalem qui bloque nos activités et nos plans de développement. On ne peut pas développer une ville enclavée avec des zones contrôlées par les Israéliens qui sont sur notre territoire, mais ne dépendent pas de notre juridiction. Comment pouvez-vous avoir des liens avec des gens qui vous oppressent ?
Comment voyez-vous l’avenir de la Palestine et d’Israël ?
— Aussi longtemps que les conditions menant à la paix ne seront pas prises au sérieux, le futur n’est pas prévisible au Moyen-Orient. Les Palestiniens vivent aujourd’hui à l’intérieur des frontières imposées, dans un climat de tension de plus en plus intolérable. Les Palestiniens ne vivent pas dans les mêmes conditions de liberté, d’équité et de sécurité que le reste des habitants de la planète. Nous ne comprenons pas comment la communauté internationale peut accepter cette situation. Nous ne comprenons pas pourquoi cette communauté internationale n’arrive pas à faire respecter et mettre en pratiques des résolutions et des accords signés devant ses instances sérieuses. Israël signe des accords, mais ne les met pas en pratique. Son objectif est de gagner du temps pour édifier des colonies dans les territoires occupés afin de rendre impossible toute négociation. Les choses sont en train de s’aggraver, notre territoire diminue, des murs et des colonies sont construits pour mettre en péril l’état palestinien. Ils pensent sans doute qu’avec le temps les barrages physiques qu’ils ont construits seront intériorisés, mais comme je vous l’ai dit déjà dit, avec toutes ces années d’occupation, le Palestinien a développé une énorme capacité de résistance et de résilience. Je pense que le problème palestinien est aujourd’hui le problème de la communauté internationale. Comment peut-elle accepter qu’au 21e siècle un pays puisse être encore occupé et ses habitants vivre enfermés dans des frontières illégales ? Il faut que la communauté internationale prenne position, se fasse entendre pour que la Palestine que l’on surnomme aussi la Terre sainte, où sont nées le christianisme, le judaïsme et l’Islam, vive enfin en paix !
Ne serait-il pas nécessaire que les Palestiniens et les Israëliens entament des négociations directes ?
— Cela a été tenté dans le passé sans résultats. A quoi cela sert de tomber d’accord si une des parties ne met pas en pratique les termes de l’accord qu’elle a pourtant ratifié ? C’est pour cette raison que nous voulons que les discussions se déroulent en présence de la communauté internationale, avec sa collaboration. Il faut vous dire que la paix n’est pas bonne seulement pour la Palestine, elle l’est également pour Israël et pour le monde entier. La paix ne peut pas exister dans le monde si elle n’existe pas en Palestine.
Que faites-vous à Maurice, Mme Baboun ?
— J’ai été invitée à venir chez vous par le ministre Xavier Duval, qui était venu assister à une conférence sur le tourisme à Bethléem. Je suis venue  inviter les Mauriciens à se rendre à Bethléem qui fait partie du patrimoine mondial avec ses sites historiques, ses églises et ses mosquées. Je suis également venue pour faire entendre la voix du peuple palestinien, pour expliquer dans quelle situation nous sommes contraints de vivre. A Bethléem, les musulmans et les chrétiens vivent en totale harmonie…
Avec les juifs ?
— Il n’y a pas de juifs à Bethléem. Il n’y a que des Palestiniens de foi arabe ou chrétienne. Les juifs vivent dans les colonies que l’État d’Israël a implantées sur nos territoires occupés. Pour des raisons évidentes, les juifs et les Palestiniens ne se fréquentent pas à Bethléem. Je découvre à Maurice comment des hommes et des femmes ayant des croyances différentes peuvent vivre et cohabiter en toute sérénité. Ce que nous voulons faire en Palestine.
Une question d’actualité internationale pour terminer. Theresa May va devenir la deuxième femme Première ministre de la Grande-Bretagne et il est possible qu’Hillary Clinton devienne la prochaine présidente des Etats-Unis. Taiwan est présidée par une femme et d’autres femmes dirigent des gouvernements à travers le monde. Est-ce que les femmes sont en train de prendre le pouvoir ?
— Vous avez oublié de mentionner que c’est une femme qui est la présidente de votre République, que Rome a une mairesse, tout comme Paris. C’est pour moi la reconnaissance que les femmes sont capables d’assumer des responsabilités politiques. C’est la reconnaissance que les femmes ont la capacité de créer un nouveau type de société au niveau mondial. Nous, les femmes, nous avons laissé les hommes diriger le monde pendant des décennies
Les femmes ont laissé les hommes diriger le monde !
— Je savais que cette phrase n’allait pas vous faire plaisir ! Beaucoup d’hommes auront la même réaction. Mais comprenez-moi bien, cette prise de pouvoir par les femmes, ce n’est pas une question de compétition ou de discrimination, c’est une étape normale de l’évolution de l’homme. La femme et l’homme sont complémentaires pour construire un monde meilleur. Avec l’arrivée de plus de femmes au pouvoir, qui ont un sens du détail que n’ont pas les hommes, nous sommes en train de commencer cette construction d’un monde meilleur où régnera la paix et où l’humanité pourra s’épanouir !