Alors que la société mauricienne est profondément touchée par des cas d’abus commis sur des enfants, l’absence de l’Ombudsperson for Children, l’avocate des droits des mineurs, Vidya Narainen, sur les plateformes médiatiques n’est pas passée inaperçue ! L’ancienne juge, qui occupe ce poste depuis 2011 et qui aborde la fin de son mandat cette année, explique ce silence qui a suscité l’étonnement de ceux qui s’intéressent de près à l’enfance, surtout quand celle-ci est très commentée actuellement pour des raisons malheureuses. Dans l’interview qui suit, Vidya Narainen aborde aussi, sans ménagement, la lenteur du système qui paralyse les structures devant protéger les enfants.
 
Pendant que la société s’inquiète des problèmes de plus en plus graves et surprenants qui touchent les enfants et les jeunes, on ne vous entend pas donner votre avis ! Pourquoi êtes-vous silencieuse ?
Nous travaillons ! On ne nous entend pas, mais nous continuons notre travail de sensibilisation. Nous avons demandé aux ministères de l’Égalité du Genre et de la Sécurité sociale, respectivement, de collaborer avec nous car nous n’avons pas les moyens pour organiser les campagnes de sensibilisation à travers l’île. Nous organisons des ateliers avec des jeunes où nous abordons des sujets d’actualité, notamment le suicide, l’alcool, l’attentat à la pudeur, lesquels d’ailleurs ne datent pas d’hier. Les campagnes se font, mais si les lois ne sont pas amendées et qu’on garde une loi comme celle sur le Child Beyond Control qui date de 1935, pensez-vous qu’on puisse avancer ?
S’ ils ne bougent pas, je ne peux amender la loi. L’année dernière, le Parlement n’a pas siégé. La responsabilité d’amender une loi revient à l’État. Il faut qu’il y ait des encadrements légaux en place. Le Children’s Bill piétine depuis des années, y compris la loi sur l’adoption, le foster care parents… Les procédures sont lourdes et traînent. Pourtant, ce sont autant de mesures qui auraient aidé nos enfants. Nos enfants ne sont pas des monstres, ils ne sont pas pires que la précédente génération. Nos enfants n’ont pas eu d’encadrement familial correct, une société correcte. Le gouvernement dépense en shelters Rs 75 millions pour environ 550 enfants. Que produit-on avec Rs 75 millions ? Ces enfants-là deviennent-ils pour autant responsables après le shelters ? On construit des shelters mais on ne sait pas ce qu’adviennent ces enfants. On n’a pas fait d’études sur ce sujet. Fait-on des shelters comme des garderies parce qu’on ne peut garder des enfants à la maison ? Donne-t-on l’occasion à ces enfants de réintégrer la société ? Au moment où un enfant est admis au shelter, on devrait savoir que l’enfant aura 18 ans ! Doit-on « leur » apprendre l’abécédaire de la réhabilitation ou doivent-ils aller en mission ou encore faut-il que des experts viennent à Maurice ? J’ai crié sur tous les toits pour dire que cela n’est plus possible.
 
Vos premiers interlocuteurs, les décideurs, ne sont-ils pas à votre écoute ?
Je ne dirais pas qu’ils ne sont pas totalement à l’écoute. On sait bien qu’il faut amender la loi, qu’il nous faut des structures. Malgré l’absence de tout cela, nous continuons notre travail et disons que chacun, des parents aux enseignants, a un rôle à jouer.
 
Oui, mais les décideurs qui sont au plus haut niveau…
Vous savez très bien dans quelle situation nous étions l’année dernière avec la fermeture du Parlement. Quand le Parlement ne siège pas, comment est-ce que le Parquet peut travailler. Vous me dites qu’on ne m’écoute pas. Et qu’en est-il des Nations unies ? Nous sommes tous au courant que suite à leurs observations, elles ont aussi fait des recommandations. Mais pendant encore combien de temps encore on va s’appuyer sur une loi qui date de 1935 pour traiter la juvenile offence ?
 
Néanmoins, le bureau de l’Ombudsperson pour les enfants était, il y a encore quelque temps, plus médiatisé, plus visible…
Nous sommes sur les radios tous les mois…
 
Lesquelles ?
Top FM…
 
Il n’y a pas que…
On ne peut être partout ! Nous avons écrit à toutes les radios, nous leur avons demandé de nous inviter. Mais toutes ne répondent pas à notre demande. La MBC nous a invités quelques fois. Les retombées après nos passages à la radio sont positives. C’est ainsi qu’on nous a par exemple informés des cas d’enfants non scolarisés. On se demande comment le ministère de l’Éducation n’est pas au courant qu’un enfant ne se rend plus à l’école pendant au moins un an.
 
L’État devrait-il se remettre en question ?
Le système doit être remis en question.
 
De votre côté, que faites-vous pour sensibiliser l’État ? Avez-vous pensé à une campagne en ce sens ?
(Rires) À chaque fois qu’il y a un rapport qui sort, nous faisons des recommandations. D’ailleurs, depuis la publication du rapport et les recommandations Ahnee sur la juvenile justice dans les années 1990 — certaines sont encore applicables —, il y a eu d’autres recommandations qui ont suivi. Des experts sont venus à Maurice. A-t-on besoin d’autant d’experts pour amender cette loi ? Pensez-vous que nos enfants de Rodrigues doivent encore se déplacer à Maurice, en placement au CYC, RYC, parce qu’ils ont commis une erreur ?