L’ancienne juge a été nouvellement installée au poste d’Ombudsperson for Children il y a deux mois. Vidya Narayen livre son constat sur la situation des enfants à Maurice. Pour elle, s’il y a autant d’enfants en situation de rue, c’est parce que notre système éducatif ne donne pas suffisamment le goût de l’école aux enfants et ne leur inculque pas les valeurs. Raison pour laquelle elle a décidé de cibler les écoles dans le cadre de ses campagnes sur les droits des enfants. L’Ombudsperson for Children se dit par ailleurs inquiète du manque de psychologues dans les écoles et à la Child Development Unit. Elle lance un appel aux autorités pour le traitement des cas de délinquance juvénile au plus vite.
Le Mauricien : Vous êtes à ce poste depuis deux mois. Quel constat faites-vous de la situation des enfants à Maurice ?
Vidya Narayen : La situation est alarmante, mais cela ne veut aucunement dire qu’on ne peut rien faire. J’ai pris connaissance, comme tout le monde, du rapport de SAFIRE sur les enfants vivant en situation de rue. Ces enfants vivent dans des conditions difficiles… Il n’y a plus de cellule familiale. Les filles tombent enceinte à 15-16 ans et leurs enfants finissent la plupart du temps dans des shelters, ou deviendront aussi des enfants qui passent leur temps dans la rue.
Mis à part ces situations familiales difficiles, je dirais que l’éducation y est aussi pour quelque chose. Il faut comprendre pourquoi les enfants ne vont pas à l’école. Il ne suffit pas de donner une éducation gratuite et construire de grands bâtiments. Il faut aussi un système éducatif qui donne aux enfants le goût de l’école et leur inculquer les valeurs.
Ce n’est pas normal qu’un enfant en CPE ne sache pas écrire le b.a.-ba. Autre chose que j’ai constaté, c’est que l’on ne sait pas faire le tri entre un enfant handicapé, un enfant beyond control et un enfant hyperactif. Souvent, la solution qui semble la plus facile est de mettre l’enfant dans un centre, sans se soucier de son problème réel.
Je relève actuellement le nombre de psychologues dans nos services. Le ministère de l’Éducation en compte 11 et 16 social workers alors que le ministère de l’Égalité des genres en compte 12. Si vous comparez ces chiffres au nombre d’enfants en difficultés dans les écoles et dans le pays, on est bien loin du compte.
Vous en avez parlé au ministre de l’Éducation ?
J’ai eu plusieurs rencontres avec lui et je lui ai fait part de mon constat. Je dois dire qu’il y travaille déjà. Mais j’ajouterais que ce n’est pas du jour au lendemain que nous allons résoudre les problèmes des enfants. C’est un travail de longue haleine. Peut-être que nous n’allons pas voir les résultats tout de suite, mais plus tard.
Une chose sur laquelle j’ai mis particulièrement l’accent, c’est l’importance de l’éducation sexuelle dans nos écoles. Vu la situation, je crois qu’il est nécessaire de dépasser les discours moralisateurs pour voir les choses en face. J’ai visité un drop-in centre la semaine dernière, où il y avait une centaine d’adolescentes enceintes. Il est temps non seulement d’introduire l’éducation sexuelle, mais aussi donner accès aux contraceptifs. Car vous pouvez passer votre temps à parler mais les jeunes sont sexuellement actifs. Il ne faut pas le nier.
Ce qu’il faut surtout prendre en considération, c’est que ces jeunes ne peuvent pas prendre en charge un enfant. Ce sont ces mêmes enfants qui vont se retrouver en difficultés ou dans la rue par la suite.
Comment promouvoir les droits des enfants dans un contexte où, dans les écoles par exemple, les enseignants doivent de plus en plus faire face à l’indiscipline ?
On ne peut promouvoir les droits des enfants sans leur parler de leurs responsabilités et sans leur montrer ce qu’est le respect. Cela dit, il faut aussi que les enseignants comprennent que la punition corporelle n’est pas une sanction. C’est illégal de frapper un enfant.
C’est pour cela que nous mettons l’accent sur l’éducation. Nous procédons par zones, comme défini par le ministère de l’éducation. Un officier fera le tour des écoles, incluant les écoles primaires, dans chaque zone pour rencontrer les professeurs et les maîtres d’école. Il faut être à l’écoute pour connaître leurs difficultés et les conseiller, notamment en ce qui concerne la Convention des droits de l’enfant et la Child Protection Act.
Je dois souligner que ce travail a déjà été fait par le passé, mais les gens ont tendance à oublier. C’est pour cela que nous voulons avoir une présence sur le terrain pour leur rappeler leurs responsabilités.
Nous mettrons l’accent particulièrement sur les écoles enregistrant de très faibles taux de réussite au CPE. Nous voulons nous assurer que les enfants fréquentant ces écoles aient le même traitement que les autres. Par exemple, si les professeurs viennent au travail régulièrement.
Je peux vous dire que jusqu’ici nous avons visité deux ou trois écoles et le constat n’est pas très gratifying. Dans certains cas, l’environnement n’est pas approprié. Si on veut donner une world class education, il faut des world class teachers et un world class environment.
Où se situent les parents dans votre plan d’action ?
Les parents sont les premiers concernés par tout ce travail. Nous allons entrer en contact avec les associations de parents-enseignants dans les différentes écoles. Nous comptons utiliser les différents Citizens Advice Bureau dans les régions respectives pour animer des sessions de formation afin de sensibiliser les parents. Mais que ce soit auprès des enseignants ou auprès des parents, il y a deux choses très importantes : il faut d’abord être à l’écoute et ensuite avoir la bonne attitude. On ne peut pas se présenter comme un gourou avec toutes les réponses. Il faut voir où est le problème et comment on peut aider.
Les jeunes n’ont pas été oubliés. Dans le cadre de la campagne « 16 jours 16 droits »qui se tiendra du 1er au 16 juin, nous demanderons à tous les collèges de présenter un projet participatif. Les head boys et head girls seront réunis en atelier de formation en avril. Ils présenteront leurs suggestions et nous verrons comment nous pouvons les aider. Mais ce sont eux qui vont diriger leurs propres projets. Nous n’allons pas les faire à leur place.
Je précise que les centres avec des jeunes handicapés ainsi que les Rehabilitation Youth Centres et Correctional Youth Centres seront aussi appelés à participer. Les enfants doivent jouir de leurs droits peu importe où ils se trouvent.
Selon le rapport de SAFIRE, 6 780 enfants sont en situation de rue à Maurice… Cela vous étonne-t-il ?
Non, cela ne nous étonne pas. Nous sommes sur le terrain, comme je l’ai dit et nous connaissons la situation des enfants. J’ai lu l’interview de la présidente de SAFIRE et son point de vue, notamment en ce qui concerne le rôle de l’éducation pour prévenir les cas d’enfants des rues. Je peux dire que nous oeuvrons dans le même sens. Comme je l’ai expliqué plus haut, nous allons axer notre action sur l’importance de l’éducation.
Avez-vous eu des réunions de travail avec la ministre du Développement de l’Enfant et du bien-être de la famille ?
Nous nous sommes rencontrées. Je n’aime pas trop les réunions… Je préfère passer à l’action. Je suis une femme d’action.
Il y a eu par le passé beaucoup de critiques envers la Child Development Unit. Quelle lecture faites-vous de ce service ?
Je constate moi aussi qu’il y a un manque de personnel. Ce qui ne permet pas de faire un suivi approprié des enfants. Nous suivons actuellement de très près le cas de deux enfants, placés dans un centre par la CDU. Or, ce centre accueille des personnes handicapées, aussi bien enfants qu’adultes. Du coup, ces deux enfants ne peuvent plus aller à l’école et se retrouvent dans un endroit qui n’est pas approprié pour eux. Je peux comprendre qu’à un certain moment les shelters étaient remplis, mais cela fait deux ans qu’ils sont là-bas et personne n’a jugé nécessaire de les placer dans un autre endroit.
Avez-vous évoqué la question avec la CDU ou la ministre de tutelle ?
Nous voulons d’abord situer les responsabilités. Nous menons une enquête, nous allons compiler un dossier et ensuite reprendre la question avec qui de droit. Dans un cas pareil, par exemple, j’estime que la Family Support Unit et le ministère de la Santé auraient dû être concernés également. Malheureusement, il n’y a aucun networking, le travail ne se fait pas en partenariat.
Cette situation était décriée depuis longtemps… Comment comptez-vous faire bouger les choses ?
D’abord, je dois préciser que ne n’ai pas l’intention de faire un one-woman show. Ici, tout se fait en équipe. Nous sommes nous-mêmes limitées avec une équipe de trois enquêteurs et moi-même. Nous comptons en recruter deux autres. Nous passons beaucoup de temps sur le terrain. Nous voulons avoir une présence visible. Ensuite nous allons faire des recommandations au fur et à mesure que nous constatons des problèmes.
Nous travaillerons aussi en partenariat avec les organisations non gouvernementales. J’ai eu l’occasion de rencontrer des personnes qui font un travail formidable au sein des ONG, mais il y a aussi d’autres qui doivent revoir leurs approches. Dans un centre d’accueil par exemple, le gouvernement assure la prise en charge des enfants en ce qui concerne la nourriture.
Les ONG doivent pouvoir offrir le service supplémentaire. Parfois, un enfant en difficultés ne demande pas plus qu’une main tendue lui disant qu’on l’aime.
Avez-vous identifié d’autres domaines où l’intervention de votre bureau serait nécessaire ?
Je suis particulièrement concernée par les cas de délinquance juvénile. Certains enfants sont on remand au RYC depuis plus d’un an. Or, les conventions internationales recommandent que les délits impliquant les mineurs soient traités au plus vite. Surtout que dans la plupart des cas, il s’agit d’offenses mineures comme le vol de portable. Un enfant ne peut pas rester enfermé pendant aussi longtemps dans un centre dans l’attente de son procès pour un délit mineur. Je compte reprendre la question avec l’Attorney General. Je rappelle qu’un enfant doit jouir de ses droits, peu importe l’endroit où il se trouve.