Le vieil homme se regarde dans le miroir. Il a encore de beaux restes. Mais qu’importe car il est à l’aube d’une décision, d’une grande décision. Et il sait que ce sera sa décision, la sienne uniquement. Les autres l’écouteront, lui obéiront. Une décision qui a le pouvoir de changer le cours de l’histoire d’un pays. Il a promis aux autres, aux partisans, qu’il ferait la part des choses, qu’il y réfléchirait avec la plus grande attention, qu’il n’oublierait pas le plus important, l’intérieur supérieur de la nation. Car c’est de ça qu’il s’agit. Le destin d’un peuple. Ce destin mêlé au sien depuis des décennies. Mais sa décision est prise. Pourquoi se leurrer ? Pourquoi jouer à celui qui ne sait pas ? Il ira de l’avant avec cette alliance. Il a bien sûr des raisons toutes faites. C’est un homme intelligent, après tout, plus qu’intelligent. Un esprit logique, qui manie à la perfection l’art de la rhétorique. Et quand il déballera ses raisons en public plus tard il saura une fois de plus  séduire le plus grand nombre.
 L’homme se regarde dans le miroir. Qu’est-ce qu’il aimerait y voir ? L’image d’un tribun, d’un bâtisseur de nation, un grand parmi les grands, un homme dont l’empreinte demeurera dans l’histoire. Mais que lui dit son miroir ? Qu’il est un grand homme effectivement, qu’il a sa place dans l’histoire mais qu’on ne peut négocier avec l’indéfendable, que la vraie postérité est de s’en tenir à un idéal et de résister aux sirènes du pouvoir, qu’il est une noblesse à l’insoumission. Que l’élixir du pouvoir ne taira pas la précarité du temps.
L’homme ne voit pas. Il est sans doute aveuglé. Comme tant d’autres. A quel prix la quête du pouvoir ? A quel prix ? Quelle est donc cette alchimie du pouvoir qui rend les hommes ainsi ? Pourquoi sont-ils prêts à tout bafouer pour un dérisoire ?
L’homme se regarde dans le miroir. Il est temps de foncer maintenant. Il a toujours été un fonceur. Son discours est prêt. Il le leur lira tout à l’heure. Il y mettra toute sa puissance rhétorique. Il s’en va. Dans le miroir demeure, cependant, une image, celle d’un vieil homme, un géant, désormais une ombre qui ne cesse de se défaire.
Mais qu’importe. Qu’importe. Qu’importe les conséquences. Qu’importe la condamnation à perpétuer la médiocrité, à nous y enliser toujours plus. Qu’importe cette île qu’on asphyxie. Qu’importe.
 Le goût du pouvoir mérite bien le deuil de la lucidité et le martyre de l’idéal.