Le livre Mémoire mauricienne, la Grande Guerre retrace l’ensemble des actions mauriciennes en lien avec ce premier grand conflit mondial, sous ses différents aspects, qu’il s’agisse d’engagement militaire ou de solidarité. Écrit par le Réunionnais Jacques Dumora, cet ouvrage est le fruit de plus de quatre ans de recherches dans l’océan Indien, en Afrique du Sud, en Europe, en Australie ou en Nouvelle-Zélande. Fondateur de l’association réunionnaise Centenaires Commémoratifs, ce passionné d’histoire par ailleurs animateur socioculturel, a publié dans le passé Mémoire réunionnaise, la Grande Guerre ainsi qu’Octave ou le Mort-Homme, roman historique qui raconte la grande guerre d’un jeune Réunionnais.
La récente exposition présentée à la galerie de l’Institut français de Maurice, confectionnée par les élèves des lycées français sous la coordination de Christine Chompton, a ému de nombreux visiteurs, par le simple fait de rendre tangible simplement à travers un nom et un prénom, le dévouement d’un compatriote à une cause tragique. Ces patronymes familiers dans notre pays ainsi présentés ornés d’un bleuet et/ou d’un coquelicot, tapissant les murs en une multitude de petits rectangles ont donné corps symboliquement à un acte de bravoure collectif et à l’élan commun et unanime d’un ensemble de jeunes hommes qui ont voulu combattre et ainsi montrer leur solidarité. En même temps qu’elle a fait oeuvre pédagogique et civique auprès des élèves des établissements français, cette exposition commémorative a rendu justice à ces hommes qui n’avaient jusqu’alors peut-être pas suffisamment suscité les hommages…
Moins symbolique, le livre Mémoire mauricienne, la Grande Guerre est quant à lui particulièrement riche en informations. Aidé d’un réseau touffu dans les pays susceptibles d’abriter des archives mauriciennes propres à cette période, Jacques Dumora a pu retrouver la trace de presque tous les 3 550 Mauriciens qui se sont engagés au combat dans ce conflit, premier du genre dans l’histoire de l’humanité, à générer une tragédie aussi dévastatrice. Mais surtout, l’auteur a dans ce livre donné corps à l’impressionnante solidarité mauricienne que ce conflit a généré, élan qui peut être considéré comme l’apport singulier de la colonie en ces temps cruels. En recherchant autant que faire se peut l’exhaustivité, ce livre complète abondamment le premier recensement qu’avait fait le poète Robert Edward Hart en 1919, dans Les volontaires mauriciens aux armées — 1914/1918 qui était alors d’autant plus incomplet, que nombre de soldats n’étaient pas encore retournés au pays.
S’il est très inférieur en nombre par rapport aux 15 000 Réunionnais, l’engagement des Mauriciens dans la Première guerre n’y est cependant pas comparable et d’autant plus valeureux que le gouvernement britannique n’avait pas lancé de conscription ici. La France avait quant à elle lancé un appel à travers son consul à l’intention des Français en séjour. Jacques Dumora rend aussi justice à ceux qui sous l’impulsion exclusivement mauricienne, se sont portés volontaires au sein du Mauritius Labor Battalion, dont 1 428 personnes ont été identifiées pour cet ouvrage, alors que leur existence a pour ainsi dire été effacée de la mémoire mauricienne, ne restant que dans les annales britanniques à l’occasion d’une décoration par ce gouvernement.
Vies sacrifiées, dons et solidarité
L’auteur a listé les personnes dont il a pu retrouver la trace, et s’est évertué autant que possible, à donner la biographie des soldats ou civils qui se sont distingués par leur action. Ces histoires vécues font entrer dans les réalités de la guerre, en même temps qu’elles font réfléchir sur le lien de chacun à sa patrie ou son pays. Ces témoignages, d’un dévouement souvent absolu, nous interpellent aussi sur ce que chacun d’entre nous serait en mesure de faire dans pareille situation.
Si nos soldats étaient peu nombreux, nombres d’entre eux sont sortis du lot par leurs agissements. Le plus prestigieux d’entre eux est assurément le Général Coutanceau qui est parvenu à tenir Verdun contre vents et marées malgré les modestes moyens que le Maréchal Joffre lui a concédé. À maintes reprises félicité, ce haut gradé ne figure bizarrement pas sur les monuments français. Engagée dans l’armée anglaise, Georgina Lena Campbell Gibson est la première femme à recevoir la médaille militaire et la seule Mauricienne à être morte des conséquences de la guerre. L’infirmière Jeanne Antelme, au coeur de la campagne des Dardanelles, a écrit tout au long de la guerre, témoignant dans la presse ou sous forme d’ouvrages de ce qu’elle vivait et constatait au jour le jour. Le secrétaire perpétuel de l’Académie française parlera d’elle comme de « l’infirmière qui a su agir et a su conter ».
Aussi retrace-t-on encore le dévouement du médecin Lucien de Chazal, du Dr Joseph Rivière ou de Fernard Antelme, des frères Couve ou encore du violoniste Eugène La Haye Duponsel. La liste des membres du Mauritius Volunteers Battalion montre qu’une partie non négligeable des engagés étaient indo-mauriciens, fait d’autant plus remarquable qu’ils vivaient généralement dans la précarité au quotidien. Les dons, levées de fonds, lettres de soutien, comités de secours et autres oeuvres de bienfaisance qui n’ont cessé de se manifester du début à la fin de la guerre, expriment ce double attachement des Mauriciens (pour la plupart d’origine française) à « leurs patries intellectuelles ». Ces gestes de solidarité ont aussi dans le sillage de la guerre encouragé le courant rétrocessionniste, lui donnant une vigueur inédite. Un chapitre est consacré à ce phénomène qui a continué de nourrir certaines velléités politiques au long du XXe siècle jusqu’à l’aube de l’Indépendance et constitue un des particularismes mauriciens.