Catherine Servan-Schreiber propose un nouvel ouvrage dans lequel elle met sa connaissance de la culture bhojpurie au service de la littérature et de la critique littéraire. Ainsi propose-t-elle une traduction en français d’un recueil de nouvelles de l’écrivain indien Krishna Dev Upadhyaya. Paru récemment chez Riveneuve éditions, ce petit ouvrage raconte la vie des habitants du canton d’Entre-deux-Rivières, enclavé entre le Gange et un de ses plus importants affluents, Ghaghara, également appelé Saraju.
Les personnages du roman régionaliste, Mémoires du Gange 1930, vivent dans des maisons tout en chaume, qui résistent mieux aux inondations engendrées par les crues des cours d’eau, que la terre. Soumis à la loi des zamindars, les grands propriétaires terriens, les paysans, les humbles et subalternes vivent sous une domination cruelle, dans laquelle s’exercent l’usure et les privilèges, le droit de cuissage et les expulsions, la confiscation des terres et les châtiments corporels… Au poids des inégalités sociales amplifiées par le colonialisme, s’ajoutent les interdits religieux, les croyances et les règles arbitraires du mariage, dont les femmes sont souvent les plus grandes victimes.
Dans le sillage de Premshand ou Tagore, Krishna Dev Upadhyaya s’inscrit par ces récits dans le courant littéraire régionaliste indien. Comme le dit Catherine Servan-Schreiber en préambule, « il promène son regard de brahmane sans complaisance ni parti pris » sur ce monde qu’il côtoie et observe. En décrivant la vie quotidienne avant la première guerre mondiale dans cette partie la plus orientale de l’Uttar Pradesh, cet auteur curieux de l’âme paysanne peut être associé à l’un des plus célèbres romanciers régionalistes indiens qu’est Phanisvarsath Renu, dont l’auteur reconnaît lui-même l’intérêt. Aussi présente-t-elle cet ouvrage comme une première tentative en hindi de peindre l’âme bhojpurie, qui regroupe une population de quelque quarante millions de personnes, et dont l’auteur a pris soin de restituer certains mots, expressions et proverbes typiques dans leur langue originale.
Aux sources de l’âme paysanne
Bien connue à Maurice pour ses recherches sur la culture orale bhojpurie, notamment son ouvrage paru l’an dernier sous le titre « Histoire d’une musique métisse à l’île Maurice. Chutney indien et saga Bollywood », la traductrice établit aussi des parentés entre ce texte d’un auteur de la Grande péninsule et certaines de nos productions littéraires telles que The others might live (1976) de Deepchand Beeharry, ou bien sûr Lal pasina ou Sueur de sang d’Abhimanyu Unnuth (1977), Beaux-Songes de Nando Bhoda et aussi le récent recueil Daïnes et autres chroniques de la mort de Vinod Rughoonundun.
Chaque texte de Krishna Dev Upadhyaya ébauche ici le portrait d’un personnage dans lequel s’imbriquent d’éloquentes allusions aux modes de vie et injustices de l’époque. Si ces textes sont peuplés de personnages tragiques ou féroces pour les uns, frivoles ou cocasses pour les autres, les premiers d’entre eux sont consacrés à sa mère à laquelle l’auteur vouait une profonde admiration puis à son père, un homme particulièrement pieux. Suivront le maître d’école, le zamindar frivole, le prêtre surchargé de travail, la sorcière aux yeux rouges, la fille maudite, la belle du village ou l’usurier impitoyable, etc : autant de récits qui ne peuvent laisser indifférents l’habitant de Maurice, lecteur curieux soucieux d’une compréhension plus fine et approfondie de son pays.