Cette année encore, en marge de la Journée mondiale contre le Sida, le constat à Maurice est le même : malgré des progrès concernant les mesures et les structures mises en place pour la lutte contre le VIH/Sida, des lacunes subsistent. Discrimination et stigmatisation font toujours des victimes, certains dysfonctionnements affectent la prise en charge des patients, et la prévention reste timide. Pourtant, de plus en plus de moyens sont engagés dans ce combat.
“Par rapport à notre population, la situation est inquiétante, avec 5,050 personnes connues vivant avec le VIH/Sida”, explique Dhiren Moher, activiste et point focal des associations des personnes vivant avec le VIH/Sida (PVVIH) au sein de la Commission de l’océan Indien (COI). “Il y a une légère baisse dans le nombre de nouveaux cas dépistés par mois. Il est passé de 50 à 30-40. Nous n’avons jamais été aussi prêts pour endiguer le VIH/Sida à Maurice et dans le monde. L’épidémie est gérable, mais il ne faut pas crier victoire”, fait comprendre Nicolas Ritter, directeur de PILS. “Il y a davantage de discours et de dépenses en termes de campagnes d’affichage et de voyages, que d’actions”, note pour sa part Den Ramsamy, travailleur social. ?Tel est le constat fait par nos interlocuteurs sur la situation de la lutte contre le VIH/Sida à Maurice. Pour rappel, ces derniers sont les trois Mauriciens engagés dans ce combat ayant ouvertement parlé de leur séropositivité, et leurs propos reflètent la réalité. Malgré la mobilisation accrue, les campagnes régulières et “l’amélioration” de la prise en charge des PVVIH, des lacunes existent.
Réduction des risques.
Si Dhiren Moher tire la sonnette d’alarme, c’est parce qu’il constate que ce sont les jeunes de 17 à 35 ans qui sont les plus touchés. Même si la propagation du VIH/Sida est surtout constatée parmi les utilisateurs de drogues injectables, cela ne veut nullement dire que le reste de la population devrait se sentir complètement à l’abri. Comme le fait comprendre Nicolas Ritter, les toxicomanes séropositifs ont des partenaires sexuels avec qui ils ont des rapports non protégés, qui peuvent être contaminés et transmettre à leur tour la maladie.
C’est pourquoi les campagnes de prévention doivent concerner toute la population, et non pas viser uniquement les toxicomanes ou les travailleuses du sexe, le groupe le plus à risque. “Nul n’est à l’abri. Tout le monde doit se sentir concerné car le VIH/Sida n’existe pas que dans les poches de pauvreté”, souligne Dhiren Moher.
Nicolas Ritter note cependant qu’avec l’augmentation de personnes touchées par le programme d’échange de seringues et placées sous méthadone, le nombre de nouveaux cas de VIH/Sida est en baisse. Il ajoute que des outils et mécanismes permettent aujourd’hui de mieux appréhender l’épidémie et les problèmes liés à la maladie, apportant de meilleures réponses pour gérer la situation et réduire les risques.
Dépistage.
“On a concentré le combat contre le VIH/Sida sur les toxicomanes et les travailleuses du sexe, et on a négligé le reste de la population. L’accent n’a pas été assez mis sur les relations sexuelles non protégées. Cette défaillance nous montre que le virus continue à se propager, malgré toutes les préventions faites jusqu’à présent”, déplore Dhiren Moher.
Selon Den Ramsamy, les personnes ne consommant pas de drogues se sont crues à l’abri, pensant qu’elles n’étaient pas concernées. Il ajoute que les autorités n’ont pas assez pris en considération les difficultés rencontrées par les PVVIH, en dépit du fait que les traitements sont gratuits. “Un toxicomane en manque ne va pas se soucier de sa maladie. Une PVVIH qui vit dans la précarité va se soucier davantage de remplir son ventre que de suivre son traitement.” Et avec le regard que porte toujours la société – et même certains membres du milieu hospitalier – sur les PVVIH, nos trois interlocuteurs souhaitent davantage de campagnes contre la discrimination et la stigmatisation.
La crainte du dépistage est également soulignée : 53% de la population mondiale ne serait pas au courant de son statut sérologique. D’où l’accent mis sur le dépistage en ce 1er décembre, expliquent Nicolas Ritter et Dhiren Moher. Ce dernier précise : “En France, la plupart des cas de contamination ont été notés chez les couples dits fidèles. Si on ne concentre nos campagnes de prévention qu’auprès des usagers de drogues injectables, l’épidémie risque de continuer à se propager à travers les conjoints.”
Démarche plus sérieuse.
Considérant la spécificité de la transmission du VIH/Sida à Maurice, Nicolas Ritter estime que le système de la Santé doit s’adapter à la population des usagers de drogues par voie intraveineuse et des travailleuses du sexe. Il faudrait, selon lui, faire encore plus d’efforts pour vulgariser le dépistage.
Den Ramsamy estime que la prise en charge des PVVIH doit être revue : “Il n’y a pas assez de soutien et de suivi. Souvent, on ne traite que le VIH/Sida, et pas l’hépatite C ou les autres complications.” Une faille du système que notent également Dhiren Moher et Nicolas Ritter. Si ce dernier affirme que l’hépatite C est dix fois plus contagieuse que le VIH, Dhiren Moher trouve “méchant de la part des autorités de ne pas soigner également les hépatites”, à cause des coûts élevés des traitements. Ce qui l’amène à affirmer qu’en dépit des grandes avancées récentes, des personnes meurent encore des complications liées à la maladie. “L’État gagnerait à améliorer le dépistage et mettre les malades sous traitement dès que leur séropositivité est constatée, plutôt que d’attendre un stade avancé de la maladie”, estime Den Ramsamy.
Dans le cadre de cette Journée mondiale, Nicolas Ritter souhaite voir une démarche plus professionnelle pour aborder la lutte contre le VIH/Sida, alors que Dhiren Moher et Den Ramsamy plaident, eux, pour plus de sérieux et de sincérité dans ce combat.