Vijay Makhan, ancien diplomate ayant occupé les fonctions de secrétaire parlementaire, estime que la visite du président chinois Xi Jinping arbore « une dimension géopolitique qu’on ne peut ignorer ». Cette visite, qui intervient quelques semaines avant les dépositions à la Cour internationale de justice concernant les Chagos, sera également l’occasion d’assurer le soutien de la Chine dans les démarches mauriciennes et nos revendications.

Le président de la République populaire de Chine effectuera une visite d’amitié à Maurice ce week-end. En tant qu’ancien secrétaire aux Affaires étrangères et ancien diplomate, pouvez-vous nous situer l’importance de cette visite ?

Notre pays jouit d’une situation très privilégiée s’agissant de ses relations avec le monde extérieur. Et cela a toujours été ainsi depuis notre indépendance. Ainsi, nous avons toujours entretenu des relations amicales à divers degrés d’appréciation avec nos partenaires étrangers. Et ces relations d’entente cordiale et d’amitié, je dois souligner, ont été réciproques. La visite du président Xi annoncée pour les 27 et 28 juillet s’inscrit dans cet état relationnel. Dans le monde actuel, où chaque état cherche sa niche d’appartenance confortable, il est important que Maurice fasse flotter son drapeau et envoie le signal qu’il faut en termes d’amitié et de partenariat, et ce pour bien faire comprendre que nos relations ne sont pas limitées à certains axes seulement.

Aussi, cette visite tombe à point nommé dans la mesure où dans quelques semaines débuteront les dépositions à la Cour internationale de Justice concernant les Chagos. Je suis certain que nos autorités sauront s’assurer du soutien de la Chine dans nos démarches et notre revendication légitime. Il n’y a aucun doute que les discussions officielles porteront aussi sur de nouveaux créneaux de développement. Et au-delà des échanges officiels et de l’importance géopolitique de cette visite, il faut aussi souligner le fait que la Chine est un des pays de peuplement de Maurice.

Est-ce que cette visite démontre l’intérêt de la Chine pour la région de l’océan Indien ?

Bien évidemment. Comme je viens de le dire, cette visite a une dimension géopolitique qu’on ne peut ignorer. Depuis quelque temps déjà, la Chine a fait valoir son intérêt pour la région. Il y a bien évidemment une rivalité entre les deux puissances émergentes que sont l’inde et la Chine, et chacun y va de sa stratégie propre. Tous deux multiplient leurs efforts dans les États riverains de la région en vue d’y avoir une présence accrue, d’une façon ou d’une autre. Ainsi, l’Inde a accentué ses efforts dans la sécurité maritime de l’océan Indien et, ce faisant, a signé des accords en ce sens avec certains États de la région. En contrepartie, la Chine, elle, a lancé sa fameuse “Une Ceinture, Une Route”, plus connue comme “One Belt, One Road”, ou OBOR, en plus de sa route de la soie.

Ces deux pays ont besoin de lignes maritimes sécurisées et dépendent énormément de cet océan qui leur sert de passage pour leurs besoins en énergie et leurs échanges commerciaux avec le reste du monde. Il est donc tout à fait légitime que les deux cherchent à sécuriser leur accès au monde extérieur. Par exemple, la Chine dépend de l’océan Indien pour 70% de son approvisionnement en produits pétroliers et 80% de son commerce. C’est dans cette optique qu’elle a déjà sécurisé des ports stratégiques dans certaines régions, comme Chittagong au Bangladesh, Hambatonta au Sri Lanka et Gwadar au Pakistan, sans oublier la base, à Djibouti. Évidemment, l’Inde, qui a aussi pour ambition de se positionner sur la scène internationale en tant que puissance régionale, sent la menace. Mais ne soyons pas naïfs. Car audelà des intérêts économiques que ces deux pays défendent, il y a aussi l’aspect militaire. N’oublions pas la récente montée de tensions sur les hauteurs de Doklam aux frontières de ces deux pays ainsi que le Bhutan. Mais c’est une nouvelle génération de leaders dans ces deux pays. Les relations sont certes en dents de scie mais les leaders arrivent toujours à désamorcer les tensions. Le Premier ministre indien Modi et le président chinois Xi se rencontrent dans le cadre du Sommet des BRICS et il y aura certainement un tête-àtête entre eux deux.  Cependant, l’Inde suivra forcément de très près la visite du président chinois chez nous. Mais pas seulement l’Inde.

Comment peut-on définir les relations entre la Chine et Maurice ?

Je pense que ces relations peuvent être qualifiées d’excellentes. Ce sont, tout comme dans le cas de l’Inde, des relations exceptionnelles qui dépassent le simple cadre de relations formelles entre États. Ces relations couvrent plusieurs aspects d’interactions, allant des échanges commerciaux à l’investissement en passant par la culture et l’aide au développement, entre autres. La Chine demeure un bailleur de fonds primordial pour Maurice et a toujours répondu présente dans nos moments de besoin. Cela dit, il nous appartient d’être sages, dignes et responsables dans nos demandes. Car comme on le souligne toujours, il n’y a pas de “free lunch” dans ce monde.

Maurice négocie un accord de FTA avec la Chine. Un tel accord peut-il être bénéfique pour nous ?

D’après moi, pas vraiment. L’année dernière, dans le sillage du budget, j’avais émis une opinion en forme d’article publié dans la presse, soulignant qu’un tel accord de libre-échange bénéficierait à première vue à nos exportateurs de produits de la pêche, de sucre, d’habillement et de bijoux. J’avais aussi fait ressortir que la Chine ne compte que pour 2% des exportations mauriciennes. En contrepartie, la Chine, elle, représente 18% de nos importations, ce qui veut dire que, dans un premier temps, les exportateurs chinois bénéficieraient davantage d’une élimination des tarifs dans le cadre d’un FTA. D’ailleurs, durant les négociations pour cet éventuel accord, Maurice disposera d’un champ de manoeuvre réduit pour la simple raison que nous disposons d’une structure plus libérale s’agissant des tarifs d’importation.

D’après les statistiques, presque 91% de nos lignes tarifaires sont au niveau zéro alors que seulement 6% des tarifs en Chine sont à “zero tax”, 63% entre 1 et 10% et 31% à plus de 10%. D’après le FMI, Maurice importe pour USD 833 millions de Chine, ce qui représente 18% de toutes nos importations, alors que nos exportations, elles, s’élèvent à seulement USD 46 millions, c’est-à-dire juste au-delà des 2% de ces exportations. D’ailleurs, si je ne m’abuse, Maurice serait le premier pays africain à enclencher une telle démarche alors que l’Union africaine et la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies recommandent que l’Afrique négocie de tels accords en tant qu’entité, et non pas de façon individuelle. Toutefois, l’autre son de cloche fait dire que Maurice aura accès à un marché de plus d’un milliard de personnes, ouvrant la porte à une Chine qui se positionne pour devenir le No 1 de l’économie mondiale. Cela dit, je ne connais pas le mandat de négociation de nos représentants ni ai-je une idée des axes qui émergeront de ces négociations, qui pourraient nous être plus avantageuses.