L’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM) a lancé mardi une série de conférences autour du rapport de la Commission Justice et Vérité, publié en octobre 2011, cela en vue de mieux le vulgariser et de contribuer à un meilleur vivre-ensemble. Pour rappel, ce rapport évalue les conséquences de l’esclavage et de l’engagisme sur la société mauricienne et identifie les mesures réparatrices. Dans cette interview, l’ex vice-présidente de la Commission, Vijaya Teelock, constate avec tristesse que « la réalisation des recommandations se fait au compte-gouttes ». Selon elle, « il y a un manque d’intérêt » de la part du comité interministériel chargé de réaliser ces recommandations. À la place de ce comité, elle dit attendre « un Implementation Committee qui contient d’autres personnes que des officiers des ministères. Une équipe de compétences pluridisciplinaires qui peut établir un plan de travail pour les dix prochaines années ».
Mme Teelock, vous avez participé hier à la première d’une série de conférences organisée par l’ICJM autour du rapport de la Commission Justice et Vérité. Qu’avez-vous mis en avant à cette occasion ?
Il y avait les trois commissaires de la Commission Justice et Vérité : Benjamin Moutou, Parmaseeven Veerapen et moi-même. J’ai axé mon intervention sur l’esprit derrière la Commission et les recommandations. Dans le rapport, on a donné une idée de comment on aimerait que les recommandations soient réalisées, c’est-à-dire, dans un esprit de démocratie participative. Tout le monde doit être impliqué dans l’implémentation. Cela ne doit pas uniquement venir d’en haut et ensuite descendre mais être plutôt une bottom up approach. Et deuxièmement, j’ai mis en avant le fait que la réalisation des recommandations doit être faite dans une approche holistique et non pas prendre une partie ici et là en pensant que cela va aider car cela ne va pas avoir l’effet requis. C’est malheureux de constater que c’est un peu cela qui arrive, c’est une top down approach au lieu d’une bottom up approach. C’est-à-dire que ce sont des officiers des ministères qui sont censés réaliser les recommandations même si la plupart n’ont peut-être pas lu le rapport et on doute même qu’ils aient compris ce qui y est écrit… En général, il y a eu un manque d’intérêt. Ce sont des personnes très occupées… Peut-être est-ce parce que dans le rapport, on a critiqué un peu tout le monde. De haut en bas. On avait souligné que les institutions devaient être beaucoup plus représentatives de la population et travailler pour la population et non pas dans l’intérêt de quiconque ou avec des lobbies. Peut-être que ceux qui se sentent visés ne veulent pas réaliser les recommandations.
Êtes-vous satisfaite de la manière et la rapidité avec lesquelles on réalise les recommandations ?
La réalisation se fait au compte-gouttes et pas dans l’approche holistique qui aurait apporté des bénéfices. Par exemple, sur la question des terres, on avait préconisé plusieurs actions. 1) Un Land and Research Tribunal pour effectuer des recherches pour les personnes qui ont des problèmes en lien avec des terrains et continuer le travail que la Commission avait effectué parce que ces personnes, par elles-mêmes, ne peuvent payer un arpenteur, un notaire, un avoué. Cela coûte une petite fortune. La majorité des Mauriciens qui sont venus vers nous n’ont pas cette possibilité. Ce Land and Research Tribunal aurait fait ce travail pour eux. On veut qu’ils comprennent comment et pourquoi ils ont perdu leur terrain. 2) On avait aussi préconisé un Genealogy Institute qui aurait aidé les gens à reconstruire leur arbre généalogique parce que souvent, les Mauriciens ne peuvent pas retracer leur lien avec des ancêtres qui possédaient des terrains et ne peuvent pas le certifier. Ces deux actions vont ensemble et les auraient aidés. 3) Un Land Use Tribunal. Quand ils auraient complété leur dossier, ils auraient pu finalement aller en Cour et poursuivre s’il y a lieu. Et, là, on avait préconisé une Land Division dans la Cour suprême, une unité qui s’occupe uniquement des questions de terres. Mais, le comité interministériel veut créer la Land Division mais pas le Land and Research Tribunal ni le Genealogy Institute. Donc, à quoi cela sert-il ? Si les gens ne peuvent pas préparer convenablement leur dossier, ils ne pourront jamais aller vers ce Land Use Tribunal. Donc, c’est peine perdue ! C’est seulement ceux qui ont de gros moyens qui peuvent constituer un dossier. C’est pourquoi je dis que cela n’a pas été fait selon l’esprit voulu. La plupart des ministères, il me semble, n’ont soit pas lu le rapport, soit ne l’ont pas compris ou sont hostiles à ses recommandations. Par exemple, au niveau du ministère du Logement, on voit beaucoup de projets en cours mais pas un seul a pris note des recommandations.
Par ailleurs, le but ultime de cette Commission était la réconciliation à travers la justice sociale. Là aussi, on voit que si les recommandations ne sont pas réalisées, il n’y aura plus de justice et pas de réconciliation…
Mais, aujourd’hui, il y a l’institution de l’Equal Opportunities Commission, l’introduction de la langue kreol à l’école…
Je ne suis pas très sûre que l’Equal Opportunities Commission (EOC) soit en train de résoudre les mêmes problèmes que ceux que nous avons constatés à la Commission. Pour nous, les problèmes concernaient surtout l’esclavage, l’engagisme et leurs conséquences. Est-ce qu’il y a des opportunités égales pour tous à Maurice ? Il me semble qu’ils ont beaucoup de cas dans la fonction publique mais pour nous, à la Commission, c’était la représentativité culturelle, économique dans toutes les instances publiques et privées. Je crois que l’EOC se limite plutôt à l’emploi.
Comment auriez-vous souhaité que cela soit à l’EOC ?
J’aurais souhaité une politique plus large où on essaie de comprendre pourquoi certaines personnes – il y a des possibilités à Maurice, personne ne peut le nier – ne peuvent pas avoir accès à ces possibilités. Qu’est-ce qui bloque ? Il ne s’agit pas là d’un travail légal mais davantage social. Il faut un peu de sociologie, psychologie, bref, une approche multidisciplinaire.
On parle de vulgariser ce rapport. Comment y parvenir ?
Encore une fois, on avait fait une recommandation qui n’a pas été réalisée. Il s’agissait de traduire le rapport en français ou en kreol avec une version simplifiée. Donc, traduction et simplification et par ailleurs distribuer des copies dans les écoles, les centres villageois pour que ce soit débattu par le public avant qu’on aille de l’avant avec les recommandations.
Rien n’a été fait au niveau de la traduction encore ?
L’Institut Cardinal Jean Margéot a publié un petit fascicule mais c’est très peu. Il faudrait quelque chose de beaucoup plus consistant. On a cent copies du rapport qu’on a fait imprimer et qui dorment dans les ministères. C’est un rapport de six volumes. Malheureusement, il n’y a que quatre volumes qui sont disponibles sur internet. Ils auraient dû compresser les documents et le faire web friendly. Tel n’est pas le cas. On aurait pu diviser les chapitres. On aurait alors pu télécharger chapitre par chapitre.
Comment feriez-vous pour faire bouger les choses si vous étiez membre du comité interministériel qui se penche sur la réalisation des recommandations ?
On aurait distribué les copies. Chaque parlementaire a une copie du rapport. Pourquoi ils ne bougent pas, je ne sais pas. Est-ce qu’ils ont lu ce rapport ? C’est inquiétant…
Comment la vulgarisation de ce rapport peut-elle apporter un meilleur vivre-ensemble ?
La première chose, c’est que cela provoquera un débat et une discussion. Le problème à Maurice, c’est qu’il y a toujours des débats en parallèle, des livres écrits sur l’Histoire de Maurice de manière parallèle. Il n’y a jamais eu cette convergence d’idées, cette discussion d’idées pour parvenir à un consensus. Donc, si les gens avaient discuté et débattu, même dans les médias, on serait à terme arrivé à un consensus. Et, le consensus sur ce qui est arrivé sur l’Histoire de Maurice, c’est ça le début du processus de réconciliation. Si les gens comprenaient mieux l’autre… Lors de la conférence de l’ICJM, une dame, Solange Jauffret, a déclaré qu’elle se sent coupable de ce que ses ancêtres ont fait mais qu’il importe en même temps de voir le contexte de l’esclavage à l’époque. Il ne faut pas juger l’esclavage avec les yeux d’aujourd’hui. Je suis d’accord avec elle. On n’est pas là pour pointer du doigt qui que ce soit. L’esclavage ne concerne pas seulement les esclaves mais les propriétaires d’esclaves et tous ceux qui ont vécu à l’époque. Les chefs africains qui faisaient la traite étaient aussi responsables.
Il faut que la population comprenne cette démarche. Le rapport aurait été l’occasion unique d’arriver à cette réconciliation.
Est-ce trop tard ?
Non, ce n’est pas trop tard. Il faut démocratiser la réalisation des recommandations. Ce ne sont pas seulement les ministères qui doivent les réaliser. Il faut ouvrir ce comité interministériel à la société civile, aux ONG, aux collectivités, à tous ceux se sentant impliqués, tous ceux qui ont travaillé pour la Commission, aux chercheurs… Ces derniers comprennent mieux que n’importe qui ce que contient le dossier.
Lors d’une causerie en août dernier, vous avez pointé du doigt l’absence de volonté politique en vue d’adopter les recommandations de la CJ & V… Pouvez-vous nous en dire plus ?
Il ne s’agit pas seulement de volonté politique mais de volonté de ceux qui ont été mis en charge, en d’autres mots, les institutions, les ministères, les départements… Le comité interministériel leur a donné des copies mais ils n’ont pas réagi de manière concrète et positive pour établir un plan de travail pour les cinq prochaines années. Certains ont même rejeté des parties du rapport. Il n’y a eu aucun débat. C’est le débat qui doit précéder les réalisations et ils n’ont pas eu lieu. Or, il faut que les gens comprennent ce que le rapport a dit. Peu importe le projet qu’on veut réaliser, si les gens ne comprennent pas le pourquoi, cela ne va jamais avoir du succès. Ce serait réaliser les choses comme des robots. Ce n’est pas faisable.
En tant que vice-présidente de la Commission Justice et Vérité, qui a travaillé sur le rapport, qu’attendez-vous de l’État aujourd’hui ?
J’attends un Implementation Committee qui contient d’autres personnes que des officiers des ministères. Une équipe de compétences pluridisciplinaires qui peut établir un plan de travail pour les dix prochaines années. Voir, par ailleurs, quelles sont les mesures les plus urgentes et celles qui le sont moins. Et, faire également le monitoring. On peut donner des projets à une institution et puis ça dort. Donc, il importe de faire le suivi des projets pour que l’argent ne soit pas gaspillé ou utilisé à d’autres fins.
Si les choses se déroulaient comme il le fallait, combien de temps cela prendrait-il pour réaliser les recommandations de ce rapport ?
Cela prendra peut-être des dizaines années. La réconciliation ne va pas se faire du jour au lendemain. Mais, d’autres mesures pour améliorer la qualité de vie des Mauriciens, ça peut débuter tout de suite en commençant par la taille des maisons qu’on construit aujourd’hui. Le social housing pourrait revoir l’architecture des maisons pour que cela reflète la culture de ceux à qui les maisons sont destinées. Ce sont des mesures concrètes qu’on peut prendre immédiatement.
Justement, en termes de mesures les plus urgentes, quelles sont-elles ?
C’est déjà listé dans notre rapport. La première, c’est la question des terres. Le Land Research Monitoring, le Genealogy Institute… Et, je pense qu’il est temps d’avoir un musée de l’esclavage. Il est aberrant qu’il n’y ait pas de musée de l’esclavage à Maurice. C’est le système même qui a créé la colonie de l’île de France. Il devrait être dans une place publique. Ils ont dit qu’ils vont le faire à la Citadelle mais ce n’est pas un lieu approprié. C’est loin, ce n’est pas dans un endroit commercial. Et, nous, on veut que cela soit financièrement rentable, pas quelque chose qui va être un fardeau. On a un plan détaillé déjà, l’estimation des coûts a déjà été faite. On a un concept paper de 80 pages rien que pour le musée… Même chose pour le Genealogy Institute. C’est là. On a même préparé un Genealogy Bill. C’est la volonté qui manque…
Avez-vous une idée du lieu où on pourrait construire le musée d’esclavage ?
On a pensé à l’Hôpital Militaire de Labourdonnais, à côté de l’Aapravasi Ghat, parce que c’est un ancien bâtiment qui servait à abriter des esclaves malades. Et puis, c’est le Caudan, c’est là où débarquaient la plupart des esclaves. C’est un endroit idéal. L’histoire des bâtiments y est riche.
Parmi toutes les injustices que la Commission a relevées, quelle est la plus grande pour vous ?
La plus grande injustice qui reste de l’esclavage, je pense, est le racisme et les préjugés qui ont aussi infiltré pendant la période de l’engagisme. Donc, on a une double conséquence du racisme. D’abord, une discrimination contre ceux qui sont bruns et aussi le castéisme parmi les descendants d’engagés avec beaucoup de préjugés contre les personnes dites de basse caste. Peut-être pas aussi grave qu’autrefois mais le système castéiste existe toujours et est maintenant utilisé à des fins politiques. Ce qui n’est pas acceptable. On fait revivre des choses qui n’auraient pas dû exister. Parce que quand les laboureurs sont venus, toutes les différentes castes se sont transformées en une seule caste, celle des laboureurs. Donc, on ne devrait pas aujourd’hui rediviser les gens…
Autrement, que souhaiteriez-vous pour le futur ?
J’espère qu’en cette fin d’année, les autorités vont reconsidérer leur approche envers la Commission. Qu’en 2013, on puisse voir quelques recommandations mises en pratique de manière professionnelle et non pas bureaucratique.