GÉRARD SANSPEUR
Président Landscope Mauritius Ltd

Si la terminologie de ville durable implique en elle-même la nécessité de voir au-delà du court terme dans le domaine de l’urbanisme, elle souligne en même temps la capacité d’une ville à se réinventer face aux changements inhérents à toute vie humaine dans sa globalité. Cependant, quels seraient les obstacles à franchir afin de faire de nos villes des espaces de vie appelés à durer dans le temps tout en s’assurant qu’elles ne restent pas figées dans un certain immobilisme qui les condamnerait à une mort lente mais inéluctable ?

La nécessité de diversifier l’économie dans l’urgence dans les années 2000 avait incité alors les décideurs de faire l’impasse sur des politiques de durabilité urbaine : mixité des usages et mixité sociale, quartiers avec des espaces publics favorisant la marche. Cependant, nous avons maintenant assez de recul pour prendre conscience du fait que nous ne pouvons occulter les enjeux sociétaux et environnementaux de l’urbanisme. L’exemple de la cybercité d’Ébène, où manifestement le citoyen peine à trouver sa place, devrait ainsi nous inciter à comprendre que toute ville aspirant à répondre aux problèmes du vingt-et-unième siècle doit être pensée pour et avec les habitants. Quelles conditions devraient être réunies afin de doter l’île Maurice de villes durables ?

Maîtriser la science de la ville durable

Nous devons à tout prix cesser de penser que la ville durable se limite à « la ville verte ». Dans un monde où on ne cesse de parler de technologie, il s’agit de comprendre qu’il y a une technologie de la ville qui consiste à optimiser nos connaissances dans le but d’adapter l’environnement de l’Homme à ses besoins. Pour ce faire, il est vital cependant d’avoir une connaissance théorique aussi bien que pratique de la ville. Il s’agit donc de bien maîtriser la technologie de Ville Durable ainsi que de développer une culture de l’enquête afin de comprendre les rapports de différents groupes d’habitants avec l’espace. Cependant, il est avant tout primordial de sortir des enclaves disciplinaires – l’Urbanisme en tant que science concerne indistinctement tous les domaines du savoir.

Dangers d’une politique fragmentée de ville durable

Notre fâcheuse tendance à compartimenter les choses et à les classer par ministère est un sérieux frein à une politique de durabilité urbaine efficace. Nous avons définitivement besoin d’une meilleure organisation de la chaîne de décision de l’aménagement urbain et d’une complémentarité sans failles entre les différents acteurs au service du projet urbain. Ainsi, le ministère de l’Agriculture, pour impulser l’agriculture urbaine qui est un pilier de la ville durable, devrait travailler de pair avec les ingénieurs et architectes pour encourager des projets de potagers communautaires – culture sur les toits et dans les espaces partagés et publics par exemple. De plus, comment occulter le fait que c’est justement à cause d’un manque de concertation entre les différents acteurs de l’urbanisme que notre pays court le risque d’être de plus en plus confronté aujourd’hui aux effets pervers de l’étalement urbain ?

Conséquences de l’étalement urbain

L’absence de plan d’urbanisme, leur non-respect et le manque de concertation entre les différents acteurs de développement entraînent une urbanisation non planifiée et incontrôlée communément appelée étalement des villes. Au lieu de réquisitionner des espaces pour l’habitat humain, éloignés des centres névralgiques, il faudrait privilégier les espaces déjà urbanisés. Il est nécessaire d’intérioriser le fait que l’étalement urbain, en favorisant les villes à usage unique et à faible densité freine le développement à tous les niveaux. Car, dans les villes à faible densité, il est plus difficile par exemple d’instaurer une politique de transport rentable à cause de l’absence de la masse critique. Il est donc urgent de réfléchir à la relation unissant le Metro Express et la densité de nos villes. De plus, il ne faudrait pas oublier que l’étalement urbain en favorisant la ville à usage unique représente une source d’exclusion sociale et économique – une ville durable doit offrir aux habitants à la fois des possibilités de se loger, de travailler, de se restaurer et de se relaxer. Ces opportunités ne se retrouvent pas toutes à la cybercité d’Ébène, ville d’exception, dont on a su tirer parti dans le passé mais qui ne correspond plus aux besoins des citadins. Au fait, si nous voulons savoir ce qu’est une ville durable, il suffit de penser au contraire de ce qu’est actuellement la cybercité d’Ébène, ville fragmentée par excellence.

Effets pervers de la fragmentation

Comme villes d’exception, nous avons aussi le parc de Riche-Terre et des parcs informatiques et technologiques. Cependant, notre pays ne peut se contenter d’un mode de développement qui encourage la fragmentation en cloisonnant des espaces de vie : d’un côté les immeubles de bureaux en hauteur, de l’autre côté les centres commerciaux périphériques, plus loin la prolifération de quartiers résidentiels fermés. À force d’instrumentaliser le bâti, nous avons construit des villes sans âme au point où les piétons, complètement déracinés, ne disposent même pas dans certains cas de trottoirs pour aller d’une tour à l’autre à Ébène. Ne serait-il pas temps de légiférer afin que de telles aberrations ne puissent plus se reproduire ?

Encadrer à travers la consultation et la législation

Nous pouvons nous rendre compte de visu de tout le mal que peut causer l’absence d’une approche holistique dans la problématique de villes durables. Il est vital pour l’avenir de nos villes d’instaurer un véritable dialogue entre les parties prenantes. Dans un premier temps, une enquête visant à identifier les priorités des Mauriciens suivie d’une large consultation aiderait à donner un cadre de référence et une vision des attentes des citoyens dans toutes ses dimensions – économiques, sociales et culturelles. C’est à partir de ces données qu’on pourrait formuler des stratégies de développement de villes durables. La prochaine étape consisterait alors à légiférer afin de permettre aux organismes en charge de passer à la phase concrète.

Cependant, tous nos efforts à construire des villes durables seront vains si on n’arrive pas à résoudre l’épineux problème de l’engorgement du trafic. Pour atteindre cet objectif, il ne suffit pas cependant d’agir sur l’espace, il faudrait aussi modifier notre mentalité face à l’utilisation de la voiture. Il est grand temps de comprendre que la dépendance à la voiture dans un minuscule pays comme le nôtre aura des conséquences désastreuses au niveau économique et écologique. Est-ce une solution pérenne que de construire de nouveaux parkings pour répondre aux attentes des automobilistes ?

Les villes durables représentent une occasion en or de développer une économie alternative à celle des IRS, PDS et Smart cities. À une époque où les effets pervers de la globalisation représentent une véritable épée de Damoclès, les villes durables, avec leurs commerces de proximités, comme il en existe dans certains quartiers à Port-Louis, pourraient permettre à l’habitant d’être au cœur de l’économie. Ce qui contribuerait à nous rendre moins vulnérables aux soubresauts des chocs économiques internationaux.