L’invitation se lisait ainsi “Vincent Cespedes est invité pour donner 2 conférences à Port-Louis en septembre 2013 qui auront comme thème le titre de son dernier ouvrage: “L’Ambition et l’épopée de soi”. Étant philosophe, écrivain, conférencier, avec 15 ouvrages publiés (notamment “L’Homme expliqué aux femmes”, “Magique étude du Bonheur”, “J’aime donc je suis”, “À la découverte de votre philosophie amoureuse”, “Le jeu philosophique le Jeu du Phénix”), Vincent Cespedes a eu l’occasion de donner plusieurs conférences dans le monde à beaucoup d’entreprises ainsi qu’à un jeune public. Ses idées sont abondantes et, en général, ses conférences abordent des thèmes très larges sur le bonheur, l’amour et autres questions philosophiques posées par les jeunes en ce moment. Nous sommes donc allés à la rencontre du philosophe qui a accepté de répondre à des questions sur des sujets divers et variés, reliés à la philosophie. Voici la transcription de l’essentiel de cette interview.
Je viens d’entendre que la revue Philo avait consacré 25 pages de sa dernière édition au téléphone portable. Je pensais que les philosophes ne s’intéressaient qu’aux grandes questions morales…
C’est une philosophie adaptée aux objets du quotidien. J’ai lancé ce mouvement en France dans les années 2000. À l’époque, aucun philosophe reconnu ne traitait du quotidien et de ses objets, comme la télévision. Il y a eu des philosophes qui ont écrit des ouvrages très vindicatifs contre la télévision qui disaient, en substance, que la pensée ne peut pas exister à la télévision parce qu’elle est formatée…
…ce qui est loin d’être faux…
C’était une analyse très sérieuse, très psychologique. On n’avait que des analyses de ce type sur le quotidien, rien d’autre, à mi-chemin entre psychologie et sociologie. En 2001, j’ai écrit un livre sur la téléréalité qui avait suscité un grand débat en France, qui  a eu un grand écho. Michel Onfray, entre autres, a dit qu’il était temps que la philosophie s’adapte au quotidien. C’était, modestement, une révolution…
… une école ?
Ni une école ni une chapelle car je suis un loup solitaire. J’ai donc un peu lancé cette mode en philosophie. Pour revenir au portable, il faut dire qu’il est intéressant, amusant, qu’il change notre vie en nous imposant une nouvelle manière de communiquer, donc une nouvelle façon de vivre.
On peut dire que vous êtes un philosophe qui s’intéresse à la mode ou qui la fait?
Je ne m’intéresse pas à la mode, aux modes, plus que ça. Je m’intéresse à l’humain, à ce qu’il fait, à ce qui l’émeut comme la télévision.
À quoi sert la philosophie ?
C’est une quête de vérité, une vision un peu totalisante du monde. Elle cherche à créer un système, une paire de lunettes pour voir le monde un peu autrement qu’on ne le voit en général.
À travers des lunettes, on peut également déformer la vision du monde.
C’est possible. On peut aussi, d’où l’importance de la probité intellectuelle, agrandir cette vision, comme avec un microscope pour faire des parallèles entre des domaines qui ne sont pas connectés, les faire se connecter. Pour moi, le but c’est de créer des concepts…
…ce n’est pas le travail des publicitaires et des spécialistes en marketing?
Pas qu’eux. La philosophie, pour moi, c’est créer de nouvelles libertés.
Comment, pourquoi êtes-vous devenu philosophe ?
Psychologiquement, j’ai eu un père qui était versé dans la philosophie, qui parlait de Freud et de Kant à la maison. Ensuite, c’est pas compliqué, c’est la passion de relier le politique et l’intime. Mais il y a aussi le hasard. Je voulais faire La FEMIS,  une grande  école de cinéma, et je devais avoir bac +3 pour m’y faire admettre…
…c’est vrai que vous avez une belle gueule d’acteur…
Non, je voulais faire de la réalisation, passer derrière la caméra. Donc, il me fallait bac +3 et il fallait donc un bon choix de matières. Je suis allé m’inscrire pour la fac et j’ai regardé les files d’attente pour les inscriptions; il y en avait moins dans la philosophie et je me suis inscrit par économie de temps. Et puis, je me suis laissé séduire par la philosophie et j’ai changé d’option. Beaucoup de choses m’intéressent mais la philosophie est ma colonne vertébrale.
Vous avez pas mal publié et je relève parmi les titres de vos livres “L’Homme expliqué aux femmes”, “L’ambition, l’épopée de soi”, “J’aime donc je suis”, “À la découverte de votre philosophie amoureuse”.  Ces titres pourraient être traités par des magazines féminins à fort tirage.
Vous trouvez ? En fait, ça parle de choses fondamentales. De l’amour…
…qui semble être un de vos sujets de prédilection…
 …j’ai écrit trois ouvrages sur l’amour parce ma méthode est simple: j’écoute les problèmes des gens, de tous les gens, surtout le peuple, les intellectuels, les économistes, les politiques. À partir de là, je constate quel est le problème récurrent et comment on peut le régler. Pour moi, c’est un peu la notion citoyenne de la philosophie. Pour moi, c’est important d’avoir traité des sujets qui touchent tout le monde comme la solitude et l’amour et d’être invité à prendre la parole dans des grands forums de patrons, par exemple. Pour moi, le spectre large est fondamental et on ne peut pas être philosophe et d’une chapelle, d’une école et, surtout, d’une classe sociale. L’amour est un problème fondamental parce que les gens tombent ou ont des problèmes amoureux tous les jours, tous le temps, surtout en France. Je pense que j’amène dans le débat des choses assez subversives avec un angle philosophique et pas du tout de donneur de leçons de psychologie. Ce que j’écris est à l’opposé des magazines féminins. Une philosophie lisse, polie, institutionnalisée n’est pas une philosophie, qui doit avoir un côté poil à gratter, provoquant. Pas provoquant juste pour scandaliser, mais pour remettre en cause les règles du jeu. C’est ça la philosophie, se demander: Et si on changeait un peu ceci ou cela? C’est la possibilité de proposer de nouvelles règles du jeu plus justes qui permettent une meilleure cohésion sociale.
Vous vous rendez compte que vous faites tache par rapport aux philosophes, disons, traditionnels bien installés?
Si c’est le cas, tant mieux. Je m’en réjouis. Je suis reconnu en France comme un philosophe…
Comme un philosophe sérieux.
Le philosophe ne doit pas être forcément sérieux. Moi, je rigole, je ris de la philosophie.
Quelle est votre définition d’un philosophe?
C’est quelqu’un qui continue à s’interroger alors que les autres ont arrêté de le faire. C’est quelqu’un qui met des points d’interrogation là ou tous les autres ont des certitudes et des points d’exclamation. Le point d’interrogation est toujours dérangeant quand on a un pouvoir installé et fort de ses certitudes, de sa propagande, de son idéologie. Un philosophe, c’est celui qui rigole alors qu’il faut être sérieux; qui a un rire intelligent, pas un rire bête. Le point d’interrogation est, dit un écrivain congolais, la plus grande invention de l’homme. C’est ça pour moi la philosophie: faire retrouver un espace de dignité à des gens qui souffrent, sont exploités, aliénés, sont dans des problématiques de souffrance et qui ne voient plus l’étendue du problème auxquel ils sont confrontés. Leur donner la capacité et les outils pour redevenir dignes et espérer.
Est-ce que dans un monde où le mot d’ordre est de ne pas réfléchir, de ne pas s’interroger mais de suivre la voie indiquée, les courants, les tendances, la mode, votre démarche intellectuelle ne tombe pas à plat?
Cette démarche tomberait à plat s’il n’y avait pas une recherche du succès et de la médiatisation des idées. Elle tomberait à plat si je sortais un livre qui ne serait lu que par 300 personnes…
…vous vendez beaucoup ?
J’ai fait des best sellers. Ce n’est pas le tirage d’un magazine féminin, certes, mais je vends bien pour un philosophe. Je suis sérieux dans mes cours, mais je le suis aussi dans les magazines en étant plus léger. Je veux avoir un curseur d’intervention très large et très souple.
Vous avez écrit un livre pour expliquer l’homme à la femme. Comment expliquez-vous l’homme aux hommes ?
On n’a pas trop besoin d’expliquer l’homme aux hommes parce qu’ils savent très bien qui ils sont. Ils savent très bien comment ils s’arrogent le pouvoir dans les entreprises. Ils savent très bien comment ils font du communautarisme masculin avec des blagues graveleuses pour écarter les femmes. Ils savent très bien comment leur propre parole a été crédible au fil des siècles: quand un homme parle, il est beaucoup plus écouté que les femmes et ils le savent. Ils savent très bien que la femme est excellente pour les tâches domestiques et il faut que ça dure, malgré leurs discours fleuris.
Vous êtes philosophe et féministe ?
Complètement. Pas féministe pour être féministe, mais dans le cadre d’un combat politique. Féministe parce que, justement, l’injustice aujourd’hui elle est dans cette association enfant égale mère et pas mère et père. Féministe parce qu’il y a des inégalités en termes de salaires, de présence des femmes dans les médias en tant qu’expertes – seulement 17% à la télévision française. Il y a des injustices qui entretiennent un climat injuste…
… que certaines femmes au pouvoir entretiennent aussi…
Oui, vous avez raison. Elles doivent le faire. Pour arriver et  rester à leurs postes, elles doivent adopter les codes masculins.
Est-ce qu’avec vos livres et vos conférences, vous allez pouvoir faire changer cet état de choses ?
J’essaye en tout cas. J’ai dû faire une quarantaine de conférences très médiatisées, je suis beaucoup intervenu dans les entreprises sur la parité hommes-femmes. Il y a des changements, surtout grâce à la médiatisation des idées qui donnent à espérer, à réfléchir.
Vous êtes à Maurice à l’invitation d’une association de chefs d’entreprises. Ils vous ont fait venir pour que vous leur fassiez découvrir le bonheur ou pour apprendre à mieux parler à leurs employés ?
Je travaille pour plusieurs associations de chefs d’entreprises en France. J’ai des valeurs. Je suis beaucoup plus à gauche qu’à droite, plus du côté des employés que des patrons quand ils abusent, et je fais un discours en face des patrons avec une jouissance absolue. J’ai été invité à parler du Viagra par le laboratoire qui fabrique ce médicament. Il voulait un point de vue philosophique sur la révolution apportée par le Viagra dans la vie de l’homme, qui lui permet de faire l’amour de façon mécanique. J’ai fait un plaidoyer anti-Viagra dans lequel j’ai démontré comment on marchande quelque chose qui ne doit pas l’être. Bien sûr, je n’ai pas été re-invité mais c’était un grand plaisir de le faire. Je suis totalement indépendant et n’appartiens à aucun parti, groupuscule ou mouvement. Quand les patrons me disent quelque chose, je suis capable de dire non, de dire “vous avez tort”, de faire bouger des lignes dans leur tête.
Qu’est-ce que les patrons mauriciens que vous avez rencontrés au cours de vos conférences vous ont posé comme questions ?
Ils m’ont demandé de leur donner des clefs de lecture, des outils intellectuels, pas pour manipuler. J’ouvre une parenthèse pour dire que dans ce genre de conférences, je prends des heures pour critiquer la manipulation, je déconstruis les discours formatés, tout ce qui dans la pratique est une manipulation de l’employé. Je fais un plaidoyer pour la vérité, la justice qu’ils sont censés donner.
Vous êtes persuadé de les avoir convaincus après quelques heures de questions-réponses? Vont-ils remettre en question leur système de fonctionnement hyper rôdé ?
Ce n’est pas vrai. Leur système ne fonctionne plus. Ce que je leur donne est efficace et nécessite une redistribution complète de leurs lignes de fonctionnement. Je leur donne une réflexion sur soi, sur ce qu’ils sont, pourquoi ils sont dans une position de pouvoir. Je leur propose une introspection pour que la performance, qui est leur souci primordial, puisse continuer mais en osmose avec l’humain. Mon grand but c’est de mettre l’humain au sein de l’entreprise sans faire appel à la rhétorique et l’arrogance.
Vous avez le sentiment d’avoir été entendu et que votre proposition sera mise en pratique ?
Oui, puisque j’ai des échos et des suivis sur les conférences déjà données. La meilleure preuve c’est que je suis souvent re-invité et que j’ai fait plus d’une centaine de conférences de ce genre en deux ans devant des patrons éclairés et humbles qui s’interrogent eux-mêmes…
… il existerait donc des patrons tout à la fois “humbles et éclairés” ?
Mais il y a des patrons qui galèrent pour faire tourner leur entreprise. Il y a des patrons qui ont créé leurs entreprises en vendant leurs biens et ceux de leur famille. Il y a des patrons qui sont tristes quand ils sont obligés de licencier, et ils sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense généralement. La majorité des patrons ce ne sont pas les dirigeants des multinationales mais ceux qui galèrent parce qu’on est dans un monde en crise, qui aiment leur travail, s’entendent bien avec leurs salariés et ne sont pas du tout dans un rapport marxiste, classes sociales, etc. Ce ne sont pas des patrons à l’ancienne mode.
Vous refusez de parler à ce type de patrons à l’ancienne ?
De toutes les manières, ils n’ont pas besoin de moi. J’interviens n’importe où, aussi longtemps que ma parole n’est pas censurée et que mon image ne soit pas instrumentalisée. Je vais là où il y a un souci d’amélioration, un souci d’écoute, une recherche de transformation. Les personnes à qui j’ai eu affaire à Maurice étaient des personnes absolument humaines, pas des gens guindés dans des carapaces émotionnelles, sûrs de leurs certitudes.
De bons patrons ?
Si vous le voulez. Je trouve que ce qui freine l’économie et les idées dans le monde économique, c’est la diabolisation marxisante du mauvais patron, alors que c’est ce qui nous fait vivre. Entreprendre, utiliser l’énergie qui habite quelqu’un pour créer des entreprises et de l’emploi est, pour moi, un acte noble qu’il faut encourager et non pas diaboliser. En France, vous dites patron et tout le monde fait la grimace. Ceci étant, il y a des patrons horribles, incultes, idiots, et je repère les gens qui n’écoutent pas, qui ne veulent pas écouter, qui ne rebondissent pas sur ce que vous dites, qui ne veulent pas entendre votre point de vue et ne veulent pas être déstabilisés dans leur conception du monde. Avec eux, il n’y a pas de dialogue possible.
Quelle est votre impression première de Maurice ?
J’ai parlé avec des gens – des patrons aux vendeurs de plage –, je me suis promené, j’ai écouté. J’ai entendu comment on parlait du gouvernement, de la politique, de la vie. Il me semble que l’île Maurice est totalement indexée sur l’économie dans le bon sens du terme. J’ai le sentiment qu’il y a eu une explosion d’ambitions, il y a une dizaine d’années, et que nous sommes actuellement dans une période de stagnation. C’est-à-dire qu’on est dans une ambition politique qui ne se donne plus les moyens. Vous avez eu un pôle ambition sur le concept Maurice Ile Durable que je ne vois pas traduite dans la réalité profonde, et c’est une ambition qui méritait d’être appliquée au lieu de l’autre slogan liant Maurice au plaisir. Je pense qu’il faudrait que Maurice devienne un peu philosophe, que les intellectuels se remettent à parler, pas les économistes. Je souligne ceci dans la mesure où il me semble qu’à Maurice, tout est indexé sur l’économie, même les intellectuels le sont. Si on veut pousser plus loin la réflexion, il faudrait dire que ce n’est pas d’économie qu’il est question à Maurice, mais de commerce. C’est le commerce qui dirige Maurice, à tel point que c’est la préoccupation de tous les Mauriciens que j’ai rencontrés. Il y a une pensée critique à renforcer à l’île Maurice, mais pas un débat économique et commercial, plus un débat d’idées et  philosophique.
Est-il possible d’avoir dans le monde dans lequel nous vivons un débat autre qu’économique ?
Oui. C’est une erreur de réduire le monde à l’économie et je dénonce cette erreur. Ceci étant, je suis un apprenant et je découvre votre pays, et je trouve que la nourriture intellectuelle est très liée au commerce et pas assez au débat d’idées et à la philosophie. Pour moi, le philosophe est un opticien du monde qui crée une paire de lunettes et il faut choisir, entre toutes celles proposées, celle qui nous va le mieux, en fonction de ce qu’on doit faire, en fonction de nos désirs. Ce ne sont pas des paires de lunettes qui datent de 2000 ans, de l’époque de la philosophie traditionnelle, mais des lunettes modernes avec les nouveaux systèmes de communication, les nouveaux rapports parents/enfants, les nouveaux défis du 21e siècle.
Finalement, est-ce que vous êtes un philosophe emmerdeur heureux?
Je n’embête que les abrutis…
… est-ce qu’ils ne sont pas majoritaires ?
Oui, c’est vrai. Je fais les choses avec passion et comme la passion rend heureux, je le suis. Vous avez une passion et vous décidez non pas d’en faire un petit hobby, un petit loisir, voire de l’étouffer, mais d’y consacrer votre vie. Ça rend heureux. Moi, ma passion, c’est le débat d’idées et tout ce que je dis, je l’applique et je suis heureux. La philosophie c’est pour moi une thérapie existentielle. Quand on sort des blocages, quand on sent qu’on est en dessous de nos possibilités, il y des choses à inventer dans sa vie. Dès qu’il faut transformer la vie, le monde, c’est de la philosophie. Bien avant la psychologie qui a pris tout ce domaine-là pour elle. Avant même de médicaliser les gens, il faut leur dire d’essayer de transformer leurs idées.
Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview ?
 J’encourage tout le monde à avoir une vision de la philosophie populaire. Les vieux philosophes de l’Antiquité, si difficiles à lire aujourd’hui, ont écrit pour tous afin d’inciter les autres à réfléchir, ce qui est déjà une forme de philosophie.