Notre invité de ce dimanche est Vincent Degert, le nouvel ambassadeur de l’Union européenne à Maurice et aux Seychelles. Au cours de sa première interview réalisée vendredi dernier, il fait un bilan des relations entre son institution et Maurice, annonce quelques-unes de ses priorités et, actualité oblige, revient sur les résultats des élections britanniques qui confirment la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Comment devient-on ambassadeur de l’Union européenne ? On est choisi — comme à Maurice où le Premier ministre choisit les ambassadeurs — ou faut-il passer un concours ?

Le système de sélection a évolué dans le temps. Autrefois, nous avions des ambassadeurs qui étaient des fonctionnaires qui étaient choisis en fonction de plusieurs critères. Le système a changé en 2011, avec le traité de Lisbonne, qui a créé le service diplomatique européen avec la possibilité pour les États membres d’avoir des candidats aux postes d’ambassadeurs. Nous avons aujourd’hui quarante délégations dans le monde et une trentaine de postes sont ouverts tous les ans et les postulants viennent des services de l’UE, ou ce sont des diplomates des États membres. Il y a d’abord une sélection sur dossier, une dizaine de personnes sont retenues par poste et on termine par un test et une interview classique.

Vous avez donc posé votre candidature pour diriger la délégation de Maurice ?

Oui. Maurice était mon premier choix parmi les huit postes pour lesquels j’ai postulé.

Ce choix peut paraître surprenant, dans la mesure où vous avez travaillé pendant de nombreuses années dans les Balkans, en Croatie, en Serbie et vous avez même dirigé la section Russie pendant la crise ukrainienne avant d’être posté à Haïti…

Pour comprendre ce choix, il faut remonter plus loin dans mon passé professionnel. Ma mère a travaillé au Parlement européen sur les questions Asie-Afrique-Pacifique. J’ai fait une thèse universitaire sur les accords de pêche entre l’UE et les pays ACP. J’avais donc un intérêt très porté sur ces questions. Par la suite, je me suis occupé au niveau professionnel des régions en voie de développement dans l’Union européenne, avant de basculer sur des problématiques d’élargissement de l’UE. J’avais également des intérêts sur des questions de développement et je suis sensible aux questions d’environnement et de changement climatique. Donc, les îles, fragiles par définition, présentent à cet égard un intérêt tout particulier à la fois pour leur patrimoine terrestre et sous-marin.

Est-ce que le diplomate européen fonctionne selon un modèle établi ou il s’adapte-t-il au contexte, au climat et aux spécificités des pays où il est posté ?

Il doit forcément s’adapter et prendre en considération la culture, l’histoire et les ethnicités qui peuvent éventuellement exister et qui peuvent être diverses dans les pays où il est en poste. Il faut en tenir compte et ensuite tout dépend aussi de l’objectif que peuvent avoir le pays et l’Union européenne par rapport aux partenariats que l’on souhaite établir et qui ne sont pas forcément de même nature. Par exemple, les pays d’Europe centrale que nous avons cités avaient pour objectif numéro un de devenir États membres de l’Union européenne.

Y avait-il une spécificité mauricienne dans votre choix ?

Le développement, d’une part, l’île ensuite. Car il y a cet aspect de fragilité et de changement climatique qui m’intéressent beaucoup, comme l’exploration des fonds marins, à titre privé. Oui, il y avait des affinités qui me portaient naturellement vers Maurice et les Seychelles, puisque comme vous le savez, je représente aussi l’Union européenne dans cet archipel. Il faut aussi mentionner qu’il y a à Maurice le siège de la Commission de l’océan Indien (COI) et celui de l’Indian Ocean Rim Association, des organisations avec lesquelles nous dialoguons et travaillons beaucoup. Nous avons avec la COI d’énormes programmes engagés sur la sécurité maritime, la protection des ressources halieutiques, la sécurité des ports, des thématiques qui ont pour moi un intérêt évident.

Abordons la grande question d’actualité de ce vendredi 13 décembre : le Brexit. En tant que diplomate européen, avez-vous été choqué par le résultat des élections britanniques ou vous y attendiez-vous un peu ?

On ne peut pas parler de choc, dans la mesure où cela fait plus de trois ans qu’on négocie sur cette question. C’est à mon collègue britannique qu’il faudrait demander d’analyser les résultats des élections. J’ai beaucoup travaillé pour l’élargissement de l’UN et là, nous nous trouvons face à son contraire : son rétrécissement. On a modifié le traité, à Lisbonne en 2011, précisément pour introduire une clause qui permettrait d’engager le processus de sortie de l’UE. Il ne fallait pas être surpris qu’à un moment donné un des 28 pays membres utilise cette clause s’il estime utile de le faire. L’UE n’est pas un empire que l’on quitte suite à des problèmes de succession ou de guerre. C’est une union que l’on peut quitter de manière tout à fait démocratique. C’est comme, si je puis dire, un divorce à l’amiable qui est toujours douloureux, mais fait de manière négociée. Après, on verra comment les deux “parties” vivront ce divorce, ce qu’elles en retireront pour l’avenir. Il faut être clair : on ne se sépare pas d’une vie commune de plus de quarante ans sans que cela ne laisse des traces.

Mais le Royaume-Uni n’avait-il pas, au départ, un statut à part dans cette “vie commune”, par rapport aux autres membres ? Il avait gardé sa devise, n’avait pas ratifié le traité Schengen pour la libre circulation sur son territoire, par exemple…

C’est vrai que le Royaume-Uni a toujours demandé et obtenu un certain nombre de “dérogations” sur les questions de visa Schengen, n’avait pas adopté la monnaie unique, avait toujours voulu garder une certaine spécificité qui faisait que, malgré le tunnel sous la Manche, il y avait, d’une part, le continent et, de l’autre, l’île. Mais d’un autre côté, le Royaume-Uni a toujours appliqué les lois de l’UE avec rigueur comme tous les États membres et était un partenaire tout à fait fiable de ce point de vue là. Maintenant, le choix a été fait, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, nous avons eu en trois ans deux votes qui vont dans la même direction. Le choix est démocratique et clair, celui de jeudi beaucoup plus que celui de 2016, pour « get Brexit done », pour reprendre l’expression du Premier ministre britannique. Nous, UE, avons négocié depuis trois ans avec le Royaume-Uni la possibilité de sortie, le traité est sur la table et si le Parlement britannique le ratifie, comme c’est prévu, selon toute vraisemblance le 31 janvier 2020, on aura la mise en œuvre de l’accord qui va s’enclencher pour négocier la future relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Les spécialistes de cette question très compliquée affirment qu’il faudra au moins dix ans pour renégocier tous les traités signés afin que le Brexit soit définitivement conclu…

On avait prévu initialement deux ans pour cette négociation. Ce qui est important, c’est que les Britanniques sachent ce qu’ils veulent comme type de rapport, notamment en termes de relations commerciales, avec l’Union européenne. Est-ce que c’est une relation à la norvégienne ou à la canadienne?

Donc rien n’est joué et tout ne fait que commencer ?

Je pense qu’une décision de principe a été prise. Ensuite, il appartient aux Britanniques de savoir quels types de relations futures ils souhaitent avoir. Tout est sur la table et ce qui est clair, c’est qu’on ne peut pas être à la fois dedans et dehors : il y a des choix à faire.

Le retrait annoncé du Royaume-Uni fragilise-t-il l’Europe ?

Les dirigeants européens ont toujours été très clairs sur le fait de considérer que c’était un « lose-lose process ». De notre point de vue, ce qui vient de se passer n’est pas un renforcement de l’UE. Le Royaume-Uni, c’est tout de même la troisième ou la quatrième économie européenne, avec 70 millions de consommateurs, une industrie moderne, efficace, qui fonctionne bien. Donc, c’est un affaiblissement qui sera assez complexe à mettre en place, car aujourd’hui, quand on parle de certaines productions européennes, il y a une partie qui se fait en Espagne, une autre en Allemagne,  une autre au Royaume-Uni. Est-ce qu’on délocalise ou on relocalise le centre de production ? Des questions de ce type vont devoir être tranchées. Il y a également la question des citoyens : il y a environ un million de Britanniques qui vivent et travaillent dans les pays de l’Union européenne. Quels sont leurs droits, est-ce qu’ils peuvent rester et avoir accès au service de santé et avoir une retraite ou pas ? Inversement, les mêmes questions se posent pour les plus de trois millions de citoyens européens qui sont au Royaume-Uni.

Les experts ont raison: on a au moins pour dix ans de procédures à mettre en place !

Dans l’accord préalable, on a déjà traité une partie de ces questions prioritaires avant le Brexit, comme la question de la frontière irlandaise qui est un des grands sujets extrêmement sensibles de ce retrait. On a trouvé sur ces questions des solutions temporaires et il va falloir les rendre définitives.

Le Brexit pourrait-il inciter d’autres pays de l’Union à suivre l’exemple britannique ? Est-ce une inquiétude des dirigeants de l’Union européenne ?

Je pense que chaque pays membre va regarder comment le Royaume-Uni et l’Union européenne vont gérer cette situation. Je n’ai pas de boule de cristal pour anticiper, mais on a quand même constaté tout au long de ces trois années que, contrairement aux inquiétudes que nous avions au départ, les 27 États membres sont restés extrêmement soudés et solidaires pendant les négociations. Durant cette période, l’Union européenne a progressé sur pas mal de questions et des avancées importantes sont été notées, par exemple, sur le dossier de la défense.

Arguant qu’elle ne pouvait entrer dans les affaires internes d’un de ses membres, l’Union européenne avait refusé de prendre position sur la question du retour des Chagos à Maurice. Maintenant que le Royaume-Uni ne fait plus partie de l’Union européenne, cette position va-t-elle changer ?

La position de l’UE sur les Chagos ne va pas changer parce qu’elle n’a pas de compétence pour ce qui est des délimitations territoriales de ses membres. Nous prônons toujours la recherche de solutions négociées par le dialogue et encourageons les parties concernées à trouver un terrain d’entente. Ce n’est pas l’ambassadeur de l’Union européenne à Maurice qui va prendre une position sur cette question, car nos États membres avaient des positions différentes lors du vote sur la résolution présentée aux Nations unies.

Les relations de Maurice avec l’Union européenne pourraient-elles subir des changements par rapport à la sortie du Royaume-Uni ?

Rien ne va changer en termes de relations avec l’Union européenne, mais Maurice exportant vers le Royaume-Uni à travers l’UE va devoir redéfinir ses relations commerciales et le cadre dans lequel elle souhaite désormais opérer avec la Grande-Bretagne. Ce sera d’ailleurs le cas pour tous les pays et tous les accords liant les membres de l’Union et leurs partenaires. Ce sera la même chose pour les citoyens mauriciens qui souhaitent étudier  ou visiter le Royaume-Uni. Le Royaume-Uni ayant toujours eu une politique particulière avec les pays du Commonwealth, les relations pourraient se redéfinir sur cette base-là. Mais encore une fois, c’est une question à poser à mon collègue qui représente le Royaume-Uni à Maurice.

Ce sera fait. Vous êtes à Maurice depuis cent jours, quels seront les grands axes de votre action chez nous ?

D’approfondir les relations entre Maurice et l’UN, des relations qui sont déjà anciennes et privilégiées. L’approfondissement de l’accord commercial incluant les services et la législation douanière. La poursuite des accords de pêche, extrêmement importantes, avec Maurice et les Seychelles, ce qui permet à nos navires de pêcher le thon dans les zones exclusives de ces pays, et à l’industrie locale de mettre en boîte le poisson pêché et de l’exporter sur le marché européen. Je souligne, au passage, que Maurice et les Seychelles sont les premiers exportateurs de thon en conserve sur le marché européen. Ensuite, il y a tous les enjeux de la mondialisation. Après la reforme de l’industrie sucrière et celle du textile, il faut redéfinir quel est l’avenir industriel de Maurice, quelles sont les recherches à faire en matière d’éducation, de développement et d’innovation. Nous allons accompagner Maurice dans cette voie et, en même temps, continuer à travailler sur les nouveaux grands défis communs. Le premier qui vient à l’esprit est le changement climatique, sur lequel l’UE est très engagée, et il faut le dire, parfois un peu seule — les autres tendances de la planète, si je puis dire, ayant plutôt tendance à ne pas vouloir respecter ou veulent se désengager des accords qu’ils ont souscrits, alors qu’on voit bien que le changement climatique est une réalité, et même plus que ça, une urgence et on le sent bien ici.

Beaucoup plus qu’en Europe ?

Je dirais autant. On sent bien ce changement dans les pays de l’UE avec des inondations, des tempêtes et des tornades qu’on ne connaissait pas. Il y a des changements qui s’opèrent et la zone de chaud est en train de remonter à peu près de deux cents kilomètres, et on voit la hausse du niveau de la mer qui commence à affecter nos côtes. Les îles comme Maurice sont directement impactées par ces phénomènes et on a besoin de travailler à deux niveaux. Premièrement, sur la scène internationale pour porter le message de l’urgence climatique

Faut-il encore porter ce massage au niveau international? La prise de conscience n’a-t-elle pas encore eu lieu ?

Regardez les pays qui ne veulent pas remplir les engagements qu’ils ont pris il y a quatre ans ! Ils sont de plus en plus nombreux et pendant ce temps, les forêts brûlent en Russie, en Australie, en Californie et au Brésil. Il faudrait leur ouvrir les yeux sur ces réalités, comme le font les jeunes du monde entier qui demandent que l’on prenne des décisions. Des jeunes dont la prise de parole est considérée par les Nations unies, tout comme l’Union européenne, comme une priorité. Et à la COP 25 à Madrid, les jeunes ont été invités et étaient présents.

Avez-vous le sentiment que la conscience de l’urgence climatique fait partie des grandes préoccupations des Mauriciens ?

Je ne peux pas dire si cette conscience est suffisante, mais je peux dire qu’elle progresse à Maurice. Il faut créer des structures pour permettre aux citoyens et surtout aux jeunes d’avoir voix au chapitre. Il faut aussi donner aux jeunes les moyens, l’information et la formation nécessaires par rapport à ces problématiques. Il faut faire prendre conscience aux jeunes de leur destin, de leur destinée et les inciter à s’investir sur ces questions politiques, au sens noble du terme, de la cité et du monde.  De manière générale, il y a des choix à faire, des décisions, souvent difficiles, à prendre pour privilégier des mesures concrètes sur la problématique du changement climatique.

Une de vos premières mesures a été de continuer l’action de votre prédécesseuse sur la problématique de la femme. Ce sera également une de vos priorités ?

Avec les Nations unies, l’Union européenne a lancé le programme planétaire Spotlight parce que la violence faite aux femmes est malheureusement une problématique mondiale avec des différences et des variations selon les pays et les cultures. Nous œuvrons pour un système où l’égalité des genres est prise en compte. Ce n’est toujours pas le cas en Europe, où nous avons un différentiel de salaires d’à peu près 7% entre les hommes et les femmes, et où nous avons eu 770 femmes tuées par leurs conjoints l’année dernière. C’est pour cette raison que nous avons continué l’action entreprise l’année dernière à Maurice. J’ai pris connaissance des résultats scolaires du primaire ce matin, où il est évident que les filles se débrouillent mieux que les garçons. Partant de là, on peut se poser la question suivante : pourquoi est-ce qu’elles n’auraient pas les mêmes chances, les mêmes droits et les mêmes responsabilités que les garçons ?

La vague de rejet des immigrants qui a parfois conduit à des poussées de xénophobie en Europe, est-elle passée ?

L’Union européenne — est-ce un bien ou un mal ? — continue d’attirer beaucoup de gens à travers le monde quand ils cherchent un endroit pour vivre. Parce que l’Europe est un havre de paix, une zone démocratique et c’est un lieu de développement économique et culturel avec ses universités et ses écoles. Mais est-ce que l’Europe peut accueillir tous ceux qui veulent venir ? Nous avons par ailleurs, en raison d’une faible démographie, besoin d’une migration raisonnée, gérée, qui permette d’accueillir. La difficulté vient des immigrants issus des zones de conflits essentiellement, comme la Syrie, l’Afghanistan et la migration économique essentiellement en provenance de pays africains. Le sentiment de rejet est né d’un flux assez important d’immigrés avec des concentrations sur certains territoires, ce qui pose des problèmes aux pays concernés. C’est pour cette raison que l’Union européenne a la volonté de répartir les flux de migrants sur l’ensemble des États membres. On n’y est pas encore parvenu tout à fait en raison d’un certain nombre de difficultés. Ce n’est pas encore, malheureusement, une politique migratoire européenne comme celle que l’on voudrait mettre en place.

Que souhaitez-vous ajouter pour terminer cette première interview ?

J’aimerais mettre l’accent sur la coopération régionale avec Maurice, qui se situe dans l’océan Indien, un espace économique de plus en plus important, où passent 80% du commerce mondial. Il y a donc des enjeux de sécurité et de stabilité qui sont très importants, et l’UE va soutenir les programmes et les initiatives des pays de la région contre la piraterie, le trafic de drogue, celui des êtres humains, la pêche illégale, entre autres. Il y a plus de 5000 tankers qui circulent dans la région. Et si par malheur il y avait un accident et une marée noire dans la région, qui fait quoi ? Avec la Commission de l’océan Indien, nous sommes en train d’évaluer ces risques, de les gérer et de mutualiser les informations et les compétences, et éventuellement les outils de réponse à ce type de défis. On n’y est pas tout à fait, mais on progresse, il y a un chemin à parcourir, ce que nous faisons avec la COI, vers ce qui va devenir une priorité de la coopération régionale. Pour terminer, j’ajouterai qu’il y a entre Maurice et l’Union européenne des affinités très fortes et des convergences de vues qui n’appellent qu’à se renforcer et à se développer.