Les grandes avancées de la médecine nous ont fait croire pendant un temps que l’époque des grandes épidémies, telles que la variole, la peste ou le choléra, appartenait définitivement au passé. Mais depuis quelques années, de nouvelles formes épidémiques ressurgissent, plus virulentes que jamais. Pour le spécialiste de l’écologie qu’est Vincent Florens, rien n’était plus prévisible dans nos environnements dégradés. Il en détaille ici les mécanismes et les raisons.

On suspecte le pangolin et la chauve-souris d’être à l’origine du Covid-19. Comment cette transmission à l’homme est-elle devenue possible ?

Elle est partie des « wet markets », des marchés de viandes fraîches, où l’on entasse dans des lieux exigus de fortes concentrations d’animaux vivants, appartenant non seulement à beaucoup d’espèces domestiques, mais aussi à des espèces sauvages, comme les civettes, à l’origine du SRAS, les pangolins et les chauves-souris. Cela augmente énormément les risques de contagion et de zoonoses – c’est à dire de maladies transmissibles de l’animal à l’homme – si parmi eux figurent des animaux porteurs de virus. Ce risque est d’autant plus grand qu’ils survivent alors dans des conditions exécrables en attendant d’être tués et découpés. N’ayant pas mangé ou bu depuis un moment, ils sont stressés au maximum, ce qui abaisse leurs défenses immunitaires et les rend encore plus susceptibles d’attraper des virus, qui se multiplient dans le corps et se répandent aux autres animaux autour d’eux.

Pour parachever le tout, un grand nombre d’humains, venus acheter cette viande, défilent dans ces marchés, augmentant ainsi les risques d’infections. Ces virus affectent les animaux sauvages ou le bétail, sans trop leur poser de problème parce que leur corps est habitué à s’en défendre. Par contre, quand ils sautent d’une espèce hôte à une autre, et quand ils parviennent à se multiplier dans des cellules humaines, ils deviennent très dangereux, parce que nous n’avons pas nécessairement les défenses immunitaires contre des virus auxquels nous ne sommes pas habitués. Les zoonoses se créent de cette manière, et le risque qu’elles surviennent est décuplé par nos pratiques actuelles.

Ça questionne aussi notre relation à la nature… Devons-nous nous éloigner du milieu sauvage ou, au contraire, le côtoyer davantage pour développer notre propre immunité ?

On peut côtoyer le monde sauvage dans une certaine mesure, mais pas comme nous le faisons aujourd’hui. Avec le nombre de virus qui existent, avec tout ce qui a été mis en chantier, la globalisation, le développement des transports aériens, etc. font qu’aujourd’hui nous ne pouvons plus nous permettre des sauts de virus dans notre espèce, car dans des populations humaines très denses, comme celles que l’on connaît aujourd’hui, ils vont se propager de manière extrême. Nos villes connaissent des densités de population considérables, qui n’ont jamais été en contact avec le milieu naturel, et ces gens ont des problèmes de santé que nous n’avions pas auparavant. Nous sommes très mal préparés pour faire face à ces vagues de virus. Surtout qu’on consomme à travers le monde pratiquement toutes les espèces vivantes, dont on peut potentiellement attraper les virus. Aussi, quand on détruit les habitats des animaux sauvages, on les affame et on affaiblit aussi leur immunité. Les facteurs sont donc multiples : le contact humain trop élevé avec ces animaux, une faune très abimée et une population humaine extrêmement dense. Avant, ce genre de virus pouvait décimer un petit village, mais aujourd’hui, avec la connectivité, le petit village est la planète entière !

Quelles sont les différentes conséquences de la destruction de l’habitat sauvage sur le développement des épidémies ?

La surpopulation humaine est un moteur principal qui pousse souvent les gens vivant dans la pauvreté à empiéter sur les habitats naturels pour les convertir en champs et à y habiter, ce qui les rapproche des animaux sauvages, qui peuvent leur transmettre des zoonoses comme l’Ebola. Les gens s’exposent encore plus à ces zoonoses quand ils sont obligés de se nourrir de viande de brousse. Ceux qui vivent ainsi rapprochés d’une faune sauvage variée contenant des virus potentiellement mortels disposent aussi souvent de leurs propres animaux domestiques, qui offrent eux aussi autant d’opportunités de contagions, que ce soit en étant eux-mêmes infectés directement par les animaux sauvages ou en transmettant ces maladies aux humains. D’une manière générale, la déforestation a pour effet immédiat de concentrer les animaux sauvages dans ce qui leur reste d’habitat, augmentant leur proximité les uns des autres, et donc les risques de contagions entre eux, ainsi que la compétition entre eux, qui les affaiblit et les rend encore plus sujets aux maladies.

Ne courons-nous pas le même genre de risque à Maurice, avec la proximité des chauves-souris qui viennent dans les jardins, autour des maisons, et même avec les macaques qui quittent de plus en plus souvent la forêt ?

Oui et non à la fois. Oui, nous les poussons à sortir de leur habitat naturel. La chauve-souris est un très bel exemple, car directement ou indirectement nous détruisons son habitat. Maurice est un des pays au monde où l’on a détruit le plus d’habitats sauvages. Indirectement, nous avons introduit des espèces exotiques envahissantes, qui causent un tort immense à ces habitats, qu’il s’agisse des singes qui détruisent les fruits avant maturité et en privent donc les chauves-souris, ou qu’il s’agisse des rats qui favorisent la disparition ou la raréfaction des ébéniers, en rongeant leurs graines. Les espèces végétales envahissantes étouffent aussi nos forêts. Une étude publiée en 2017 montre que nous avons perdu un grand arbre sur deux dans les aires protégées en 68 ans ! 100 000 arbres meurent ainsi chaque année dans les forêts protégées de Maurice, et si on prend les ligneux de plus petite taille, ce chiffre monte à 400 000. La forêt est en train de périr. Pour chaque hectare qui est restauré aujourd’hui, 20 hectares sont dégradés. Cette dégradation des forêts protégées s’ajoute à la déforestation qui a été pratiquée ailleurs. Plus le temps passe, plus les chauves-souris sont donc poussées à venir dans les villes.

Mais comme souvent dans les îles, nous avons une diversité appauvrie, parce qu’au cours de l’évolution, les espèces d’arbres ou d’animaux ont du mal à traverser les océans, et celles qui finissent par s’y implanter durablement sont peu nombreuses, relativement aux continents. C’est la même chose pour les virus, dont moins d’espèces subsistent grâce au filtre lié au passage des océans. Comme l’a démontré une étude de Steven Goodman, à Maurice, les chauves-souris ne contiennent pas de virus qui représentent une menace pour les humains. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas à l’avenir… Par contre, les protéines qui favorisent l’attachement du Covid-19 aux cellules du pangolin sont très similaires à ce qu’a le macaque. Aussi, potentiellement, le macaque pourrait en devenir porteur.

En quoi l’abondance de moustiques est-elle un signe de déséquilibre environnemental ?

De plusieurs façons. D’abord, à Maurice, plusieurs espèces de moustiques vectrices de maladies (comme l’Aedes aegypti, qui transmet le chikungunya, la fièvre jaune, le zika ou la dengue) ont été introduites par accident, ce qui indique des déficiences au niveau des contrôles aux frontières. Des iguanes, des serpents, des geckos malgaches et bien d’autres choses ont débarqué chez nous sans restriction, ce qui ne pourrait pas se produire en Nouvelle-Zélande ou en Australie par exemple. Pourtant, en tant qu’île, nous avons des points d’entrée très faciles à contrôler.

Le moustique introduit se retrouve souvent libéré de ses ennemis naturels spécifiques, qui sont présents dans son aire d’origine mais souvent absents dans son aire d’introduction, et de ce fait il peut donc atteindre des densités de population plus élevées que d’ordinaire. Ces moustiques deviennent ici des espèces envahissantes, qui peuvent non seulement nuire à la santé humaine et à l’économie (chikungunya, etc.) mais aussi à la biodiversité indigène en propageant des maladies telles que la malaria aviaire, qui a causé des extinctions d’oiseaux endémiques dans l’archipel d’Hawaï. Ensuite, une surabondance de moustiques est souvent le résultat d’un environnement abîmé par les humains, jonché d’ordures, comme les vieux pneus, boîtes de conserves etc., qui retiennent des poches d’eau croupies et favorisent leur reproduction. Pour finir, une nature particulièrement bétonnée et arrosée de pesticides, comme c’est souvent le cas à Maurice, entraîne aussi des pertes drastiques de prédateurs généralistes comme des araignées ou des chauves-souris insectivores, qui chasseraient sinon les moustiques et les empêcheraient de s’accroître.

Pourtant, on a éradiqué la malaria à Maurice sans reconstituer nos forêts…

Ce sont surtout les avancées scientifiques sur la compréhension de l’écologie du moustique, de la malaria et de son épidémiologie qui ont abouti à des traitements adéquats de la maladie et à des méthodes efficaces de contrôle de populations de moustiques (exemple : la technique de stérilisation de mâles). Tout cela a permis de gérer la maladie au point de l’éradiquer de certaines régions, comme Maurice en tant que petit territoire océanique isolé, où les risques de réinfestation sont réduits. En somme, il est plus facile d’éradiquer la malaria d’un pays comme Maurice que du Brésil par exemple. Notre géographie nous confère un avantage certain, mais hormis cette protection naturelle, nos vulnérabilités à des maladies transmises par les moustiques sont toujours bien là quand elles arrivent à transgresser nos frontières, comme nous le rappellent de temps à autre les cas de chikungunya ou de dengue, etc. Parmi les facteurs à risque, on peut mentionner entre autres une population humaine très dense (13 fois au-dessus de la moyenne mondiale), qui favorise la propagation de telles maladies, l’insalubrité du pays, les déchets jetés pratiquement partout, favorisant la reproduction des moustiques, ou encore une forte perte de la biodiversité. Par exemple, en deux décennies, nous avons causé la destruction de 80% de la population de la petite chauve-souris insectivore, connue pour manger des moustiques.

L’élevage intensif, avec la grippe aviaire ou encore la bactérie E. coli, qui vient des déjections animales, constitue une autre source d’épidémie. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

L’entassement d’animaux à de fortes densités, comme on le voit avec l’élevage intensif, favorise bien sûr la propagation de maladies, d’autant plus que le stress qu’apportent ces conditions d’élevage diminue aussi la résistance des animaux à ces maladies. Mais de plus, les élevages intensifs utilisent souvent des animaux d’une espèce donnée, qui ont entre eux une faible diversité génétique, afin de maximiser les rendements… Dans de telles situations, si un animal se retrouve infecté, les chances de propagation de la maladie à l’ensemble de l’élevage sont très élevées, puisque le pathogène rencontrera des individus génétiquement similaires à celui qui a été infecté. Là aussi, il importe de souligner un facteur plus en amont, et dont on parle peu : la recrudescence des élevages intensifs découle bien sûr de la surpopulation humaine, mais aussi et surtout de ses choix alimentaires caractérisés par la surconsommation de viande et de protéines animales, chose nuisible non seulement à l’environnement (gaz à effet de serre, pénurie d’eau, etc.) mais aussi à la santé de l’humain qui, globalement, consomme presque trois fois plus de protéines animales que nécessaire pour être en bonne santé. Une meilleure alimentation éviterait environ 11 millions de morts chaque année, comme l’a démontré une étude de la Lancet commission en 2018.

La journaliste Sonia Shahestime, dans « Le Monde diplomatique » du mois de mars, explique que les épidémies de ce type remontent au néolithique, quand l’homme a commencé à se sédentariser. Pouvez-vous nous donner des exemples à travers le temps de maladies liées à la dégradation de l’environnement ?

L’humanité a pris conscience des épidémies relativement récemment. Pour l’anecdote, au XIVe siècle, pour les épidémies transmises par les oiseaux, les écrits évoquent des batailles rangées d’oiseaux, qui ont été suivies par de nombreux morts parmi les humains. Aujourd’hui, on constate une grande accélération du développement des épidémies, parce qu’avant, on n’avait pas cette connectivité mondiale totale. Et puis la population mondiale était beaucoup plus modeste : elle a quadruplé depuis la fièvre espagnole en 1919. La surconsommation a énormément augmenté. Les mammifères humains et domestiques représentent 96% de la biomasse totale des mammifères présents sur terre ! Ce chiffre illustre bien le déclin des animaux sauvages, qui n’est pas seulement lié aux extinctions, mais aussi aux chutes d’effectifs énormes dans les espèces existantes. Tout le contexte épidémiologique s’est renforcé. Parallèlement, la médecine a accompli de grandes avancées, mais on n’est pas près de gagner, car les virus mutent très vite. Nous avons eu plusieurs alertes avec le H5N1, le SRAR, l’Ebola, Zika, etc., mais cela n’a pas servi.

Quels effets le changement climatique a-t-il sur les épidémies ?

Le changement climatique entraîne tantôt l’expansion tantôt le décalage d’épidémies qui sont transmises par des vecteurs, tels que les moustiques, les mouches ou les tiques. La fonte du permafrost peut aussi relâcher des pathogènes qui y étaient jusqu’alors bloqués, comme le départ d’épidémie d’anthrax, qui est parti du cadavre d’un renne mort il y a longtemps de cette maladie et qui s’est décongelé avec le réchauffement climatique. L’arrivée de climats plus doux peut réduire l’incidence de la grippe saisonnière une année, puis lui permettre de frapper plus fort la saison suivante. Dans d’autres cas, le changement climatique peut rallonger la saison propice à la propagation de certaines maladies. En somme, il fonctionne souvent en multiplicateur de problèmes déjà existants.

Que faire pour éliminer les vraies causes de ces épidémies ?

Comme cela a été dit déjà par d’autres, les pandémies sont les effets boomerang de la destruction des écosystèmes. Plus on détruit les habitats naturels de la faune sauvage, plus on s’engage dans le trafic de cette faune souvent en danger d’extinction, plus on encourage ce trafic à travers nos choix de consommation, plus on créera les conditions idéales pour l’éclatement de zoonoses et de pandémies. Cette situation est bien sûr exacerbée par les mauvaises pratiques de l’agriculture intensive afin d’alimenter une surproduction et une surconsommation de protéines animales, si néfastes à la santé humaine, à la santé de la planète. Ce n’est pas pour rien que nous sommes aujourd’hui engagés dans la sixième extinction de masse, d’une part, et que des millions de gens meurent chaque année de surconsommation. Enfin, il nous faut aussi nous mettre tous sérieusement à lutter contre le changement climatique, puisqu’il en augmente aussi les risques.

Ces changements remettent nos systèmes économiques en question. Comment faire pour qu’ils adviennent quand même ? 

Dans l’ensemble, nos systèmes économiques actuels facilitent et même encouragent le pillage des ressources naturelles afin de satisfaire une surconsommation intenable, par une surpopulation elle-même de plus en plus intenable. Cette situation s’accompagne aussi bien sûr de pollutions massives de la terre, de l’eau et de l’air au point de tuer la vie, humains compris, et de dérégler le système au niveau planétaire. Ceux qui profitent le plus du système économique en place sont aussi ceux qui ont le plus de pouvoir, et ils seront les derniers à admettre qu’il ne marche pas. Oui, c’est le moment ou jamais de changer le système, mais pas en le cassant brusquement, car les cassures amènent les guerres et la violence. Je préfèrerais un réajustement soutenable, durable et profond du système actuel, à moyen et long termes. Comment faire la transition écologique sans casser le système, subvenir aux besoins des plus nécessiteux et vraiment changer de cap pour que cela soit profitable au monde entier ? Tout le monde, chacun dans sa spécialité, doit s’emparer de la question à son niveau. Nous, les écologues, nous jouons notre rôle de médecins de la nature. Ceux qui ont causé tous ces torts en encourageant la surconsommation et la destruction des ressources naturelles doivent eux aussi revoir entièrement leur façon de faire, pour résoudre les problèmes. Il faut trouver une sortie souple du système actuel qui est en panne, pour entrer dans un système viable pour tous les humains et toutes les formes de vie sur terre.

Propos recueillis par

Dominique Bellier

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