La réunion annuelle du bureau de Coalition Plus, réseau international de lutte contre le SIDA, vient de se tenir à Maurice, la semaine dernière. Nous en avons profité pour aller à la rencontre de sondirecteur, l’expert en santé publique, Vincent Pelletier.

Comment présenter Coalition Plus ?

– Comme son nom l’indique Coalition Plus est le regroupement de quatre associations : une française, une canadienne, une marocaine et une malienne, deux du Sud et deux du Nord. On a décidé de se regrouper parce qu’on trouvait que sur le plan international, notamment à l’OMS et à l’ONUSIDA, on n’était pas assez entendus, écoutés. On entendait souvent les spécialistes des gouvernements, mais pas ceux des ONG qui sont sur le terrain. Nous avons donc décidé de nous regrouper et de construire une force politique internationale. Au bout de dix ans, nous sommes aujourd’hui une centaine d’organisations présentes dans 52 pays. C’est donc une coalition beaucoup plus écoutée, beaucoup plus reconnue et on nous demande notre avis en tant que société civile. Nous sommes là pour dire que la maladie nous concerne tous.

Quelles sont les sources de financement de Coalition Plus ?

– Des projets financés par de grands bailleurs de fonds internationaux ou des programmes de coopération internationale, dont la française, ce qui représente la moitié de notre budget de 26 millions d’euros par an. Le reste vient de donations privées, d’individus ou d’entreprises. Ce qui nous donne une grande liberté politique dans l’utilisation de ces fonds dans la mesure où nous ne dépendons de personne.

Coalition Plus se présente comme « organisation leader en Europe dans la lutte contre le SIDA ». Cela pourrait laisser croire que vous êtes une organisation gouvernementale parallèle ?

– Non, nous sommes une vraie ONG. Il y a toujours un a priori sur les ONG que l’on a souvent accusées d’être mal gérées, pas transparentes. Pour éviter cette perception, nous avons mis au point une comptabilité avec des audits qui permettent de garantir la transparence financière. Sur la lutte contre le SIDA, l’expérience nous a appris que seule la mobilisation des personnes permet d’être efficace. Les mesures de santé publique ne suffisent pas, il faut aussi une forte participation des personnes parce qu’on touche à l’intime, à des choses très personnelles à travers la sexualité. Si les gens se sentent discriminés, contraints à faire des choses le premier réflexe, c’est de ne pas les faire ou de se cacher. Il faut que les gens soient suffisamment en confiance pour être en capacité de révéler leur statut à leur conjoint, leur partenaire, leur médecin. C’est pourquoi depuis 1983 on implique les personnes elles-mêmes comme principaux moteurs de la prévention et la prise en charge.

Toujours dans sa présentation, Coalition Plus dit rechercher « l’influence politique. » C’est un autre terme pour lobbying ?

– Ce n’est pas la même chose. Il s’agit de faire des plaidoyers pour faire avancer la lutte contre le SIDA, pas de vendre notre concept ou nos produits. Notre moteur d’action c’est de renforcer les capacités des structures de gestion financière, de mettre en place la recherche pour démontrer que d’autres manières sont possible, utiliser les résultats pour faire avancer les lois et montrer qu’il faut faire évoluer la société avec de nouvelles manières de faire. Par exemple, ces dernières années on a travaillé sur l’idée de faire faire du dépistage du VIH par du personnel non médical dans la mesure où certaines catégories de personnes ne souhaitent pas avoir de contact physique avec du personnel médical et sont très loin du système de santé publique. A partir d’une étude scientifique, on a démontré qu’on pouvait faire du dépistage par des personnes proches des dépistés et on a ainsi démontré que cela permettait de toucher des personnes qui ne seraient pas allées dans un système de santé. Ce système de dépistage non médical a été présenté à l’OMS qui l’a accepté et ça fonctionne bien.

Mais comment atteindre et soigner ces personnes qui sont en dehors du système, se méfient du personnel médical et ne veulent pas se faire dépister ?

– Seule la société civile peut faire ce travail et c’est ce que nous revendiquons. Les états peuvent traiter 90 à 95 % des malades qui sont proches des systèmes de santé, mais elles ne peuvent pas aller vers la poche dont nous parlons. C’est le travail des ONG comme PILS : comment aller la nuit à la rencontre des usagers de drogue les plus désocialisés, qui ne veulent pas avoir affaire au système de santé ? C’est également le cas de certains gays, de certaines travailleuses du sexe, en tout cas des gens les plus marginalisés par la société, qui vivent une telle discrimination sociale qu’ils ne vont pas au système de santé. Si on traite ces groupes, on évitera que la maladie se transmette dans la société.

On a l’impression que le SIDA n’existe plus, que l’épidémie a été résorbée, en un mot qu’il fait aujourd’hui partie des maladies « normales ». C’est entré dans l’ADN de notre conscience, dans nos mœurs ?

– C’est, effectivement, entré dans notre conscience collective : on vit avec. Il n’existe pas trente-six manières de gérer un risque. Soit on en a très peur et on change de comportement, soit on l’intègre et on l’oublie. On a appris à vivre avec le SIDA et on a l’impression qu’il n’existe plus et pourtant il fait toujours un million de morts et un million six cent mille personnes infectées tous les ans. C’est une épidémie extrêmement dynamique qui continue à se développer à travers le monde. Elle se répand dépendant de la politique sanitaire des pays. Aujourd’hui, l’épidémie se répand rapidement en Ukraine et en Russie, à cause de politiques répressives et d’usage de drogues très fortes. A Maurice le fait d’avoir arrêté à un moment la distribution de méthadone a provoqué une flambée de l’épidémie.

Comment expliquer qu’avec tous les moyens de communication ultra-performants dont nous disposons nous n’ayons pas encore réussi à mieux communiquer sur le SIDA, qu’il y ait toujours autour d’un million de morts tous les ans ?

– Cela dépend des pays. Certains se sont plus facilement impliqués dans la prise en charge et la lutte contre la discrimination. Il y en d’autres quoi n’ont pas voulu, pour des raisons souvent morales ou religieuses, aller sur cette thématique et préfèrent faire l’autruche en ne s’occupant pas de leurs défavorisés. C’est effarant de regarder les différences de la progression de la maladie dans les pays voisins, mais de religion différente.

Quelle est l’avancée majeure dans la lutte contre le SIDA depuis ces trente dernières années ?

– Il y en a deux. D’abord l’accès au traitement, puisque nous avons aujourd’hui des médicaments qui ne guérissent pas, mais permettent de vivre plus longtemps en freinant l’évolution du virus. Ensuite, le fait que l’on sache maintenant qu’une personne traitée ne peut pas transmettre le virus à quelqu’un d’autre, même si elle ne se protège pas. Ce qui change la donne, car jusqu’à maintenant le malade du SIDA était considéré comme une bombe ambulante virale.

Pourquoi est-ce que l’Asie n’est pas concernée par votre regroupement d’associations ?

– Nous avons décidé de travailler en français, ce qui limite les gens qui nous rejoignent. Nous n’avons pas encore identifié d’association asiatique pour travailler avec.

Cette absence de l’Asie ne veut pas dire que le SIDA n’existe pas dans cette région du monde ?

– Pas du tout. Il y a eu une flambée de l’épidémie qui a été très forte en Asie, notamment en Chine et en Inde, pays très touchés en raison de l’importance de leurs populations. Il se passe beaucoup de choses en Asie, mais il est vrai que la priorité a été donnée à l’Afrique, à cause de l’accès aux soins et aujourd’hui à l’Europe de l’Est où se situe la plus grosse flambée de l’épidémie. Mais par ailleurs tous les pays du monde sont concernés par le SIDA, même le Vatican.

Justement. Est-ce que de manière générale la religion a une influence négative sur l’acception de la maladie ou elle a évolué ?

– Les choses évoluent plus en fonction des individus que des dogmes religieux. C’est normal puisque la religion est là pour donner une forme d’ordre moral et comme on parle d’une maladie qui, justement, touche l’ordre moral, cela a un impact sur le religieux. Chacun vit sa foi comme il l’entend, mais pour des raisons de santé publique, je suis obligé d’alerter et de dire : attention, la foi ne vous protégera pas du virus. Depuis trente ans, j’ai eu l’occasion de rencontrer des prêtres et des imams séropositifs, parce que l’être humain est ainsi fait que sa vie est parfois composée de choses très différentes à un moment ou à un autre. Non, la religion n’est pas une barrière contre le virus du SIDA parce que dans la réalité les échanges entre individus existent, que la sexualité existe et qu’il faut faire avec et que ça ne sert a rien, de le cacher.

Sur la carte actuelle du monde, quelles sont les régions les plus et les moins touchées par le SIDA ?

– La plus touchée reste l’Afrique du Sud, le pays et la région géographique. On a 15 % de la population qui a été infectée, c’est-à-dire que chaque famille compte au moins un membre malade. Le virus a tout d’abord apparu en République Démocratique du Congo, puis il s’est propagé dans les pays de la zone en raison des disparités de la population, mais aussi des contacts entre les groupes de personnes par rapport à la structuration sociale du pays. Il y a très peu ou quasiment pas de zones géographiques non touchées, si l’on excepte Cuba. Mais dans cette île, cela est dû a une raison historique absolument atroce : on a enfermé les séropositifs dans des camps ou on les a fait quitter l’île, ce qui a fait baisser, artificiellement, la prévalence de l’épidémie. Et puis, il y a les pays du golfe sur lesquels on n’a pas de statistiques parce qu’il n’y a pas de dépistage et pas d’informations.

Quelle est la situation à Maurice ?

– Elle est particulière dans la mesure où l’on a pensé pendant longtemps que l’épidémie touchait surtout les usagers de drogue. On se rend compte de plus en plus qu’elle ne se transmet pas que par les usagers de drogues, qui est très important, mais aussi à travers les échanges sexuels, ceux qui sont non protégés. Il faut aussi souligner la situation catastrophique dans les prisons. J’ajoute que nous avons rencontré cette semaine des responsables du ministre mauricien de la Santé qui paraissaient d’accord avec notre analyse de la situation et notre demande pour plus de prévention et une meilleure distribution de la méthadone.

Vous avez également dit : nous avons les outils nécessaires pour mettre fin à l’épidémie. Cela veut dire quoi ?

– C’est très simple : il suffit de plus de dépistage et du dépistage ciblé pour ceux qui en ont le plus besoin. Une fois qu’il est établi que les personnes dépistées sont positives, les mettre immédiatement — c’est-à-dire dans l’heure — sous traitement. Je rappelle qu’un séropositif sous traitement ne transmet pas la maladie. Il faut également donner un traitement préventif — qui existe — à ceux qui sont en situation de s’infecter. En se faisant, on va casser la dynamique épidémique.

Vous avez même déclaré qu’on peut arrêter l’épidémie du SIDA en 2030. Comment pourrait atteindre cet objectif qui semble, aujourd’hui, difficilement réalisable avec un million de morts et autant de contaminés tous les ans ?

– Je crois fermement qu’il est possible d’arrêter l’épidémie en 2030, mais je ne dis pas que ça va se passer comme ça, car cela dépendra de la volonté politique des pays et des institutions

Vous avez le sentiment que nous allons vers la réalisation de cet objectif ?

– Oui. Je dirai qu’au niveau global, il y a une meilleure prise en charge et une meilleure appropriation, mais il faut aller encore plus loin. Il va falloir faire tomber la principale résistance qui est d’ordre moral. Il reste ancré au fond des mentalités que l’usage des drogues est un mal. Je ne dis pas que c’est bien, mais que la drogue est la conséquence d’un parcours d’un individu. Je considère plus un usager de drogue comme un malade que comme un délinquant. Il lui faut un soutien et une réponse médicale et l’envoyer en prison ne sert a rien. La pénalisation est inefficace.

 Il ne faut pas pénaliser en dépit du fait que le drogue — plus particulièrement la synthétique — fait des ravages, surtout parmi les jeunes, à Maurice ?

– Il faut pénaliser les organisateurs du trafic, les gros revendeurs, pas les petits consommateurs. Les prisons sont pleines d’usagers alors qu’elles devraient être remplies de fabricants ou de gros revendeurs de drogue. Cela fait trente ans qu’on pratique des politiques répressives qui n’ont pas donné de bons résultats. Il existe des drogues légales, comme l’alcool et la cigarette, en vente libre, qui tuent plus, mais qui sont moralement tolérées. Il faut revoir nos concepts sociaux basés sur de mauvais principes pour changer notre regard sur la drogue et l’épidémie de SIDA. C’est possible de mettre fin fin à l’épidémie en 2030. On peut scientifiquement arrêter l’épidémie, mais il nous reste beaucoup de travail de conviction, de mobilisation et d’information à faire pour y parvenir.

Que souhaitez-vous dire pour conclure cet entretien ?

– Que chacun s’interroge sur son rapport à l’autre. Si on intègre le fait qu’une personne séropositive sous traitement ne peut pas transmettre le virus aux autres, ça peut changer le regard social porté sur la maladie. Car la chose qui tue le plus aujourd’hui ceux qui ont le SIDA, ce n’est pas le virus, mais la discrimination. Si on peut changer le regard des gens sur ce que c’est que vivre avec le SIDA, ça va changer beaucoup de choses et faire avancer dans la lutte contre l’épidémie.