Vinesh Chintaram

Fraîchement élu plus jeune secrétaire général de l’Union des architectes d’Afrique, Vinesh Chintaram dit avoir été fasciné dès sa plus tendre enfance par ce métier. Dans l’interview qui suit, il évoque, dans son costume d’architecte urbaniste, son parcours et ses aspirations pour une île Maurice durable. Il donne également son avis sur la mise en application du Local Government Bill et les contours du Metro Express.

Vinesh Chintaram , comment en êtes-vous arrivé à l’architecture ?

À Curepipe où j’ai grandi et étudié, j’ai été fasciné dès ma plus tendre enfance par cette ville que je considérais sur le plan architectural comme un modèle réussi de coexistence harmonieuse. La bibliothèque Carnegie, le collège Royal et l’hôtel de ville en sont les parfaits exemples. Je savais dès lors ce que je voulais et j’ai fait en sorte d’avoir la combinaison parfaite entre Art, Design & Communication au collège pour arriver à mes fins, mais cela n’a pas été facile, car à on n’avait pas à l’université de Maurice les facilités nécessaires pour la formation d’architecte et j’ai donc dû me résoudre à aller à l’étranger, en sachant que je viens d’une famille modeste avec un père qui était laboureur.

Racontez-nous votre apprentissage et votre parcours professionnel à l’étranger ?

J’atterris en France à la fin des années 1990, dans la plus prestigieuse école d’architecture, Paris La Défense, où sont issus les meilleurs architectes français. Je m’adapte très vite à ce choc culturel et j’ai le privilège unique d’être présélectionné dans le programme permettant l’obtention de deux diplômes, allemand et français. À Dresde, en Allemagne, où je pose alors mes valises, en sus du diplôme, on the top of the list, je décroche le prix de l’architecture et j’intègre la chambre des élites des architectes d’Allemagne, un véritable exploit pour un Mauricien. Je travaille alors pour le cabinet d’architecture urbaniste Heinne Wischer & Partner, réputé pour avoir largement contribué à la reconstruction de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. En revanche, malgré ces opportunités et ce beau parcours, je décide de quitter ce pays en 2005 pour aller en Afrique.

Pourquoi prendre une telle décision alors que, doué et ambitieux, vous étiez assurément promis à une belle carrière en Allemagne ?

La monotonie peut-être. Je voulais d’autres challenges que ceux de travailler dans un pays déjà au crépuscule de l’architecture et dans lequel une pléiade d’architectes de renom exercent déjà, d’où ma décision d’aller en Afrique, que je considérais comme un no man’s land à laquelle personne ne s’intéressait. J’ai tout le temps voulu être un meneur, celui qui ouvre des portes. Mon choix se porte sur la Guinée équatoriale.

Vous aviez pourtant l’option “d’ouvrir des portes” à Maurice ?

J’avais la possibilité de retourner à Maurice, mais les autorités m’ont fait comprendre que le pays n’était pas prêt à m’accueillir afin de bénéficier de mes compétences et connaissances en termes de développement stratégique et durable. J’ai eu d’autres sollicitations venant d’Asie ou d’Amérique latine, mais j’ai porté mon choix premièrement sur la Guinée équatoriale, où ses dirigeants m’ont accueilli à bras ouverts et m’ont donné le feu vert pour mener à bien différents projets que je tenais vraiment à cœur. Là-bas, en tant qu’urbaniste, j’ai eu la lourde tâche de développer toute la capitale, Malabo, cela couronné par l’élaboration, en tant que directeur technique, d’une tour de 29 étages tout en faisant du social en développant un orphelinat. Je n’avais alors que 25 ans et, de là, j’ai mis en place mon propre cabinet de consultant en 2008. Mon aventure en Guinée équatoriale prendra malheureusement fin en 2009 suite à une tentative de coup d’État manqué causant plusieurs morts. Je voulais rester, mais mes parents m’avaient presque supplié d’y renoncer. Je décide alors de retourner à Maurice en 2010.

Vous considérez alors que votre île natale, comparativement à 2005, a les moyens de vous permettre de mener à bien vos ambitions ? Qu’est-ce qui a changé en cinq ans ?

Il y a, à cette époque, le boom de l’immobilier, avec un investissement massif de ressortissants européens. Je m’attelle alors à repenser à toute la stratégie environnementale durable et sociale qui, en conclusion, m’amène à définir un plan pour que ce ne soit pas uniquement les riches ou les investisseurs étrangers qui bénéficient de ce développement urbain, mais les pauvres et la classe moyenne aussi. Je développe alors Eco Lacaz avec le slogan « économique et écologique » qui a été repris, bien malgré moi, par une banque commerciale auquel je n’ai pu intenter un procès, faute de moyens financiers. Avant moi, personne n’avait entrepris un tel projet, car leur philosophie ne correspondait pas à la mienne, c’est-à-dire qu’eux ne pensaient qu’en termes de profits, alors que moi j’étais plus dans une approche sociale, avec une perspective d’élargissement. Le secteur de la construction étant alors en crise, je constate qu’en parallèle les statistiques de la Banque de Maurice indiquaient qu’il y avait plus de Rs 15 milliards de crédits bancaires à allouer pour des logements. Je me suis demandé kot sa kas-la ti pe ale. J’ouvre alors la porte à travers le projet Eco Lacaz pour la première fois au salon de l’immobilier et de la construction, qui fut un véritable succès. En outre, j’intègre à 30 ans la Mauritius Association of Architects comme membre du conseil.

Débute alors votre ascension qui vous propulsera vers le secrétariat général à l’Union des architectes d’Afrique…

Oui. Avant cela, je deviens le plus jeune président de l’histoire de la Mauritius Association of Architects.

Les “vieux” ont accepté de vous élire à la présidence de cette entité. Cela n’est pas donné à tout le monde…

Mes aînés ont compris, de manière fort louable d’ailleurs, que j’étais constamment dans une optique d’innovation et de challenge, et qu’en ce faisant, cela apporterait un nouveau souffle autour de l’architecture locale et que tout le monde en sortirait gagnant. Maurice ne pouvait plus se renfermer et se déconnecter de l’Afrique, et se faire piétiner par le reste du monde. Fraîchement élu membre africain en marge du 11e congrès l’Union des architectes d’Afrique en Ouganda en 2015, je m’engage alors à porter la candidature de Maurice pour accueillir la 12e édition. Et malgré le scepticisme de certains dirigeants, notre île ayant été à l’écart pendant trop longtemps, nous avons été choisis à l’unanimité. Je développe alors une plate-forme pour recenser tout ce qui est patrimoine à travers l’Afrique et je participe à définir une plus grande coopération avec nos homologues européens, après bien des divergences au niveau politique. La consécration d’avoir été élu comme le plus jeune secrétaire général de l’AUA au 12e congrès est pour moi une suite logique de tout le travail abattu pour mon pays et l’Afrique.

Quel bilan faites-vous de l’évolution de l’architecture mauricienne ?

Elle évolue trop de manière hétérogène, dispersée, sans langage discipliné, cela lié notamment à la réglementation. Il y avait un homme, le regretté Maurice Giraud, qui avait cette vision d’architecture tropicale mauricienne à travers ses projets hôteliers, qui propulsa l’île Maurice sur la carte mondiale. Nos dirigeants auraient dû s’inspirer des œuvres de ce grand monsieur pour développer une stratégie de développement architectural et urbain, mais tel n’a pas été le cas. Sa vision est partie en miettes. Le problème de nos jours est que les étudiants locaux qui, après des études à l’étranger, reviennent au pays sans pouvoir perfectionner toutes les facettes de l’architecture mauricienne.

Mettre fin à l’anarchie qui règne quant au non-respect des exigences liées à la protection de l’environnement et à l’urbanisme sauvage, où chacun construit comme il veut, se révèle-t-il, selon vous, une utopie à Maurice ?

Avec ses 250 années d’histoire, la ville de Port-Louis en est la parfaite illustration, car elle avait été planifiée de manière intelligente et à l’échelle humaine à l’époque, mais au fur et à mesure s’est développée au sein des décideurs politiques une mentalité d’anarchique de “colmateur de brèches” qui a déteint sur bien des Mauriciens, qui n’en font qu’à leur tête. Je veux créer cette synergie ici et en Afrique. Elle ne peut que se faire à microéchelle et se propager petit à petit. L’architecte ne doit pas uniquement être un penseur, mais c’est quelqu’un qui doit être dans l’engagement humanitaire. En conclusion, je ne suis pas pessimiste.

Le Local Governement Amendement Bill visant à mettre fin aux constructions illégales, va-t-elle enfin permettre de discipliner la population ?

Il était grand temps ! Son application va en revanche s’avérer compliquée, car il aurait au préalable fallu mener une campagne de sensibilisation forte dans chaque coin de l’île. Dans certains endroits, la cacophonie a atteint un tel niveau qu’il ne faudra pas se contenter de voter des loi pour faire reculer les gens. Sans faire injure aux ressources humaines disponibles, nous manquons cruellement de personnes et d’organisations adaptées qui s’imposeront dans cette délicate tâche de changer les mentalités dans un pays trop longtemps encroûté dans cette culture de colmateur. On peut être excellent en maths mais ne pas avoir la capacité d’enseigner correctement.

À presque 14 mois du lancement du Metro Express, et plus précisément de la ligne Rose-Hill-Port-Louis, 13 chantiers font l’objet actuellement de travaux en simultané. En posant votre œil d’expert en urbanisme sur les contours de ce projet, y a-t-il des choses qui auraient dû être entreprises au préalable ou est-ce que tout va comme sur des roulettes ?

Je pense qu’il y a, à travers le Metro Express, une réelle volonté de la part du gouvernement d’améliorer le transport public, ce qui est très louable. Mais je reste sur ma faim par rapport aux bonnes questions sur certains paramètres. A-t-on réellement fait un état des lieux du nombre de personnes qui se déplacent à Port-Louis en véhicule, le nombre de personnes optant pour le covoiturage, le niveau de la mobilité de ces personnes et, finalement, la masse qui devrait transiter entre Port-Louis et Curepipe, et vice versa ? Je reste persuadé que non, jusqu’à ce qu’on me prouve le contraire. Et si c’est le cas, il a certainement été fait de façon obsolète. Ce que je veux dire par là, c’est que l’État est en train, de manière continue, de démocratiser et libéraliser l’accès à l’automobile, kot tou dimounn anvi roul loto, sans se soucier de savoir si le Metro Express apportera un changement de mentalité. Voyez un peu ce qui se passe à Ébène, où des gens bossent du matin au soir, en sus de la problématique au niveau des parkings. Pourquoi n’a-t-on pas intégré ce projet là-bas, ce qui aurait été à mon sens on ne peut plus logique ? En outre, à Vandermeersch, je pense qu’avec une meilleure programmation, on aurait pu anticiper lui éviter une défiguration.

Vous voulez notamment parler de la promenade Roland Armand ?

Oui ! La promenade Roland Armand aurait pu être sauvée avec une meilleure réflexion et une meilleure programmation. Je ne me suis pas intéressé de près au sujet, donc, impossible pour moi d’évoquer quelconque alternative. On aurait dû pleinement intégrer la société civile là-dedans, mais soyons réalistes, le Metro Express est un projet purement politique dirigé par un mandat et un délai.