La chemise aux motifs de guitares est un cadeau de son épouse et de sa fille. Il la portera lors du concert du 3 novembre au J&J Auditorium, Phoenix. Le chapeau, c’est pour ramener vers une ambiance des années 50/60. Période marquante d’où ont été puisés les standards qui composeront le répertoire qui sera joué par le groupe de son complice, Gaëtan Rivet, ce soir-là. Le style décontracté, c’est pour se la jouer cool, alors que Jacques Maunick nous entraîne sur une voie jonchée d’anecdotes musicales pour raconter comme il en est venu à imaginer le Vintage Music Revival 50/60.
Trois heures de musiques des fifties & sixties en live… Allez, même le principal intéressé s’estomaque de cet apparent anachronisme et exclame : “C’est presque un ovni !” Mais à peine avait-il été propulsé dans les airs, ce rescapé de Roswell a aussitôt ramené les regards vers lui. L’effet de curiosité passé, le Vintage Music Revival annoncé par Jacques Maunick et Gaëtan Rivet est devenu un buzz. Les 2 000 spectateurs espérés au J&J Auditorium, Phoenix, le 3 novembre, seront sans doute au rendez-vous. De même qu’Elvis Presley, The Shadows, Nat King Cole, Cliff Richard et Paul Anka, entre autres icônes de ce temps. L’Hymne à l’amour de Piaf, Ne me quitte pas de Brel aussi. De même que des expériences telles Johnny soit bon, le Lamba blanc en version malgache, etc. Voilà où Ti Frer se serait exclamé “Tanto twa kone tanto”, et où Roger Augustin aurait, à juste titre, souligné : Sa ki appel ou ena toupet. Eux aussi ce seront parmi les invités de ce grand soir qui s’illuminera de rock’n’roll, de twist, de pop, de séga, de slow.
Choix.
Musicalement, la période a été très fructueuse, ce n’est pas le choix qui manquait. Le casse-tête était précisément de faire le tri le plus judicieux pour monter le répertoire du concert. Une cinquantaine de titres retenus, l’on aurait volontiers poussé un peu plus si les limites – surtout techniques – le permettaient. Une première liste d’une centaine de morceaux a été dressée. De là, la moitié a été retenue en fonction de ce qui avait le mieux marché à Maurice à cette époque. “Certains titres ont eu beaucoup plus de succès à Maurice qu’au niveau international”, explique Jacques Maunick. Et nous parlons là de “cette musique qui, à Maurice, est restée dans le conscient et l’inconscient. Même 50 ans après, ceux qui sont toujours vivants gardent un souvenir impérissable de cette période dont ils ont transmis le goût aux générations qui ont suivi.”
Souvenirs, souvenirs.
Jacques Maunick le précise bien, au moment où il a pensé au répertoire du Vintage Music Revival, “je n’ai pas eu besoin d’aller sur internet ou sipa ki zafer enkor pour le constituer.” Il lui a suffi de plonger dans ses souvenirs et de se remémorer l’époque pour réentendre When my little girl is smilling, Can’t stop loving you et ces mélodies qui animaient les fêtes d’alors : “Il ne faut pas oublier que j’ai 70 ans. Ce répertoire c’est celui de mon adolescence.” Époque où celui qui deviendra plus tard un effronté notoire circulait à vélo dans le Ward 4 en sifflant les airs de trompette d’Eddie Calvert. Un des derniers d’une fratrie de huit enfants, ses aînés l’avaient habitué à l’opéra et ils étaient parmi les clients des premiers disquaires qui ouvrirent leurs portes à Port-Louis dans les environs de l’église Immaculée.
Enn slow ek 35 la.
“Tu as quel âge ? demande-t-il. Parce que pour comprendre le contexte, “tu dois t’imaginer un Maurice sans portable, sans télé, sans avion, sans micro-ondes, sans supermarché, sans plage – comme les gens n’avaient pas de moyens de transport pour y aller.” C’était ça le pays, et souvent, “les gens s’emmerdaient.” Les jeunes raffolaient de cinéma. On y jouait, entre autres, Jailhouse rock, et les Shadows, ainsi que l’arrivée des 45 tours, provoqua une révolution. Cela s’appelait des surprises-parties, ces fêtes où les invités dansaient au son des derniers disques en grignotant des pruneaux fourrés au cheddar en guise de gadjacks. Tout cela “jusqu’à hyper tard dans la soirée… soit 23h30”, sous l’étroite supervision des parents. C’était certainement une très grande chose “si zame to ti resi danss enn slow ek 35 la. Et le lendemain si ta mère te demandait pourquoi tu ne prends pas ton bain, c’était parce que tu aurais voulu garder le parfum de la fille après lui avoir tenu la main.”
Nostalgie et émotion.
“Nous étions des naïfs romantiques”, se plaît à penser Jacques Maunick. C’est peut-être un peu pour cela que les jeunes d’alors ont souvent tendance à édulcorer cette époque quand ils en parlent aujourd’hui. Certes, il s’y passait de belles choses, mais l’ancien cadre supérieur de RFI et ex-directeur de la MBC radio rappelle que les temps étaient quand même durs sous certains aspects avec la pauvreté, la polio et autres problèmes qui subsistaient. Comme d’autres jeunes, Jacques Maunick se construisait en se laissant imprégner par l’ambiance qu’amenait toute cette musique émergente qui rythmait la vie du pays, qui entrait dans une nouvelle phase de son histoire. La musique était un passe-temps, elle créait aussi des occasions, encourageait des moments de partage et de rencontre. “Sur ces musiques-là, il y a des gens qui se sont rencontrés et qui se sont mariés.”
Vintage Music Revival 50/60 viendra à coup sûr faire revivre des souvenirs. “Le concert sera marqué par la nostalgie et l’émotion.” Mais, aucune tristesse, aucun sentiment négatif. “Je veux que les gens chantent. Je veux qu’ils dansent ; le rock’n’roll, le twist, le slow.” De l’espace, il y en aura dans la salle pour ceux qui ne pourront rester sur leurs fauteuils. Les paroles des chansons seront sur des écrans géants, certains chanteurs ont eu pour consigne de descendre dans la fosse à la rencontre du public. Le show sera à la fois sur scène et dans la salle et tous seront conviés à participer à la fête. Ceux qui y seront auront droit à quelques agréables surprises. Tout a été pensé pour que ce voyage dans le temps se fasse dans les meilleures conditions.
Enn zafer fouka.
Des mois de préparation pour un projet aux grandes ambitions, et pourtant tout cela est né “d’un coup d’flouk.” Un samedi matin, passant par là,  Gaëtan Rivet et sa famille ont eu l’idée de venir dire bonjour aux Maunick. L’idée a pris forme autour d’une tasse de thé alors que ces messieurs se remémoraient l’époque. Jacques Maunick a bien connu les Blue Stars de Gaëtan Rivet. Son frère y jouait et c’est l’un des orchestres qui l’a suivi quand, de passage à Maurice en 1973, il a monté le premier festival rock mauricien au stade de Candos : Rockstock, avec des reprises de Led Zeppelin, The Who, etc. “Ti enn zafer fouka net.” Lorsque Gaëtan Rivet lui a parlé du revival qu’il a organisé dans les années 80, le déclic fut instantané. Le soir même le répertoire était travaillé : “Gaëtan et moi avions décidé de foncer pour voir ce qui allait se passer.”
Wikileaks.
Rappelez-vous de Tequila de The Champs. Ce célèbre morceau est, en fait, une improvisation dans laquelle s’étaient lancés des sessionmen en attendant la reprise des affaires sérieuses dans le studio d’enregistrement où ils travaillaient. Le propriétaire des lieux a pris la bande pour la faire jouer à la radio et le succès a été instantané. “C’est à ce moment qu’ils ont formé The Champs. Là, c’est le morceau qui a amené la création du groupe.” Saviez-vous qu’à l’époque, les caméras de télé ne filmaient que le buste d’Elvis quand il chantait ? “Parce que son déhanché avait été emprunté aux noirs. Il faut situer le contexte pour comprendre que certaines choses n’étaient pas acceptées.” En parlant du King, il y a encore des choses à mieux connaître sur les conditions de sa mort, par exemple. Quant à Nat King Cole, sachez que le légendaire pianiste et chanteur a provoqué la consternation chez ses nouveaux voisins quand il a voulu s’installer dans le quartier chic jusqu’alors exclusivement réservé aux blancs.
Partitions.
Ces quelques tuyaux que nous vous partageons, Jacques Maunick nous les a refilés entre deux phrases au cours de la conversation. L’homme connaît son sujet sur le bout des doigts, ayant appris à le maîtriser le mieux possible au fil des années, pour son plaisir aussi bien que pour des raisons professionnelles. Tito Puente, Ray Barretto et autres grands noms de la musique afro-cubaine, il s’était, par exemple, donné deux jours pour les connaître quand le responsable de l’une des plus grandes boîtes parisiennes de la fin des années 60, La Plantation, lui a proposé de venir y mettre de la musique. Et là on ne jouait que ce style de musique.  Jacques Maunick était alors en France pour ses études universitaires. Les maigres moyens dont il disposait l’autorisaient à vivre dans une chambre de bonne de 2 mètres par 4 mètres. Pour s’en sortir il travaillait au noir comme enseignant dans un lycée privé le matin et les samedis soirs mettait de la musique dans une petite boîte. C’est là que le responsable de La Plantation devait plus tard le dénicher. Les propositions allaient se succéder, lui permettant de gravir les échelons.
Hit me with music.
La longue et riche carrière qu’on lui connaît, Jacques Maunick l’a, en grande partie, construite grâce à cette dévorante passion qu’il a toujours cultivée pour la musique sous toutes ces formes. Elle lui a, dit-il, conféré une vraie ouverture d’esprit. C’est par elle qu’il a fait ses débuts à la radio et que tout le reste a suivi. Il y a eu des instants magiques : ce petit-déjeuner pris avec le légendaire Santana, les liens d’amitiés noués au Togo avec ce jeunot ivoirien qui chantait Brigadier Sabari, Alpha Blondy, l’interview qu’il a faite de James Brown, d’Isaac Hayes (Shaft), entre autres. En vacances en Italie, ses services de “chanteur” ont été retenus par le gérant d’une boîte pour cinq ou six soirées après qu’il y eut remporté un concours de chant en anglais. Il avait repris Strangers in the night. Lors d’un séjour ici, avec Jocelyn Perrault, il a transporté la soul en live dans les villages en des temps où ce n’était que le séga qui y passait. Et les aventures et projets musicaux de Jacques Maunick ont été nombreux : “Si mo ti bizin rakont twa tou, pas aster ki nou pou fini.”
Radio gaga.
D’accord, cette conversation autour de la musique, nous l’avons eue dans la bonne humeur avec quelques éclats de rire à l’écoute de certaines situations cocasses et de ces histoires – parfois croustillantes – où en amont, nous avons eu pour stricte consigne “sirtou to pa ekrir sa !” Mais ceux qui connaissent le personnage sauront qu’un ou deux coups de gueule étaient inévitables surtout quand on vient sur le sujet sensible qu’est la radio locale. Le voilà qui fulmine : “Je suis souvent désespéré par l’inculture dont font preuve certains animateurs. Ils sont incapables de mettre la musique qu’ils jouent en perspective. Certains sont suffisamment intelligents pour fermer leur bouche et laisser la musique jouer. Il y a des radios qui commettent l’erreur de tout miser sur l’info et oubliant la musique.”
Et on se calme. “Écoute, je ne joue pas aux connaisseurs, entendons-nous. Mon avenir, il est aujourd’hui derrière moi”, souligne-t-il. Le Vintage Music Revival 50/60, c’est aussi une occasion pour lui de se faire plaisir et de le partager avec ceux qui seront présents au concert. Grâce au soutien de Cyril Palan de Logos, une cinquantaine de demandes de parrainage ont été envoyées. Seules trois ou quatre firmes ont bien voulu prendre le risque de s’associer à un projet, qui désormais accroche. Si bien que l’on pourrait passer à une autre période musicale l’année prochaine, maintenant que Jacques Maunick est à nouveau sur la lancée…