De janvier à mai 2012, 12 cas d’agressions mortelles ont été enregistrés par le Police Press Office. Une situation inquiétante, qui atteste d’une crise sociale en perpétuelle ébullition. D’autres crimes ont été perpétrés depuis. La tendance meurtrière ne semble pas se renverser dans notre île…
La liste des crimes de ces derniers temps donne froid dans le dos : un groupe d’adolescents agresse un individu à mort à Rose-Hill; de jeunes frères tuent un sexagénaire à Melrose; un père de famille égorge sa femme et agresse sa fille à l’arme blanche; un homme tue sa belle-fille adolescente et la jette dans un ravin à Plaine Champagne; un homme jaloux tabasse à mort sa concubine à St Pierre; une femme tue son compagnon sexagénaire à coups de machette à Grande Retraite; un jeune de 19 ans viole et tue une quadragénaire à Quatre Cocos; une mère est tuée par son amant qui le soupçonnait d’infidélité à Quatre-Bornes; un jeune de 25 ans tue l’ex-amant de sa concubine par jalousie à Curepipe… En moins de six mois, notre pays a connu des actes d’une extrême violence.
Crime passionnel.
“On note que bon nombre de crimes où il y a mort d’homme sont des crimes passionnels. Ce sont les plus fréquents. Ensuite, viennent les crimes liés aux vols qui ont mal tourné, comme le meurtre de cette vieille dame à Beau Bassin. L’augmentation du nombre de crimes mortels s’explique par une mentalité plus portée vers la violence. Aujourd’hui, un simple accrochage peut se terminer en meurtre”, souligne un élément de la CID.
Il est rejoint dans ses propos par Dass Joganah, ancien haut gradé de la police. “C’est le reflet de la société. Nous avons perdu nos valeurs : la tolérance, la paix, l’amour, le pardon… À trop vouloir rod nou bout, nous sommes devenus un peuple égoïste et nous avons inculqué cela à nos enfants. Le résultat de cette mentalité, c’est la violence.” On a en quelque sorte banalisé la violence.
Notre société cultive l’agressivité : à la télé, dans les jeux vidéos… “Il y a une recrudescence de la violence au sein même de la cellule familiale, qui laisse des traces chez l’enfant. Cette violence constante chez lui et dans son environnement le conditionne à la banaliser”, observe Siegfried Samuel, travailleur social chez Kinouété.
L’intolérance que souligne Dass Joganah contribue à cette montée de la violence. “Il est clair que notre société est malade. Les gens ne savent plus s’exprimer et face à la montée de tension et de pression, la violence devient une forme d’expression plus facile… Nou sosiete kouma enn tempo ki pre pou exploze. La violans inn vinn form reaksion pli sinp pou boukou”, ajoute Siegfried Samuel.
Répression.
Le système de répression est-il fautif ? La réponse est mitigée. “La police a mis sur place des unités pour les enfants, les étudiants, le tourisme, etc., mais cela n’a rien changé. Elle ne sait plus à quel saint se vouer. Le problème est toujours présent. Car la répression à elle seule ne suffit pas. Il faut refaire l’éducation de notre société”, souligne Dass Joganah. Il ajoute : “Il y a des personnes condamnées pour des crimes qui n’éprouvent aucun regret pour leurs actes. Quand on est témoin de violence au quotidien, on trouve que c’est une réaction normale. La prison ne les change pas.”
Cette montée de violence mortelle, souligne Siegfried Samuel, est due à un manque de suivi psychologique des personnes trouvées coupables de tels actes. “Combien de cas de crimes ont été traités avec un suivi psychologique de l’accusé ? S’il n’est pas pris en charge et si on n’arrive pas à découvrir ce qui l’a poussé à commettre ces actes, on ne va jamais pouvoir l’empêcher de recommencer. Beaucoup de criminels récidivent une fois sortis de prison, car on n’a jamais su les prendre en charge et leur faire comprendre que ce qu’ils ont fait était mal.”
Un suivi psychologique est important, sinon l’état de la personne ne va pas changer. “Il suffit d’aller voir les jeunes en Correctional Youth Centres pour s’en rendre compte. On peut voir les criminels potentiels, faute d’un traitement approprié”, ajoute Siegfried Samuel.
Indication.
Pour la criminologue Rima Hitie, la criminalité est un produit de la société : les lois (et la définition des actes illégaux) évoluent de pair avec la société. L’évolution de la société entraîne des changements ou des améliorations dans les lois. La criminalité est provoquée par des push factors qui opèrent au niveau de la société : une augmentation du taux de criminalité dans un pays est souvent une indication que, quelque part, quelque chose va mal. Cela indique, par exemple, qu’une institution quelconque (l’éducation, la famille, la force policière ou la religion) n’arrive plus à jouer le rôle significatif qu’elle est censée jouer.
La réintroduction de la peine de mort a été évoquée l’an dernier après une montée des actes de violence sanglants. Rima Hitie avait réagi à cela, soulignant que “la peine de mort en elle-même ou seule ne réduira pas le taux de criminalité, par le simple fait qu’elle n’agira pas sur ces push factors (forces qui poussent l’individu vers la criminalité). La peine de mort pourrait avoir un effet dissuasif, mais imaginez tout simplement que le criminel potentiel est convaincu qu’il ne sera jamais attrapé ! Vous croyez que le spectre de la peine de mort le découragera ?”
L’officier de la CID partage son avis : “Le système de répression n’est pas efficace à 100%. La prison ne doit pas être la seule solution face à la violence et la peine de mort ne diminuera pas le nombre de crimes. Celui qui commet un crime ne pense pas à la peine de mort lorsqu’il passe à l’acte. C’est par la suite qu’il prend la mesure de ses actes.”
“Elle pourrait être un moyen dissuasif seulement si elle est accompagnée par des mesures sociales qui, elles, agissent sur les fondements de la société, ou sur les causal factors qui poussent vers la criminalité. Cependant, il ne faut jamais étudier un problème en faisant abstraction du contexte”, observe Rima Hitie.