Vendredi dernier, soit au lendemain de la mort de Joyce Revat, cinquième femme à avoir succombé aux coups d’un partenaire violent, C. S, une jeune trentenaire, se dit qu’elle a échappé au même sort que toutes celles qui n’ont pas survécu aux agressions de leur conjoint.

C. S souhaite témoigner à visage découvert pour, dit-elle, encourager d’autres victimes à « rompre ce silence qui ronge de l’intérieur quand on ne sait pas à quelle porte frapper pour s’en sortir ». Mais nous avons pris le parti de ne pas dévoiler son visage. Elle a fui son mari violent il y a deux mois. Cette mère de famille qui occupe un poste de responsabilité au département administratif d’une compagnie privée a été menacée de mort par son mari après avoir subi des coups de pieds, de poings et de club de golf pendant les trois années passées à ses côtés.

Les victimes de violence domestique témoignent rarement à visage découvert. Pourquoi avoir initialement souhaité de le faire ?
J’ai été interpellée par le fait qu’en une semaine trois femmes ont été agressées à mort par leur compagnon ou mari. Je regrette que beaucoup de femmes qui sont dans la même situation que moi n’osent pas briser le silence par peur, par manque de soutien et aussi pour des raisons économiques. Je voudrais que mes paroles contribuent à rompre ce silence qui ronge de l’intérieur quand on ne sait pas à quelle porte frapper pour s’en sortir. J’ai voulu témoigner ouvertement parce que je n’ai pas honte à raconter ce que j’ai subi pendant les trois ans que j’ai passés auprès d’un mari violent qui m’a donné des coups, alors que j’étais enceinte et qui n’hésitait pas à me frapper et m’insulter devant nos deux enfants. Si, comme moi, une femme qui occupe un poste de responsabilité, de surcroît dans une grande compagnie privée, et qui est connue pour son fort caractère avoue être une victime de violence domestique, elle sera vite jugée par la société. On va se demander comment une femme avec un tel profil peut être quand même victime de violence domestique ! La société nous stigmatise. En revanche, personne ne semble avoir la solution pour venir à bout à ce problème.

Est-ce que pour les raisons professionnelles que vous venez d’évoquer on vous a déjà demandé de ne pas en parler à cause du qu’en-dira-t-on ?
Je l’ai fait par moi-même. Cela a duré un certain temps. Comme mon entourage me connaît comme une femme de caractère, pas du genre à se laisser faire… je n’ai rien dit pendant les premiers mois qui ont suivi mon mariage. Je suis restée tranquille pensant que j’allais résoudre cette situation. Je ne voulais pas non plus qu’on soit au courant au bureau, de peur d’être jugée. Il s’est montré très violent envers moi peu de temps après le mariage. Je n’en pouvais plus. J’avais arrêté de m’alimenter, je vivais dans la frayeur, je ne pouvais plus parler à quiconque sans me faire insulter après… J’ai fini par en parler à ma soeur. Car après tout c’est ma vie, c’est moi qui endure et pas les autres. Ce n’est pas que la femme au foyer et celle de la classe ouvrière qui se fait battre… Peu importe notre statut social ou professionnel, la violence domestique et le féminicide ne font pas de distinction. Je connais des femmes professionnelles victimes de violence domestique, certaines préfèrent garder le silence, d’autres ont quitté leur domicile et tourné la page.

Pourquoi n’êtes-vous pas partie plus tôt ? Vous avez-même fait un deuxième enfant.
Je suis partie à plusieurs reprises. La première fois qu’il m’a giflée, nous vivions chez mon père et j’attendais mon premier enfant. Je l’ai mis à la porte. Sa famille m’a convaincue de recoller les morceaux. Après, nous avons vécu ailleurs et déménagé plusieurs fois après chaque séparation. Mais je revenais vivre avec lui parce que j’avais des difficultés pour faire garder mes enfants avant mon retour du bureau. Et aussi, je reconnais que je voulais essayer de sauver mon mariage pour qu’il ne soit pas un échec ! Non parce que je n’aime pas les échecs, mais parce que je suis convaincue que les problèmes ont une solution. C’est comme ça que j’ai essayé de résoudre ce que je pensais être les vraies causes de sa violence. Cela a pris du temps. Mais ni le psy ni le conseiller familial n’ont été d’une grande aide !

Qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes dit : cette fois-ci c’est fini, je le quitte pour de bon ?
C’est parce que je n’en pouvais plus. Quitte à changer de travail pour pouvoir m’occuper de mes enfants, je refusais qu’ils grandissent dans un environnement toxique. Je ne veux plus accepter qu’on me diminue. Il ne faut pas se dire qu’il faut attendre et que les choses changeront alors. Ce n’est pas vrai. Les victimes de violence domestique ne doivent pas se replier sur elles-mêmes, elles doivent chercher de l’aide. Il y a des organismes pour cela.

Avec votre regard de victime, comment expliquez-vous la violence qu’exercent certains maris, y compris le vôtre, à l’égard de leur femme ?
C’est une violence qui traduit un manque de confiance et qui ne peut être exprimée. Dans la plupart des cas, c’est nous, les femmes, qui arrivons mieux à parler à l’autre lorsqu’il y a un problème dans le couple. Nous cherchons une solution, nous sommes plus enclines à faire des concessions, etc. Les hommes violents réagissent différemment. Ils ne sont pas dans le dialogue, ils n’arrivent pas à gérer leurs émotions. L’éducation et l’environnement familial qu’a reçus un homme comptent beaucoup. Dans mon cas, à la longue, il nourrissait un complexe d’infériorité vis-à-vis de moi. Je ramenais plus d’argent à la maison, il me le reprochait. Il considérait mon indépendance d’esprit comme de la prétention. C’était difficile pour moi de l’écouter me parler en m’agressant moralement. C’était peut-être cela le plus dur pour moi, ne pas pouvoir m’exprimer pour ne pas envenimer les choses.

Dans quel état d’esprit alliez-vous travailler ?
Il me fallait être psychologiquement forte pour ne rien laisser paraître. Je me conditionnais pour ne pas craquer. Tous les jours, je me répétais que cela finirait par s’arrêter et je réfléchissais à mille et une solutions pour m’en sortir. En fait, je ne vivais plus, je fonctionnais… A un moment, le statut social et professionnel importe peu. Vous n’avez qu’une chose en tête, en finir avec la violence. Même quand je me présentais à la police ou en Cour, je ne faisais pas grand cas de tout ça. Le regard des autres est certes pesant, mais on finit par se dire que tout ça est secondaire.

Le traumatisme peut-il avoir raison de vous, vous pousser à vous définir avant tout comme une femme battue ?
Non ! Ce n’est pas parce que j’ai été une femme battue que je dois laisser cela forger mon profil, mon entité. J’ai été victime de violence et cela a fait partie de mon vécu. Je ne vais jamais m’apitoyer sur mon sort. Je ne suis pas dans le déni et j’accepte ce qui m’est arrivé. Mais le matin, quand je me réveille, je pense à autre chose, j’avance. Ma mère a été victime de violence domestique pendant 45 ans. Je ne veux pas connaître le même sort.

En tant que victime de violence domestique, que pensez-vous des recours réservés aux femmes dans votre situation et auxquels vous-même avez eu à faire appel ?
Avec les récentes agressions mortelles, je me pose de sérieuses questions. Que fait-on pour les victimes ? Pourquoi les agresseurs ne sont pas arrêtés et ne payent pas une amende quand il y a breach of Protection Order ? Cela fait quatre semaines depuis que la police n’arrive pas à retrouver mon mari. Ne me dites pas qu’elle n’a pas les moyens de le retracer ? Je suis sceptique ! Comment peut-on laisser des hommes qui sont capables de violence extrême en liberté ? Pourquoi un homme qui ne se présente jamais en Cour peut-il continuer à mener sa vie tranquillement alors que sa victime est celle qui doit se rendre dans toutes les institutions, faire des démarches interminables, sans compter s’absenter du travail, pour se protéger de lui ? Je ne comprends pas non plus l’attitude de la police lorsqu’on fait appel à elle. Vous savez, le nombre de fois où je me entendu dire : “Madam ou misie sa pa bizin met li lakour, li pe koz bien, linn sanze.” Par ailleurs, si je n’étais pas éduquée et que je ne connaissais pas les droits humains et mes droits selon la Domestic Violence Act, j’aurais eu à subir la nonchalance de la police lorsque je me présentais au poste pour consigner une déposition. Est-il normal de demander à une victime de retracer ses précédentes dépositions avant de se présenter en Cour ? Si la loi était vraiment sévère, je ne pense pas que les agresseurs auraient fait fi du Protection of Order qui ne devient finalement qu’un petit bout de papier inutile. Moi qui suis victime, je dois travailler et payer la taxe pour que ces mêmes agresseurs soient bien nourris et blanchis en prison. C’est une aberration !