En quelques semaines, l’univers estudiantin a connu une série de remous. Outre la circulation d’un clip où l’on voit des collégiennes s’en prenant violemment, verbalement et physiquement, à l’une des leurs, plusieurs autres foyers de violences ont éclaté au sein d’institutions secondaires. Raison principale évoquée : le transfert des recteurs. Le dernier incident en date s’est produit hier à la SSS Hassan Raffa de Terre-Rouge. Face à cette montée en puissance d’actes de violences de la part des adolescents, les acteurs de la société civile montent au créneau. « Fini le temps des “warning signs”, auxquels les autorités concernées n’ont, hélas, pas accordé l’importance requise », disent-ils. Pour Mariam Gopaul, éducatrice et ancienne représentante de l’Unicef à Maurice, la pédagogue Rita Venkatasamy, directrice du CEDEM, et le sociologue, chargé de cours à l’UoM, Ibrahim Koodoruth, le constat est très amer : il s’agit d’une escalade dont on ne voit pour l’heure « que le “tip of the iceberg” », ajoutant : « Le pire est à redouter ! »
Aucun des trois observateurs sociaux ne se voile la face : les jeunes Mauriciens vont mal. Pis, « la société mauricienne dysfonctionne et se porte très mal ». Ce n’est pas la première fois qu’on le dit, déclare Mariam Gopaul, « mais à chaque fois, on souhaite ardemment que c’est vraiment la dernière fois ! » Pour celle qui a été représentante de l’Unicef à Maurice dans les années 90’, et qui est actuellement chargée de cours au Charles Telfaire Institute (CTI) : « Ce que l’on voit les jeunes faire, via des clips ou autres expressions, ne relève pas du tout du domaine de l’incompréhension ! Bien au contraire. Les jeunes répliquent tout simplement ce qu’ils voient autour d’eux. » Et au sociologue et chargé de cours de l’Université de Maurice Ibrahim Koodoruth d’ajouter : « Ce que l’on est amené à “voir” n’est qu’une partie infime et visible… Il y a tellement de choses qui restent invisibles et qui témoignent de tout le mal-être de nos jeunes. » La pédagogue et directrice du CEDEM Rita Venkatasamy renchérit : « Cette escalade, nous, les observateurs sociaux, avons à maintes et maintes reprises mis en garde contre cela. Hélas, la majorité des “warning signs” ont été ignorés ou n’ont pas eu l’importance méritée. Voilà aujourd’hui où on en est… C’est triste et révoltant. Mais il ne faut pas dire qu’on n’avait pas prévenu que ça allait arriver ! »
Sans jouer les alarmistes, mais en restant foncièrement lucide, Ibrahim Koodoruth souligne que « le pire est à redouter » ! Car, dit-il, « sur cette présente lancée, nos jeunes estiment que ces poussées de violences sont “normales” », ajoutant que « banalisée, cette grosse violence revêt donc, pour eux, un caractère commun ». Le sociologue élabore : « Notre société actuelle ressemble à une route construite en 1900 sur laquelle on fait circuler des bolides des années 2000. Il est donc inévitable qu’il y ait des chocs, des “casualties” graves ! Comment ne pas s’attendre à ce qu’il y ait des heurts sensibles, des manquements importants dans le comportement de nombreuses personnes ? »
Mariam Gopaul prend le relais : « L’esprit du jeune réclame formation, orientation, guide… Mais attention : le jeune a une énergie débordante qu’il veut mettre à bon escient. Il ne faut pas penser que parce que des jeunes commettent tel ou tel acte, ils sont forcément méchants. » Les torts sont partagés, concède également Ibrahim Koodoruth. « Quels espaces de détentes sains ou constructifs sont offerts aux jeunes pour qu’ils y canalisent leur adrénaline ? Aucun ! » Or, retiennent ces deux interlocuteurs, « les jeunes vivent dans un monde où ils sont agressés en permanence par le paraître », ajoutant : « Ils sont tellement embarqués dans cet univers virtuel qu’ils estiment que ce qu’ils voient à la télé est réel ! »
La dissociation entre la fiction et la réalité, poursuivent Mariam Gopaul et Ibrahim Koodoruth, « les amènent à évoluer dans un vacuum où ils mélangent les repères ». Et c’est dans ce néant, estime Rita Venkatasamy, que « tout un travail sur la discipline d’abord, et sur d’autres valeurs et principes incidemment, doit être réalisé ». La directrice du CEDEM rappelle qu’elle et son personnel « avons affaire, chaque jour, à des jeunes que l’on qualifie de “child beyond control” ». Elle développe : « Nos jeunes explosent sans arrêt. Un exemple : celui qui passe sa première journée sur nos bancs n’est pas un élève modèle. Il est sans cesse en guerre contre tous et tout ! Or, si dès sa première incartade je le rabroue ou je le punis, qu’est-ce qui se passera ? Il se braquera davantage contre l’autorité et je peux faire une croix sur cet élève ! »
Une partie de la solution, avance Rita Venkatasamy, réside dans l’approche. « Quand je dis qu’il faut plus de discipline, je ne dis pas qu’il faut que nos étudiants deviennent des éléments de la SMF. Mais il faut une dose de fermeté et de sévérité dans un espace, donc le cercle scolaire, ainsi qu’à la maison, où l’enfant doit apprendre à obéir à des règles. C’est le fondement même de toute société ! » Mariam Gopaul acquiesce et rappelle que « quand les parents sont totalement largués et qu’ils ne peuvent plus exercer de contrôle sur leurs enfants, on est mal partis ».
Ce qui ramène le sociologue Ibrahim Koodoruth à faire ressortir que tant dans l’univers scolaire qu’à la maison, « il y a démission et désengagement des responsables ». Et, au final, selon lui, tant la cellule familiale que l’école ne fonctionnent plus. « Et quand les institutions échouent, c’est le début de l’anarchie ! »