Un mari qui agresse sa femme à coups de massue. Un autre, au moyen d’un tournevis. Cette semaine, les faits divers ont été encore plus accablants. Les crimes sordides se succèdent, avec des victimes de plus en plus sauvagement mutilées. Le plus souvent, ces crimes révèlent un acharnement sans pareil de la part de celui qui le commet sur sa victime. Et le plus souvent, ces crimes sont commis au sein de la cellule familiale. La violence conjugale prend des proportions des plus inquiétantes. Ces signes, estime la psychologue clinicienne Jassodah Domur, « sont révélateurs d’une société dysfonctionnelle. »
« Les cas de violences que l’on recense actuellement, et même ceux de ces dernières années, témoignent d’un fait indéniable : notre société progresse, certes. Mais la question est : va-t-elle dans le bon sens ? » Jassodah Domur, psychologue clinicienne et membre de la Société des professionnels en psychologie, est catégorique : « Qu’autant de cas de violences soient enregistrés et selon une fréquence aussi soutenue, c’est un signe indiscutable que notre société va mal ! Il y a de graves dysfonctionnements qu’il faut rapidement prendre en compte. Autrement, cela va aller en empirant. Si pour autant que ce qui se passe déjà actuellement n’est pas très alarmant… »
Rada Gungaloo, avocate et militante au sein de l’ONG SOS Femmes, et Jassodah Domur s’accordent sur un point : « Les cas que nous rencontrons et dont font largement état les médias, pratiquement chaque jour, concernent essentiellement des maris ou conjoints qui s’en prennent très violemment à leurs épouses ou conjointes. C’est presque un “pattern” répétitif. »
Pour la psychologue clinicienne, « il y a une foule de facteurs qui poussent les hommes surtout à commettre ces actes. Il y a les pressions sociales et professionnelles, autant qu’économiques. » Jassodah Domur continue : « La conjoncture veut que chaque homme, mais chaque femme aussi, soit soumis à une foule de pressions de toutes sortes : au travail, à la maison, avec les enfants… Il y a des problèmes d’argent. Il y a l’infidélité. L’adultère. Des enfants qui n’obéissent pas. L’ambiance au boulot qui n’est pas bonne… Le manque de repères fait que l’un des médiums pour exprimer ses frustrations devient les coups. » Rada Gungaloo ajoute que « une éducation inadéquate est aussi source de tels problèmes. »
Anger management
La violence, poursuit Mme Domur, « traduit une certaine impuissance. Quand l’homme a recours à la violence, qu’il donne des coups à sa femme ou à son enfant, c’est parce qu’il n’arrive pas à répliquer autrement. » Elle élabore : « Selon tous les codes sociaux, quand on grandit, on apprend à se comporter. On travaille ses attitudes, on se découvre, on s’assume. On apprend à gérer ses sentiments, dont la colère. »
Au sein d’un climat familial stable, note Jassodah Domur, « l’on apprend mieux à maîtriser ses pulsions. Mais au sein d’une famille où il manque cette sérénité, où l’atmosphère est souvent électrique, où l’on consomme de l’alcool ou d’autres produits non pas pour “socialize” mais comme moyen pour évacuer son stress quotidien ou par pure addiction, la donne change. » Elle explique : « L’homme qui n’a pas appris à gérer ses pulsions, sa colère, ses frustrations donne vent à ses sentiments en frappant. Quand il frappe, cela le libère… »
La psychologue clinicienne continue : « On n’invente rien, là. Les hommes ont fait preuve d’agressivité et de violences depuis l’ère préhistorique. Il y a eu les fratricides, les parricides, les guerres de religion… Mais force est de constater que, de nos jours, la tendance prouve qu’il y a un vrai problème de violence acharnée. » Notre interlocutrice va plus loin : « Dans nombre de cas, on note qu’il y a préméditation. Donc la personne calcule son acte. » Elle prend ainsi l’exemple de l’homme habitant Tamarin qui s’est rendu à Trou-aux-Biches, pour assener des coups de tournevis à sa victime. « On ne peut pas dire que c’est un acte spontané ! Il a eu tout le temps de voyager d’un bout à l’autre du pays et on ne peut pas dire qu’il n’ait pas eu le temps de réfléchir ! »
Aucune étude
Derrières la majorité des crimes passionnels, relève le Dr Fayzal Sulliman, qui travaille beaucoup avec les toxicomanes et alcooliques au sein du Centre Idrice Goomany (CIG), « selon toutes les études qui ont été menées aux États-Unis et ailleurs dans le monde, 90 % sont liés à la consommation d’alcool ou d’autres produits nocifs. » Notre interlocuteur déplore le fait qu’il n’y ait, à ce jour, à Maurice, « aucune étude spécifique sur les cas de violences conjugales et le lien avec l’usage de l’alcool et des drogues. » Il explique cependant que « d’expérience, médecins et autres acteurs dans ce domaine sont conscients que ce problème est très présent. » Il ajoute : « Si l’on fait une étude anecdotique des cas à Maurice, on trouvera que plus de 98 % des cas sont liés à l’alcool et d’autres produits. »
« L’homme qui donne libre cours à sa bestialité quand il frappe est, en effet, très souvent sous l’influence de l’alcool ou d’autres produits nocifs, confirme Jassodah Domur. C’est dans cet état qu’il ressent comme un coup de sang qu’il doit concrétiser par un acte d’une rare violence. » Le Dr Sulliman explique que « l’alcool ou d’autres produits provoquent la perte des inhibitions chez les hommes. Sous leur influence, ces consommateurs ne sont plus dans leur état normal et ils trouvent alors la force et l’audace de faire des choses que, s’ils étaient sobres, ils ne se permettraient pas. L’acte violent amène le soulagement chez celui qui l’a perpétré. C’est une pression qu’il libère. »
Jassodah Domur fait ressortir que « les actes de violences au sein de la famille ne touchent pas que les familles défavorisées. C’est une idée reçue. Aucun homme n’est à l’abri de cette poussée de violence. Ce sont les contextes, la personnalité et d’autres éléments qui y contribuent. » Pour Rada Gungaloo, « il est aussi question de nos valeurs et traditions. Il ne faut plus continuer à laisser perdurer des justifications telles que “dans notre religion, une femme doit être obéissante et ne jamais lever la voix”. » Elle prend exemple sur l’église catholique : « De nos jours, quand on prononce ses voeux de mariage, on ne jure plus obéissance. L’église a changé cela, c’est un pas en avant que d’autres devraient suivre ! »