Ceux qui ont été parmi les premiers sur les lieux de l’accident, comme le ministre des Affaires étrangères Arvin Boolell ; ceux qui se trouvaient dans l’enceinte de l’hôpital Jeetoo à l’arrivée des premières victimes ou blessés peu après 9 h 30 ; ceux qui se trouvaient sur la Nationale à Sorèze dans la matinée ; et ceux qui ont vu les images de ce dramatique accident de la route. Tous sont encore en état de choc ! Encore plus du côté des proches des victimes, dont les neuf familles mauriciennes, incluant le couple Sanjay (48 ans) et Priya Ujodha (40 ans) qui laissent derrière eux un enfant de 11 ans, et ceux de la ressortissante de la République populaire de Chine au pays dans le cadre d’échanges d’étudiants, Chuna Elun Hu Jiang. La douleur et le vide créés soudainement sont tant incompréhensibles qu’insupportables…
Delphine Pokhun, mère d’un enfant de deux ans, a été fauchée sur ce qui devait être le chemin du bonheur. Ce matin fatidique, elle devait compléter les premières démarches dans le cadre de son mariage annoncé pour décembre prochain. En outre, il y a l’angoisse et le traumatisme avec les 44 blessés à divers degrés de l’accident, dont sept sont encore admis à l’Intensive Care Unit (ICU) de l’hôpital Jeetoo et de la clinique Apollo Bramwell. Le cas d’Adila Emamboccus, qui est sur le point d’accoucher et voyageant à bord de cet autobus de la Corporation Nationale de Transport (CNT), a suscité des inquiétudes en raison du choc provoqué par l’accident. Elle a été placée en observation à la Maternity Ward de la clinique Darné hier après-midi.
Tout a littéralement basculé à 9 h 15 hier au virage de la mort de Sorèze, dont c’est le troisième accident meurtrier depuis 2009 avec 16 morts et une centaine de blessés. L’autobus BlueLine de la CNT, immatriculé 4263 AG 07, avec au volant le chauffeur Ganesh Deepchand, se dirigeant vers Port-Louis, s’est renversé sur son flanc gauche avant de faire des tonneaux à la hauteur de la déviation pour la première phase de la Port Louis Ring Road.
Fort de son expérience, le chauffeur de l’autobus accidenté avait pris la décision de bifurquer dans cette voie de dégagement de La Nationale, presque vis-à-vis de la station-service Indian Oil, pour éviter le pire. Si l’autobus avait poursuivi sa route dans cet état, le bilan aurait pu être encore plus lourd à cette heure de pointe. Pourtant, la présence de Ganesh Deepchand semble relever d’un coup de sort. Souffrant de son pied, il avait essayé de convaincre son frère, employé à la CNT également, de le remplacer hier. Mais il était déjà trop loin et a dû prendre le chemin de son poste pour une dernière fois.
Depuis quelque temps déjà, Ganesh Deepchand avait senti que son véhicule, bondé de passagers, avait des problèmes mécaniques. Il avait eu la présence d’esprit de dire au receveur, Vishamitr Bundhoo, d’avertir les passagers du danger. « Frein inn perse ! Pena frein ! Dir zot koste derrier ! »
Mais ce n’était nullement suffisant pour garantir la sécurité des passagers. À peine, l’autobus avait amorcé ce virage pour sortir de l’autoroute qu’il devait heurter fatalement le rebord d’un caniveau sur le terre-plein pour se coucher sur le flanc gauche avant d’autres embardées fatales.
Le temps que les autorités déclenchent les opérations pour l’évacuation sous escorte policière des 48 blessés vers l’hôpital Jeetoo, de trois vers la clinique Apollo Bramwell à Réduit et de trois autres au Princess Margaret Orthopaedic Centre (PMOC), Arvin Boolell, qui descend comme d’habitude à son bureau au ministère des Affaires étrangères, reçoit un coup de fil.
« Véritable carnage »
« Enn kamarad telefonn mwa ek anons mwa ki inn ena enn grav aksidan lor lotorout. Li dir mwa enan dimounn inn mor ek boukou blese », raconte au Mauricien Arvin Boolell encore l’effet des émotions. Au moment de cet appel téléphonique, la voiture du chef de la diplomatie se trouvait à un peu plus d’une centaine de mètres des lieux de l’accident.
« J’ai demandé à l’officier de la VIPSU, qui était au volant de la voiture de tenter de se frayer un passage dans la file de véhicules bloqués sur l’autoroute. Arrivé à la hauteur du lieu de l’accident, ce fut un véritable choc de constater la scène qui s’offrait. Un véritable carnage avec des blessés tentant de s’extirper de l’autobus. D’autres que les volontaires tentaient d’aider et de consoler. Et des cadavres… Une scène des plus effrayantes et des plus bouleversantes. J’étais sans voix », poursuit Arvin Boolell, toujours marqué par ce qu’il a vu.
« En tant que médecin, nous traitons des cas de blessés à la Casualty des hôpitaux mais pas dans des circonstances qui prévalaient à Sorèze », ajoutera le ministre des Affaires étrangères, qui laissera parler sa formation première de médecin en portant au secours au plus pressé. Il tiendra à rendre un vibrant hommage aux efforts déployés par les volontaires, la force policière, le SAMU, les sapeurs-pompiers et les services d’urgences des cliniques privées.
À l’autre bout de la chaîne, en l’occurrence aux urgences ou encore à la morgue de l’hôpital Jeetoo, la consternation était invivable avec l’attente angoissante des proches ayant fait le déplacement pour être rassurés. Le stress ne se lisait pas seulement sur le visage des proches car même avec toute leur expérience au quotidien, le moral du personnel hospitalier a pris un sacré coup avec cette avalanche de blessés en si peu de temps.
Cet infirmier ayant plus de dix ans d’expérience et travaillant dans un dispensaire de la capitale n’a pu résister à la tentation d’abandonner son jour de congé pour venir prêter main forte à ses collègues. Épuisé, il s’est confié au Mauricien sur cette matinée incroyable dans l’enceinte de l’hôpital Jeetoo.
« Je n’ai fait que mon devoir. Au début, j’ai aidé à diriger les parents affolés qui débarquaient à l’hôpital », explique ce professionnel de santé. Mais devant le nombre croissant de blessés et face au manque de personnel, cet infirmier aguerri s’est finalement dirigé vers la pièce où étaient disposées les dépouilles des victimes en vue des autopsies.
« Il fallait, après identification, les emballer et les préparer pour l’autopsie », dit l’infirmier. Et d’ajouter : « Le plus dur demeure néanmoins l’arrivée des proches. Beaucoup de corps étaient mutilés et envahis de terre. Méconnaissables… Je ne peux m’enlever de la mémoire le fils de Kamla Devi Soobraydoo qui sous le choc a pris pas moins de 15 minutes pour identifier sa mère à la morgue. Ce fut extrêmement difficile et pénible d’assister à de telles scènes de déchirement. » Il reconnaît par ailleurs la violence hors norme de cet accident de la route.
Graduellement à partir de la mi-journée, avec les blessés les plus graves admis en salle et les autres en mesure de rentrer à la maison, l’hôpital Jeetoo devait retrouver son rythme normal après cette poussée d’adrénaline des plus inattendues suite au grave accident du virage de Sorèze impliquant un autobus de la CNT, corps para-étatique sous la responsabilité du vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures publiques Anil Bachoo…