Elle aime être discrète. Elle préfère faire les choses « sous tapis ». Et éviter d’éveiller les soupçons d’autrui. Celles qui la regardent de haut et la traitent en inférieure. Cela ne saurait perdurer, se dit-elle en son for intérieur. Ces mégères seront un jour à ses pieds et lui mangeront dans la main ! Ce jour est proche. Elle s’apprête à gravir un autre échelon de l’échelle sociale.

Elle rigole doucement. S’imaginant la tronche que tireront ces vieilles peaux quand elles découvriront le pot aux roses. Elle est radieuse. Rayonnante. Ce n’est pas une revanche mais le juste retour des choses. Celles qui l’auront traitée sans égard auront mal à l’ego, rongées par la jalousie, elles sentiront leur sentiment de supériorité s’effriter et réduite à une peau de chagrin. Tout vient à point à qui sait attendre.

Elle se balade dans les couloirs avec son beau bouquet entre les mains. Et sans le faire exprès se pavane un peu. La senteur des fleurs l’émoustille. Elle a quasi fondu en larmes lorsqu’elle a compris que ces roses lui sont bien destinées. Son cœur s’est emballé et la tête lui toune. Sensation de flotter dans l’espace. Ses pieds ne touchent plus le parquet. Ces fleurs la grisent, la surprennent. Elle se sent si émue…

Elle suffoque. Rougie. Pousse des gloussements qu’elle ne se connaissait pas. Elle ressent une bouffée de chaleur soudaine. Elle triomphe de joie ! Sauf qu’elle ne peut pas. Elle n’est pas censée accepter. Elle est engagée. Et ne peut pas donner son cœur avec un bouquet. Elle va se marier ! Ce n’est pas le moment de douter ni de fauter comme de vulgaires politicards.

Avoir un amant avant le mariage, ce n’est pas sérieux. Ni même après. Ce n’est pas l’éducation qu’elle a reçue. Que faire mon Dieu ? Le bouquet est resté sur son bureau. Elle en gardera une ou deux roses desséchées, entre deux pages de sa vie.

Entre deux pages d’une intimité secrète. Fantasmée.

Elle aura cependant succombé au charme. Contrecoup de la St-Valentin ? Une flèche perdue et sans cible, décochée les yeux fermés, lui aura laissé entrevoir un rêve éveillé. Elle finit par se prendre, ou se perdre, au jeu de la séduction. Au jeu de l’amour. Au « je t’aime » que l’on ne se dit pas forcément tous les jours. Ce n’est d’ailleurs pas tous les jours qu’on lui dit « je t’aime » avec des fleurs. Ses sentiments sont confus.

Remords. Elle n’aurait pas dû séduire l’autre. Elle aurait dû prendre ses distances. Ne pas donner de faux espoirs. Que faire maintenant pour se dépêtrer ? Et s’éloigner sans blesser ; marcher vers sa destinée sans causer de tort. Il lui faut prendre une décision. Elle avouera dès demain des mots amers : « Je ne peux plus continuer à faire semblant. Je suis accro».

Elle allait lui planter un couteau au cœur. Car, ce jour-la c’est de sa dose de synthé qu’elle avait besoin. Pas une rose mais  bien sa dose qu’elle espérait avant l’effusion. Avis aux éventuels futurs consommateurs.

L’heure est grave malgré les saisis. A croire que le progrès économique comprend aussi l’épanouissement du narco-business. Certes beaucoup de chemin est à parcourir avant de devenir high income economy. Entretemps que fait-on de sa jeunesse ?