La nouvelle politique mauricienne pour la prise en charge des personnes souffrant de dépendance aux drogues et pour la réduction des risques suscite des interrogations et des inquiétudes au niveau international. Cela, alors que Maurice a donné le bon exemple pendant 10 ans, jusqu’à l’arrivée du nouveau ministre de la Santé. La semaine dernière, Ruth Dreifuss, présidente de la Global Commission on Drug Policy, en a parlé à Anil Gayan. Mais il a campé sur sa position alors que le modèle établi depuis son arrivée ne correspond à aucun autre qui soit connu. L’experte internationale, qui est une ancienne ministre de la Santé et ex-présidente de la Confédération suisse, craint que le nouveau programme ne fonctionne pas. Elle évoque aussi la possibilité d’une résurgence du VIH et de l’hépatite C qui toucherait toute la population. Durant cette visite, elle a parlé de la nécessité de revoir la politique des drogues à la société civile, de même qu’à la Présidente de la République et au Premier ministre. La Global Commission on Drug Policy réunit d’anciens présidents et leaders politiques, culturels et économiques.
Ruth Dreifuss dit ne connaître aucun autre pays à avoir adopté les mêmes mesures que celles décidées par Anil Gayan comme traitement en matière de dépendance aux drogues. Questionnée par Week-End sur la pertinence de ce choix controversé, elle répond : “Ce n’est pas un bon choix dans la mesure où il est radical. Dire que l’on va arrêter un traitement pour le remplacer par un autre est à priori un mauvais choix puisqu’il faut garder le spectre des traitements ouverts.”
 Responsable de la politique des drogues en Suisse pendant 10 ans et désormais engagée au niveau international, Ruth Dreifuss évoquait la décision du gouvernement de ne plus donner accès à la méthadone aux nouveaux patients. La stratégie vivement critiquée par la société civile consiste à canaliser ceux faisant appel aux soins vers les nouveaux traitements à base de Naltrexone et de Suboxone. Cela, dans l’objectif fixé par le ministère de la Santé de sevrer les personnes dépendantes aux opiacés.
Considérant cette approche “noble”, Ruth Dreifuss se questionne quant à sa viabilité, expliquant que chaque patient mérite un traitement adapté à ses besoins et ses ambitions. Un large éventail de soins permet à chacun de se retrouver dans le but d’arriver à une stabilité dans la vie, d’être de nouveau actif en société et de renoncer aux activités criminelles encouragées par la nécessité de trouver de la drogue.
Elle rappelle aussi la pertinence des autres programmes de réduction des risques qui permettent aux usagers de se protéger des infections au VIH/Sida et à l’hépatite C. Ces programmes ont pour avantage de garder un contact régulier avec les usagers et d’avoir un suivi auprès d’eux, au lieu de tout simplement les perdre. Anil Gayan, pour rappel, a fait diminuer le nombre de seringues distribuées aux usagers.
“Si on les perd parce qu’on ne met plus à leur disposition la méthadone et les seringues, on court le risque d’avoir une nouvelle flambée au niveau du VIH et de l’hépatite C. Le risque ne se limitera alors plus à cette seule communauté. Il s’étendra à toute la population. C’est cela le danger principal. C’est d’autant plus difficile à imaginer alors que l’on sait que l’on peut l’encourir, comme la preuve existe que l’on peut largement juguler ces épidémies parmi les consommateurs de drogues et leurs proches.”
 La rencontre qu’a eue Ruth Dreifuss avec Anil Gayan, mercredi après-midi, a été “musclée.” Le controversé ministre de la Santé “défend ses convictions, écoute avec intérêt et a envie d’en découdre.” Le ministre a campé sur sa position malgré les éléments et les inquiétudes qui lui ont été présentés par cette experte internationale.
 Pourtant, jusqu’à ce que le gouvernement ne change de trajectoire, le pays était cité comme un bon exemple dans la prise en charge des personnes souffrant de dépendance et pour la réduction des risques. “Maurice a été le pionner en matière de méthadone et d’échange de seringues en Afrique. Je suis aussi venue pour vous rendre hommage pour ça. Mais je sais qu’il y a eu une nouvelle orientation politique et un changement de cap.” Face à son étonnement que la méthadone soit désormais distribuée au niveau des postes de police, Anil Gayan l’a invitée, “par plaisanterie je pense”, à aller convaincre la population d’accepter les sites de distribution ailleurs.
 Question de santé publique
 Selon Ruth Dreifuss la stratégie de réduction des risques comprenant la méthadone et le programme d’échange de seringues a, en dix ans, “permis de façon massive de diminuer le taux de contamination. Cet objectif a été largement atteint, mais pas totalement. C’est la raison pour laquelle il faut continuer sur cette voie.”
 La présidente de la Global Commission on Drug Policy s’est aussi entretenue avec la Présidente de la République et le Premier ministre durant son séjour. L’une des questions évoquées a été la nécessité de considérer la problématique des drogues comme une question de santé publique. Elle explique avoir eu une bonne écoute, plus particulièrement de la Présidente.
 Rencontrant la presse mercredi après-midi, Ruth Dreifuss a expliqué un volet de son plaidoyer qui vise la décriminalisation de la consommation des substances. “Les mesures de santé publique et la répression sont dans une contradiction très grande. La répression et la criminalisation peuvent saboter les mesures de santé publique.” Elle souligne l’aberration qui existe dans plusieurs pays, dont Maurice, où des usagers encourent le risque d’être arrêtés avec des seringues qui leur avaient été préalablement remises pour qu’ils se protègent.
 Dans cette optique, elle estime qu’il serait plus simple de commencer par un changement de politique par rapport au cannabis, qui est plus facile à réguler. Selon Ruth Dreifuss, cette substance est moins dangereuse que le tabac, alors que sur l’échelle de dangerosité l’alcool est au somment. Elle se réfère ici au tableau établi par le scientifique David Nutt, qui classe les substances en fonction de leurs éléments chimiques et des conséquences sociales qui leur sont attribuées.
 À souligner que durant son passage à Maurice, Ruth Dreifuss a animé une conférence à l’université de Maurice. Elle a rencontré et discuté avec les membres des ONG et a visité un point de dispensation de méthadone.
 Pour rappel, la Global Commission on Drug Policy réunit 23 anciens leaders politiques, culturels et économiques du monde qui plaident pour une nouvelle approche face aux drogues. La répression n’ayant pas fonctionné, Ruth Dreifuss, Kofi Annan, ancien SG des Nations unies, Richard Branson, de Virgin, Fernando Henrique Cardoso, ancien président du Brésil, et les autres voyagent à travers le monde pour appeler à ce changement de cap. Pour soutenir ses arguments, la commission s’appuie sur l’expérience de ses membres et divers rapports et études.