Le drame du crash annoncé du vol MH 370 a frappé les membres de la population de Kuala Lumpur individuellement. Dans la capitale malaisienne, la disparition du Boeing 777 de la Malaysia Airlines continue de susciter de l’émotion après sa disparition, tandis que le pays tente maintenant d’avancer après une vingtaine de jours d’angoisse et d’interrogations. Dans la mégapole d’acier, de béton et de lumière, à l’ombre des gratte-ciel, les questions demeurent autour de cette affaire qui y domine toujours l’actualité, alors que les activités économiques reprennent de la vigueur avec les grands événements de ce week-end.
Le 7 mars, Bharat avait choisi de terminer la semaine avec quelques amis. Ils s’étaient retrouvés dans l’un de ces sympathiques restaurants de Kuala Lumpur où ils aiment bien se rencontrer les vendredis. Le lendemain serait jour de congé pour ce professionnel du tourisme qui espérait bien faire la grasse matinée ce samedi-là. “J’étais rentré tard. Et quand ma femme est venue me réveiller, j’ai pris quelques secondes avant de réaliser ce qu’elle me disait. Ensuite, quand les journaux télévisés ont répété la nouvelle selon laquelle un Boeing 777 de Malaysia Airlines avait disparu, ça a été un grand choc pour ma famille et moi. Nous nous sommes tous mis devant la télé et sommes restés là toute la journée à attendre les développements autour de la disparition du vol MH370.”
Si Bharat est si précis dans les détails, c’est parce que ce drame l’a profondément marqué. “Dans quelques années encore, quand j’en reparlerai, j’aurai en tête les moindres souvenirs de ce que je faisais au moment où cette nouvelle m’a été annoncée.” C’est aussi le sentiment qui revient chez plusieurs habitants de Kuala Lumpur que Week-End a rencontrés à la fin de la semaine écoulée. “C’est un drame qui a touché chacun d’entre nous personnellement. C’est quelque chose qui nous a individuellement frappés en plein coeur”, affirme Aisha, vendeuse dans l’un des centres commerciaux de la capitale malaisienne.
Tôt en ce vendredi matin, 20 jours après la disparition de l’appareil, les uns et les autres sont allés aux nouvelles à travers la radio, la télé ou les journaux. Ces derniers jours, explique un jeune homme à Week-End, “C’est un nouveau rituel qui s’est installé chez nous. Tous veulent être informés des derniers développements autour du vol MH370.” Aujourd’hui, le quotidien Star titre sur une équipe de secouristes malaisiens dépêchée en Australie pour aider aux recherches et des démarches des proches des passagers chinois qui envisagent d’avoir recours à la justice. Cinq pages du journal parlent des différents aspects de cette affaire. En page 2, le quotidien publie les photos satellites des 300 objets observés dans la mer. La veille, on en comptait 122, mais les avions et navires envoyés au sud de l’océan indien dans les environs de l’Australie avaient dû rebrousser chemin à cause du mauvais temps.
“La population accepte la version donnée par le PM”
Aussitôt que possible, les recherches reprendront dans la zone. Selon un des habitants rencontrés, “certaines personnes attendent que les secouristes ramènent des débris en guise de preuve pour accepter la thèse selon laquelle l’avion s’est crashé dans la mer. Mais les sceptiques ne sont pas nombreux. La majorité de la population accepte la version donnée par le Premier ministre.” Après 17 jours de recherches, Najib Razak est venu devant les caméras pour annoncer que le vol s’était abîmé en mer, tuant ses 227 passagers et 12 membres d’équipage. Mais puisqu’aucune preuve pouvant accréditée cette thèse n’a été retrouvée jusqu’ici, certains en Malaisie et au niveau international mettent en doute les affirmations du Premier ministre.
Si ce dernier est aussi critiqué par la communauté internationale pour sa “froideur” au moment de cette annonce, à Kuala Lumpur certains tendent à être plus conciliants et compréhensifs à son égard. “Il fallait bien qu’il fasse quelque chose pour que nous sortions de cette situation de suspense dans laquelle nous étions plongés jusqu’alors. Là, nous savons que les autorités ont étudié toutes les pistes possibles avant de tirer cette conclusion qui est la seule plausible finalement”, estime Ackbar, spécialiste des gadgets électroniques.
Avis partagé par Bharat, qui explique : “Cette annonce, le Premier ministre se devait de la faire. Malgré ça, qu’ils continuent les recherches en mer, qu’ils continuent l’enquête pour expliquer la cause de ce drame, mais que l’on permette au pays de continuer à avancer.” Ainsi, les activités ont repris presque à la normale dans la capitale qui accueille ce week-end le Grand Prix de Formule 1 de Petronas Malasia. Plusieurs activités, dont des méga soldes, des concerts et autres événements avaient déjà été programmés autour de cette grande rencontre annuelle qui réunit les principales écuries et les champions de F1 du monde en Malaisie en ce moment.
“Pas préparés à un tel drame”
Avec du recul, poursuit ce dernier, “le pays apprendra à tirer les conclusions qu’il faut de toute cette affaire. C’est la première fois que nous faisons face à un tel drame et rien ne nous y avait préparés. Donc personne n’a su comment agir quand c’est arrivé et souvent l’émotion a pris le dessus sur la raison. D’où les erreurs que certains représentants des autorités ont pu faire à un moment ou un autre.” La Malaisie espère cependant être prête pour affronter les autres conséquences de ce drame.
Après avoir reçu 25,7 millions de touristes qui lui a ramené 65 milliards de Ringgit en 2013, le pays compte cette année accueillir 28 millions de visiteurs qui devraient lui rapporter 75 milliards de Ringgit. Mais il redoute une éventuelle baisse du côté des Chinois après la disparition du vol MH370 qui était attendu à Beijing. Questionné par Week-End, Mohmed Razip Haji Hasan, directeur des Communications et de la Publicité de Tourism Malaysia, explique : “Nous n’avons pas encore eu de chiffres pouvant nous dire s’il y a eu ou non une baisse dans le nombre de visiteurs venant de Chine. Mais nous suivons cette situation de près et il nous faudra réagir en fonction des données qui nous parviendrons. Nous devons maintenant nous préparer à toutes les éventualités.”
Les courses sur le circuit international de Sepang et le duel entre les golfeurs européens et asiatiques qui se joue aussi à Kuala Lumpur retiendront l’attention durant le week-end en Malaisie. Pendant les deux semaines qui ont suivi la disparition de l’appareil, “la vie s’était comme arrêtée pour nous. Tout le monde restait constamment en quête d’information. Nous analysions la moindre thèse mise en avant, même les plus farfelues, et tous ceux que nous rencontrions ne parlaient que de ça. Finalement, à force de n’entendre que ces histoires, nous étions particulièrement stressés”, ajoute Ackbar.
Pour Bharat, “désormais, nous devons soutenir les proches des victimes. Ils doivent être encadrés et sentir que nous sommes tous là avec eux pour les aider à surmonter leur peine.” Dans un avis publié sur une page entière dans le quotidien New Straits Time, on peut lire : “Words alone cannot express our enormous sorrow and pain. They have left us too soon, but they will never be forgotten.” Constamment, les émissions radio sont interrompues pour passer des messages de sympathie adressées par des membres du public aux proches des victimes. Des messages sont aussi diffusés à la télé, dans la presse et sur les panneaux publicitaires dans la rue.
20 jours après le drame, Bharat tente pour sa part de positiver. “Quelque part, c’est un blessing in disguise. Ce drame nous a tellement marqués que dans la douleur et la tristesse, les Malaisiens se sont tournés un peu plus vers les autres pour se soutenir mutuellement. Cette affaire est venue nous rapprocher.”
Jacques Achille
(De Kuala Lumpur, Malaisie)